Tu sais ce moment, dans l’atelier, quand ma mère sort un bol du four et que tout le monde retient son souffle ? Ce silence-là, je l’ai retrouvé — puissance dix — devant les pièces d’Alev Ebüzziya Siesbye à la Fondation Cartier. Et honnêtement, ça m’a retournée.
L’Exposition Générale de la Fondation Cartier, ouverte depuis le 25 octobre 2025 dans ses nouveaux espaces place du Palais-Royal, réunit près de 600 œuvres de plus de 100 artistes contemporains. Mais si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te parler de la section Making Things — celle qui célèbre l’intelligence de la main et le geste créateur. Et là-dedans, deux céramistes monumentaux se font face : Alev Ebüzziya Siesbye et Gustavo Pérez. Accroche-toi.

Alev Ebüzziya Siesbye : un parcours entre Istanbul, Copenhague et Paris
Née à Istanbul le 30 août 1938, Alev Ebüzziya Siesbye vient d’une famille profondément liée à la modernisation de la Turquie — son nom de famille fait référence à Ebüzziya Tevfik, éditeur et réformiste du XIXe siècle. Autant te dire que la culture, chez elle, c’est pas un hobby, c’est une lignée.
Elle étudie la sculpture à l’Académie des beaux-arts d’Istanbul entre 1956 et 1958, puis part travailler dans une usine de céramique à Höhr-Grenzhausen, en Allemagne. En 1963, elle s’installe à Copenhague, travaille pour la légendaire manufacture Royal Copenhagen, et ouvre son propre atelier en 1969. Puis c’est Paris, en 1987, où elle vit et travaille encore aujourd’hui.
Quand ma mère m’a raconté ce parcours pour la première fois, elle m’a dit : « Tu vois, Clara, une céramiste qui traverse trois cultures, ça donne des formes que personne d’autre ne peut inventer. » Et franchement, c’est exactement ça.
Le colombin aplati : la technique la plus ancienne du monde, sublimée
Ok, parlons technique — parce que c’est là que ça devient dingue.
Alev Ebüzziya Siesbye utilise le colombin, la plus ancienne technique de façonnage connue de l’humanité. Pas de tour électrique, pas de moule. Juste des boudins d’argile empilés un à un, aplatis, lissés, montés avec une patience qui me donne le vertige. Elle travaille aussi sur un tour à pied en bois (oui, en bois !) pour affiner ses formes.
Le résultat ? Des bols aux parois si fines qu’on dirait du verre soufflé, mais avec une solidité de pierre. La clé, c’est la cuisson à haute température — ses pièces en grès sont cuites à des températures extrêmes qui leur donnent cette densité minérale, cette sensation de permanence.
Ma mère a essayé le colombin aplati une fois, pendant tout un week-end. Elle a fini par balancer son bol raté par la fenêtre de l’atelier (ne lui dis pas que j’ai raconté ça). C’est dire la difficulté de cette technique quand on vise la perfection d’une Siesbye.
L’Anatolie du VIe millénaire : quand le passé nourrit le présent
Ce qui rend le travail de Siesbye absolument unique, c’est sa source d’inspiration. Ses formes sont directement puisées dans l’art anatolien du VIe millénaire avant J.-C. — des poteries vieilles de 8 000 ans ! Mais aussi dans la verrerie et l’orfèvrerie hellénistique, romaine et byzantine.
Elle-même explique : « C’est là que réside la vraie source de mon héritage émotionnel et culturel. » Ses bols évoquent des récipients en verre romain, des dés à coudre byzantins, des vases de la dynastie Song. C’est un voyage dans le temps matérialisé dans la terre.
Et quand elle arrive au Danemark en 1963, elle découvre une connexion inattendue avec le modernisme scandinave — cette pureté des lignes, cette obsession de l’essentiel. Le résultat, c’est une fusion absolument inédite : la profondeur historique de l’Anatolie rencontre l’épure nordique. Aucun autre céramiste au monde ne fait ça.
La Fondation Cartier : une histoire d’amour de trente ans
La relation entre la Fondation Cartier et Alev Ebüzziya Siesbye ne date pas d’hier. Ses œuvres font partie de la collection permanente de la Fondation depuis les années 1990. Plus de trente ans de fidélité — dans le monde de l’art contemporain, c’est presque un mariage.
Ses céramiques figurent aussi dans plus de trente-quatre musées à travers le monde, dont le Victoria & Albert Museum à Londres et le Musée des Arts décoratifs à Paris. Elle a reçu le titre de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en France en 2009, la médaille Prins Eugen en Suède en 1995, et le Chevalier du Dannebrog au Danemark en 2000.
Mais c’est à la Fondation Cartier que ses bols trouvent leur écrin le plus juste. Dans l’architecture de verre et d’acier signée Jean Nouvel, la lumière naturelle vient caresser les émaux — et je te jure, on a l’impression que les pièces respirent.

Gustavo Pérez : l’autre géant de la terre
En face des bols silencieux de Siesbye, la Fondation Cartier a placé les œuvres de Gustavo Pérez, céramiste mexicain né en 1950 à Mexico. Et le contraste est saisissant.
Là où Siesbye recherche le silence et la pureté absolue de la forme, Pérez scarifie, incise, entaille. Ses vases en grès portent les marques de lames métalliques et d’outils qu’il a lui-même conçus. Les surfaces sont couvertes de motifs gravés qui évoquent des constellations, des cartes topographiques, des partitions musicales.
Pérez, c’est un parcours improbable : diplômé en ingénierie, mathématiques et philosophie de l’Université nationale autonome du Mexique avant de se consacrer à la céramique. Il a été artiste en résidence à Shigaraki au Japon, à Kecskemét en Hongrie, et à la Manufacture de Sèvres entre 2007 et 2009. Son atelier principal se trouve à Zoncuantla, au Mexique, au milieu d’une forêt de brouillard.
Sa palette est sobre — blanc, noir, gris — mais c’est justement cette retenue chromatique qui fait exploser les textures. En 2017, son exposition « Autoportrait » à Xalapa, au Mexique, a rassemblé environ 4 500 pièces — quarante ans de travail dans une seule salle. Imagine le vertige.
Comme me disait ma mère en regardant des photos de ses pièces : « Il ne décore pas la terre, il la tattoue. » Et c’est vrai — chaque incision est un geste irréversible, comme un trait de calligraphie. Pas de retour en arrière possible.
Deux visions de la terre, un même espace sacré
Ce qui rend la section Making Things de l’Exposition Générale aussi puissante, c’est ce dialogue muet entre deux approches radicalement opposées de la céramique.
D’un côté, Siesbye : la forme pure, le silence, la continuité avec les civilisations anciennes. Ses bols sont des méditations tridimensionnelles. Tu les regardes et le monde extérieur disparaît. La courbe de chaque lèvre est le résultat de soixante ans de pratique quotidienne.
De l’autre, Pérez : l’énergie, la scarification, le dialogue entre la main et la matière. Ses vases racontent des histoires — ou plutôt, ils gardent en mémoire chaque geste de l’artiste, comme une écriture corporelle fossilisée dans la terre.
Et pourtant, les deux partagent quelque chose de fondamental : un refus absolu du superflu. Pas de couleurs criardes, pas d’effets spectaculaires. Juste la terre, le geste, et le temps. Le grès comme médium commun, la haute température comme alliée, et une vie entière dédiée à un seul matériau. C’est ce genre de dévotion qui me donne des frissons.
L’Exposition Générale : un écrin pour la céramique
L’Exposition Générale ne se limite évidemment pas à la céramique. Organisée autour de quatre grandes sections — Machines d’architecture, Être nature, Making Things et Un monde réel —, elle dresse le bilan de quarante ans de collection et de programmation de la Fondation Cartier.
On y croise des œuvres de James Turrell, Sarah Sze, David Lynch, Cai Guo-Qiang, Annette Messager ou encore Chéri Samba. Des installations monumentales côtoient des dessins intimistes. Mais la place accordée à la céramique — deux artistes majeurs, un espace dédié au sein de Making Things — dit quelque chose d’important : en 2026, la terre cuite n’est plus le parent pauvre de l’art contemporain. Elle est au centre.
Si tu es à Paris avant le 23 août 2026, fonce. La Fondation est désormais installée place du Palais-Royal, dans l’ancien Louvre des Antiquaires rénové. L’entrée vaut chaque centime — et le silence devant les bols de Siesbye vaut tous les discours du monde.
Ce que Siesbye m’a appris (à moi, Clara, 17 ans)
Je vais être honnête : avant cette expo, je connaissais le nom d’Alev Ebüzziya Siesbye, mais je n’avais jamais vu ses pièces en vrai. Et voir en vrai, ça change tout.
Devant ses bols, j’ai compris un truc que ma mère essaie de m’expliquer depuis des années : la céramique, ce n’est pas « faire un objet ». C’est créer un espace. L’intérieur du bol de Siesbye — ce creux, ce vide — c’est ça, l’œuvre. Le silence qu’il contient.
J’ai 17 ans et je tourne depuis que j’en ai 4. Parfois je me dis que c’est juste un hobby de fille qui a grandi dans un atelier. Et puis je tombe sur une artiste de 87 ans qui fait le même geste depuis soixante ans, avec le même émerveillement. Et là, je me dis : ok, c’est pas un hobby. C’est une vie.
L’Exposition Générale de la Fondation Cartier est ouverte jusqu’au 23 août 2026. Vas-y. Mets-toi devant un bol de Siesbye. Respire. Et écoute le silence.
— Clara M.