Biennale de Manises 2026 : 486 œuvres, 49 pays — la céramique n'a jamais été aussi mondiale

Quarante-neuf pays. 486 œuvres. 345 artistes et designers. Quand j’ai lu les chiffres de la XVIIe Biennale Internationale de Céramique de Manises, j’ai d’abord cru à une erreur. Puis j’ai compris : la céramique contemporaine vient de franchir un cap. Et c’est une petite ville de 30 000 habitants, à dix minutes de Valence, qui en donne la preuve.

Céramique hispano-mauresque de Manises, bol à lustre métallique du XVIe siècle

Un record historique, et ce n’est pas un hasard

Les organisateurs n’en reviennent pas eux-mêmes. L’Espagne domine sans surprise les inscriptions avec 215 œuvres, mais derrière, le classement dessine une nouvelle carte du monde céramique. La Pologne (22 œuvres), la France (20), l’Italie (18), l’Allemagne (15). Plus surprenant : la Chine et le Royaume-Uni alignent 14 pièces chacun, la Turquie 12, puis l’Argentine, le Brésil et la Serbie arrivent à 11 pièces chacun.

Onze œuvres du Brésil. Onze de Serbie. On est loin du petit cercle européen d’antan.

Ce qui frappe dans cette XVIIe édition, c’est la refonte des règles. Pour la première fois, chaque œuvre doit être inscrite dans une seule catégorie : création artistique ou design produit. Fini le flou. Fini les pièces conceptuelles qui jouent sur les deux tableaux. La Biennale de Manises pose une question franche : vous faites de l’art ou du design ? Et elle assume que les deux ont la même valeur — 16 000 euros de prix au total, répartis entre deux récompenses pour la catégorie artistique (8 000 € et 4 000 €) et une pour le design (4 000 €).

Un jury qui pèse lourd

Quand on regarde la composition du jury, on comprend que Manises ne plaisante pas. Héctor Serrano et Inma Bermúdez, tous deux lauréats du Premio Nacional de Diseño en Espagne — l’équivalent du Compas d’Or italien. Sandra Figuerola, designer. José Luis Clemente, docteur en Beaux-Arts à l’Universitat Politècnica de València. La critique d’art Marisol Salanova. L’artiste multidisciplinaire Francisco Sebastián Nicolau. Le céramiste contemporain Xavier Monsalvatje. Et Nieves Contreras, directrice créative et design chez Lladró — oui, le Lladró des figurines en porcelaine connues dans le monde entier.

Huit membres. Huit regards différents. Du design industriel à l’art contemporain, de la porcelaine de luxe à la critique acérée. C’est exactement le type de jury qu’il faut pour juger une biennale qui veut réconcilier art et design.

Le jury a déjà tranché parmi la cinquantaine d’œuvres finalistes. Le verdict sera annoncé le 8 mai 2026, lors de la cérémonie d’inauguration officielle.

Manises : sept siècles de terre et de feu

Pour comprendre pourquoi cette biennale existe ici et pas ailleurs, il faut remonter au XIVe siècle. Manises n’est pas une ville qui a choisi la céramique. C’est la céramique qui a fait Manises.

Tout commence avec la famille Boïl, qui acquiert la seigneurie de Manises sous le règne de Jacques Ier d’Aragon. Les Boïl importent depuis l’Andalousie — et surtout depuis Malaga — le savoir-faire de la céramique à lustre métallique, la fameuse « loza dorada ». Cette technique secrète, née au Moyen-Orient et transmise par les potiers maures, consiste à appliquer des oxydes métalliques sur la glaçure, puis à cuire en réduction — c’est-à-dire en privant le four d’oxygène. Le résultat est saisissant : la surface de l’argile se mue en un miroir doré aux reflets irisés, changeants selon la lumière. Aucune peinture, aucun vernis — juste de la chimie et du feu maîtrisé.

Le résultat est si spectaculaire que les princes et les papes s’arrachent les pièces de Manises. Les archives mentionnent des commandes du roi de France, du duc de Berry, des Médicis de Florence.

Entre le XIVe et le XVIe siècle, la production de Manises atteint un niveau que l’historien de la céramique Alan Caiger-Smith a qualifié en ces termes : « La production soutenue de pièces remarquables à Manises entre 1380 et 1430 est sans équivalent dans l’histoire de la céramique. Nombre de ces vaisseaux garderont leur place parmi les plus belles poteries du monde, indépendamment des changements de goût. »

On exportait partout. France, Italie, Sicile, Venise, Constantinople, Chypre, le royaume de Naples. Les marins qui transportaient ces pièces partaient de Majorque — d’où le nom de « majolique » qui est resté dans certaines langues pour désigner la faïence à lustre.

Exposition de céramique contemporaine dans une galerie d'art

Aujourd’hui, le Musée de la Céramique de Manises conserve plus de 5 000 pièces — dont un millier en exposition permanente — qui couvrent sept siècles de production, du XIVe siècle à la première moitié du XXe.

L’agenda : trois mois de céramique non-stop

La Biennale, ce n’est pas qu’une expo et une remise de prix. L’édition 2026 déploie un programme d’activités qui court d’avril à juillet.

Coup d’envoi le 23 avril à 18h, à l’EASD (École d’Art et de Design Supérieur) de Valence, avec une soirée PechaKucha — ce format japonais où chaque intervenant dispose de 20 images × 20 secondes pour défendre ses idées. Le thème : céramique, design et innovation. Suivi d’une table ronde sur le patrimoine graphique céramique et les projets contemporains.

Le 29 avril, le Centre del Carme de Valence accueille une conférence dédiée aux œuvres de Carmen Calvo et Miquel Navarro, deux figures majeures de l’art espagnol, analysées sous l’angle céramique.

Puis le 8 mai, le moment fort : inauguration officielle et annonce des lauréats dans le parc Los Filtros de Manises, à 19h.

Après ? L’exposition reste ouverte jusqu’au 31 juillet dans plusieurs espaces de la ville, notamment la salle Los Filtros. Des projections du CICEMA (festival de films sur la céramique) sont programmées les 17 mai et 21 juin à l’Auditori Germanies. Le céramiste Juan Carlos Iñesta donne une conférence au Musée de la Céramique le 11 juin. Et des visites guidées gratuites, menées par la céramiste Ana Illueca, sont organisées les week-ends de mai et juin — sur inscription.

Trois mois de céramique vivante. Pas un salon commercial. Pas un showroom. Un événement où l’on parle de terre, de feu, de geste.

Ce que cette biennale dit du monde céramique en 2026

Je couvre des événements céramiques depuis des années. Et celui-ci me frappe par ce qu’il révèle.

D’abord, la géographie. Quarante-neuf pays, c’est considérable. L’Amérique du Sud monte en puissance — Argentine, Brésil, mais aussi probablement Colombie, Mexique, Chili dans le lot des participants. L’Asie est présente — la Chine avec 14 œuvres, sans doute aussi le Japon, la Corée. L’Europe de l’Est confirme sa place : Pologne en deuxième position, Serbie dans le top 10.

Comme nous l’avions exploré dans notre panorama des biennales céramiques internationales, la céramique contemporaine se mondialise à grande vitesse. Manises 2026 en est la démonstration la plus éclatante.

Ensuite, la séparation art / design. C’est un acte politique autant qu’esthétique. Pendant des décennies, la céramique a souffert d’un complexe d’identité : trop artisanale pour les galeries d’art contemporain, trop artistique pour les salons de design. Trop « métier » pour être de l’art, trop « art » pour être un métier. En créant deux catégories étanches, Manises tranche un débat vieux comme le Bauhaus : les deux existent, les deux comptent, mais ce ne sont pas les mêmes critères. Un bol designé pour la production en série et une sculpture en grès enfumé ne jouent pas dans la même cour — et c’est très bien comme ça.

Cette clarification devrait aussi profiter aux artistes. Un céramiste qui fait de la recherche plastique ne sera plus comparé à un designer qui optimise un bec verseur. Chacun sera jugé à l’aune de sa propre discipline. C’est un progrès.

Enfin, le jury. Mettre côte à côte Héctor Serrano (design industriel de renommée internationale), Nieves Contreras (Lladró, le luxe porcelainier) et Xavier Monsalvatje (céramique contemporaine brute) — c’est une déclaration. La céramique n’est plus un ghetto. Elle parle à tous les univers de la création.

Manises, et après ?

L’exposition court jusqu’au 31 juillet 2026. Si vous passez par Valence cet été, le détour s’impose. Prenez le métro ligne 3 ou 5 depuis le centre-ville — vingt minutes, arrêt Manises. En sortant, regardez le sol. Les trottoirs sont en carreaux de faïence. Les façades des immeubles portent des panneaux d’azulejos qui racontent sept siècles de maîtrise du feu. Ici, la céramique n’est pas dans les musées : elle est partout.

Visitez les œuvres finalistes à la salle Los Filtros — une cinquantaine de pièces venues de tous les continents. Puis poussez jusqu’au Musée de la Céramique pour voir les pièces historiques à lustre doré du XVe siècle. Le contraste entre les deux est vertigineux. Et pourtant, le fil est le même : de la terre, de l’eau, du feu, et des mains qui savent.

Et si vous ne pouvez pas y aller ? Gardez un œil sur les résultats du 8 mai. Quand un jury de cette qualité tranche parmi 486 œuvres de 49 pays, les lauréats méritent qu’on retienne leurs noms. La XVIIe Biennale de Manises n’est pas qu’un concours régional espagnol. C’est un thermomètre de la céramique mondiale. Et en 2026, la température monte.

La céramique n’a jamais été aussi mondiale. Et Manises, la discrète, vient de le prouver.

— Samir K.