Le geste suspendu

C’est le moment que les potiers préfèrent ne pas expliquer. Trop technique, disent certains. Trop intime, admettent les autres. Le tournassage — cette étape où la pièce, encore à mi-chemin entre la terre et l’objet, passe entre vos mains une deuxième fois — ressemble à une correction de copie. On reprend. On affine. On signe.

Mais ne vous y trompez pas : c’est ici, souvent, que tout se joue.

Qu’est-ce que le tournassage ?

Le mot vient du tour. Tourner, tourner encore. Le tournassage — ou tournasage, les deux orthographes coexistent — consiste à retirer l’argile excédentaire à la base d’une pièce déjà tournée, une fois qu’elle a commencé à sécher.

Concrètement : le potier retourne la pièce à l’envers sur le plateau du tour, la centre, et l’immobilise. Puis, avec ses outils, il creuse, il racle, il affine. Il crée le pied — ce petit anneau de terre qui soulève la pièce, lui donne de la légèreté, du caractère.

Sans tournassage, le fond d’un bol reste épais, lourd, anonyme. Avec, il devient signature.

La consistance cuir : une fenêtre qui se ferme

Tout repose sur un timing précis. L’argile doit être à la consistance cuir — ni trop molle, ni trop sèche.

Trop molle : la pièce se déforme sous la pression des outils, absorbe les vibrations, s’effondre. Trop sèche : l’argile s’écaille plutôt que de se retirer proprement. Les raclures ne partent plus en copeaux continus — elles s’éparpillent.

La fenêtre de travail idéale ? Trois à sept jours après le tournage, selon la température de l’atelier, l’hygrométrie, l’épaisseur des parois. En été dans un atelier chaud, ça peut aller vite — parfois 24 heures suffisent. En hiver, la pièce peut attendre une semaine entière. Le potier apprend à lire sa terre : la bonne consistance, c’est quand la pièce est froide au toucher mais ferme sous l’ongle. Elle tient. Elle résiste. Elle accepte encore le travail.

À la Manufacture nationale de Sèvres, où l’exigence ne laisse rien au hasard, les tournasseurs vérifient chaque pièce à la main avant de la placer sur le tour. Ce geste de vérification — presser légèrement le flanc, sentir la résistance — est aussi vieux que la céramique elle-même.

Les outils du tournassage

Dans l’atelier, sur l’établi, une petite armée d’outils attend. Chacun a sa fonction. Chacun prolonge la main d’une manière différente.

Le tournassin

L’outil de base. Une tige métallique avec une extrémité coupante en forme de losange ou de triangle. On le tient entre le pouce et l’index, on l’appuie contre la terre qui tourne, et on laisse le tour faire le travail. Le tournassin retire la matière en copeaux réguliers. C’est l’outil de dégrossissement, le premier qu’on saisit.

Les mirettes

Les mirettes sont des petits outils en métal avec une lame recourbée — ronde, pointue ou plate selon les formes à travailler. Elles permettent de créer des profils, d’évider des zones, de travailler en courbes. Indispensables pour sculpter l’intérieur du pied.

Le fil de potier et l’éponge

Le fil sert à détacher la pièce du plateau, au début et à la fin. L’éponge humide, elle, nettoie, lisse, efface les traces d’outils quand on le souhaite — ou les accentue quand on veut laisser la main visible.

Le Giffin Grip

Accessoire moderne, très prisé des potiers contemporains : un système de centrage à trois bras réglables qui maintient la pièce sans qu’on ait à l’assujettir manuellement. Il fait gagner du temps. Certains potiers refusent de l’utiliser — la main libre, le centrage à l’œil, c’est aussi une façon de s’approprier la pièce.

Mains du potier en action sur le tour, positions pendant le tournage

Créer un pied : la signature du potier

“Avec ma mirette, je commence à creuser doucement sous la pièce, en créant progressivement un pied circulaire.” Cette phrase, que l’on retrouve dans de nombreux carnets de potiers, dit tout de la délicatesse de l’opération.

Le pied — cet anneau de terre à la base d’un bol ou d’une tasse — n’est pas qu’une question esthétique. Il stabilise la pièce, empêche l’émail de coller au support de cuisson, permet à l’air de circuler dans le four. Mais il dit aussi quelque chose du potier : sa façon de le couper, de le profiler, de le laisser brut ou de le polir.

Certains potiers font des pieds hauts et élancés. D’autres, minces et discrets. D’autres encore laissent des traces d’outils concentriques à l’intérieur du pied — comme une empreinte digitale en terre.

Épaisseur du fond : voilà le vrai enjeu. Trop épais, le bol est lourd, la cuisson inégale. Trop fin, il casse au séchage ou à la première cuisson. On vérifie en appuyant doucement. On jauge à l’œil et au toucher.

Potier centrant une pièce à l'envers sur le tour pour le tournassage

Finitions : lisser, chanfreiner, polir

Une fois le pied créé, il reste à finir la pièce.

Le lissage : une éponge légèrement humide passe sur les parois, efface les irrégularités, referme les pores. On peut aussi utiliser un morceau de plastique souple — un carton de lait découpé fait parfaitement l’affaire.

Le chanfreinage : biseau taillé à la base du pied, qui empêche les arêtes vives de s’écailler à la cuisson. Un détail. Mais un détail qui fait la différence entre une pièce finie et une pièce bâclée.

Le polissage à l’agate : technique ancienne, encore pratiquée dans certains ateliers. On frotte la surface de la pièce cuir avec une pierre d’agate polie. L’argile se tasse, se compacte, et acquiert un lustre naturel qui survivra à la première cuisson. Sur certaines terres rouges ou noires, l’effet est saisissant — une brillance sourde, presque métallique, sans aucun émail.

Potier au tour, modelage d un vase en argile

Le tournassage comme manifeste

Pourquoi s’embêter ? Dans un monde où le moulage industriel produit des fonds parfaits à la milliseconde, pourquoi passer vingt minutes à creuser le dessous d’un bol à la main ?

Parce que c’est là que réside la différence. Pas dans le galbe visible, pas dans la couleur de l’émail. Dans cet espace invisible, celui que personne ne voit quand la pièce est posée sur la table.

Le tournassage, c’est un acte de foi. On travaille pour l’endroit que le regard ne cherche pas. On soigne ce qui est caché. Et peut-être — probablement — c’est exactement pour ça que les grandes pièces en valent la peine.

— Samir K.