Il y a quelque chose qui a changé dans les vitrines des céramistes. Les pièces qu’on y voit depuis quelques mois ne se regardent plus — elles s’appellent. Elles veulent être prises en main, retournées, senties. Après des années de minimalisme glacé, de surfaces lisses et de formes épurées à l’extrême, la céramique artisanale renoue avec quelque chose d’essentiel : le corps. Le toucher. Le vivant.
Bienvenue dans les tendances 2024.
La peau de la terre
Commençons par ce qui frappe en premier : les textures. On les remarque immédiatement dans les pièces des ateliers parisiens, dans les photos qui circulent sur Instagram, dans les stands de foires comme Collect à Londres ou Révélations à Paris. Les surfaces lisses et parfaites d’hier laissent la place à des peaux rugueuses, striées, gaufrées, nervurées.
Ce n’est pas un accident. C’est une réponse.
Depuis que nos vies ont migré vers les écrans — surfaces planes, froides, intouchables — une partie de nous aspire à l’inverse. À la matière réelle. Les céramistes le sentent avant tout le monde. Karin Eriksson, potière suédoise installée à Malmö, explique sa démarche dans une interview récente : « Je veux que les gens touchent mes bols avant même de les avoir achetés. Si quelqu’un les pose sans les avoir retournés dans tous les sens, c’est que j’ai raté quelque chose. »
Cette tendance au tactile se manifeste de plusieurs façons. Les stries verticales obtenues au peigne ou à la nervure de feuille. Les surfaces « peau d’orange » issues d’engobes à grains. Les reliefs en bas-relief imprimés directement dans l’argile fraîche. Et surtout : les empreintes botaniques, dont on parlera plus loin.
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Formes douces : le corps comme boussole
La deuxième grande tendance de 2024, c’est le retour des formes organiques. Arrondies. Généreuses. Qui épousent la paume comme si elles avaient été conçues pour ça — parce qu’elles l’ont été.
En observant les nouveautés des grands ateliers européens, on repère un vocabulaire commun : des bords légèrement rentrés qui « tiennent » les doigts, des bases larges et stables qui posent les pièces sans effort, des col resserrés qui guident naturellement le geste de boire. La céramique fonctionnelle retrouve son rôle premier : servir la main avant de servir l’œil.
Cela contraste avec la vague 2018-2022, marquée par les formes asymétriques spectaculaires, les rebords irréguliers façon hasard maîtrisé, les pièces qu’on aurait pu qualifier d’« instagrammables » — jolies à photographier, parfois difficiles à utiliser. 2024 dit autre chose : utilise-moi.
On retrouve cette philosophie dans la production de la Manufacture de Sèvres, qui a présenté en mars 2024 une collection capsule baptisée « Corps à corps » en collaboration avec trois céramistes indépendants. Objectif affiché : retrouver les formes héritées de la tradition du bol asiatique, réinterprétées pour une gestuelle contemporaine.
La revanche du bol
Parlons justement du bol. Parce qu’en 2024, le bol est partout — et ce n’est pas anodin.
Le bol, c’est l’objet le plus archaïque de la céramique. Avant la jarre, avant l’amphore, il y a eu le creux de la main. Le bol prolonge ce geste. Il est universel. Toutes les cultures ont leur bol — le yunomi japonais, le bowl anglais du petit-déjeuner, l’écuelle paysanne française, le bol tibétain chantant.
Ce que les céramistes redécouvrent en 2024, c’est la dimension méditative de l’objet. Un bol qu’on tient dans les deux mains, qu’on sent tiède sous ses paumes, qu’on approche lentement de ses lèvres — c’est presque un rituel. Cette idée est au cœur de la pratique du chawan, le bol à thé de la cérémonie japonaise. Et elle irrigue aujourd’hui des ateliers bien au-delà du Japon.
À Lyon, la céramiste Mila Trousseau ne fait que des bols. Des centaines de bols par an, tous différents, tous tournés à la main. « Les gens me demandent si je ne m’ennuie pas. C’est l’inverse. Chaque bol est une conversation avec moi-même. » Ses pièces se vendent en quelques heures lors de chaque mise en vente en ligne.
Pour aller plus loin sur l’histoire et les usages du bol en céramique, nous avions consacré un article complet à ce sujet : Le bol : l’objet le plus intime de la céramique.
Palettes 2024 : le pastel satiné prend le pouvoir
Côté couleurs, 2024 signe la victoire du pastel. Mais pas n’importe quel pastel : un pastel riche, profond, presque poudreux. Fini les blancs cliniques et les noirs d’encre qui dominaient les tendances céramique des années précédentes.
Les émailleurs travaillent des nuances de vert sauge, de terracotta rosé, de bleu ardoise voilé, de beige lin chaud. Des teintes qui évoquent les matières naturelles — la pierre, la craie, l’écorce — et qui s’accordent avec les intérieurs contemporains sans jamais en prendre la vedette.
La finition dominante ? L’émail satiné. Ni vraiment brillant, ni vraiment mat. Une surface qui capte la lumière de façon douce, diffuse, organique. Qui donne à chaque pièce l’apparence d’être légèrement vivante. Les émaux satinés sont plus délicats à maîtriser que les finitions extrêmes — ils n’ont pas droit à l’erreur — mais ils offrent une qualité tactile incomparable.
À noter aussi le retour des émaux cendres, ces glaçures au résultat semi-aléatoire obtenues avec des cendres végétales ou de bois. Imprévisibles, uniques, elles produisent ces coulées et dégradés qu’aucun émail industriel ne peut imiter. Une façon de réintégrer le hasard — et donc le vivant — dans la pièce finale.

Nouvelles techniques : quand la nature écrit sur l’argile
C’est peut-être la tendance la plus poétique de 2024 : les empreintes botaniques. Le principe est simple — on presse des feuilles, des tiges, des fleurs, des algues contre l’argile fraîche, puis on les retire. Ce qui reste, c’est un dessin en creux d’une précision et d’une délicatesse que la main ne pourrait jamais imiter.
Fougères, feuilles de ginkgo, nervures de feuilles de figuier, coquilles Saint-Jacques, coraux séchés — chaque céramiste développe son propre vocabulaire botanique. L’émail qui vient ensuite s’accumule différemment dans les creux et sur les reliefs, créant des jeux de profondeur saisissants.
Parallèlement, une autre technique fait son apparition dans les ateliers : l’impression textile sur argile. On utilise des dentelles, des tissus à gros grain, des treillis, qu’on presse sur la surface avant cuisson. Le résultat rappelle le travail du repoussé en métal, mais avec la chaleur et la légèreté propres à la céramique.
Ces techniques partagent une même philosophie : laisser entrer le monde dans l’atelier. Ne pas tout contrôler. Accepter que la pièce finale soit le résultat d’une rencontre entre le geste du potier et la logique propre des matières naturelles.
Cette tendance résonne avec une réflexion plus large que j’observais dans les ateliers que j’ai traversés l’an dernier : le céramiste contemporain ne cherche plus à cacher les traces du processus. Il les exhibe. La pièce porte son histoire.
Ce que nous dit 2024
Résumons. Les tendances céramique 2024 forment un tout cohérent, presque un manifeste.
Après des années à produire des objets à regarder — à photographier, à collectionner, à exposer — la céramique artisanale redevient des objets à vivre. À tenir. À utiliser quotidiennement, avec plaisir et attention. Des textures qui appellent le toucher. Des formes qui épousent la main. Des couleurs qui apaisent le regard. Des techniques qui ancrent chaque pièce dans le temps et dans la nature.
C’est une réponse à notre époque. Une réponse en grès, en faïence, en porcelaine. Une réponse qui pèse entre 300 grammes et deux kilos, et qui tient dans les deux paumes.
Dans un monde saturé de stimulations visuelles et numériques, la céramique propose quelque chose de rare : un retour aux sens. Tous les sens. Et d’abord le plus archaïque, le plus humain — le toucher.
Je termine cet article avec une conviction : les meilleures pièces que j’ai vues ces derniers mois, je les ai d’abord senties avant de les regarder. Leur surface m’a parlé avant leur forme. C’est peut-être ça, la vraie tendance de 2024 : la céramique qui se passe d’abord entre les mains.
— Samir K.