Tendances céramique 2023 : quand la terre entre dans les cuisines étoilées
Il y a quelque chose de profondément logique dans le fait que la céramique soit devenue l’obsession des grands chefs. Un plat cuisiné avec des ingrédients de terroir, servi dans une assiette façonnée à la main par un artisan du coin — c’est une cohérence que le guide Michelin lui-même commence à valoriser. En 2023, cette tendance ne fait plus seulement partie du décor ; elle est devenue un argument gastronomique à part entière.
Permettez-moi de vous partager, en ce début d’année, ce que j’observe dans les ateliers, les restaurants et les salons que je fréquente depuis vingt-cinq ans comme enseignant et céramiste.

La vaisselle céramique d’auteur : du luxe à la table étoilée
La première tendance de fond, c’est l’essor de la vaisselle céramique sur-mesure dans la haute gastronomie. Ce n’est pas nouveau — Bernard Loiseau commandait déjà des pièces spéciales dans les années 1980 — mais en 2023, cela s’accélère et se démocratise.
L’exemple le plus parlant est celui de Cécile Cayrol à Baumanière. Cette céramiste installée dans les Alpilles depuis une vingtaine d’années travaille en étroite collaboration avec le chef Glenn Viel, à qui la table gastronomique de l’Oustau de Baumanière doit ses trois étoiles Michelin. Cayrol produit plus de 50 % de la vaisselle du restaurant — depuis les saucières jusqu’aux assiettes de présentation. Son atelier est littéralement au pied de l’établissement. La complicité entre le chef et la céramiste est telle que les pièces naissent d’échanges quotidiens : une couleur d’émail qui répond à la tonalité d’un nouveau plat, une forme de bol qui valorise la texture d’un légume racine.
Ce modèle inspire d’autres établissements. À Paris comme en province, des chefs étoilés et des céramistes indépendants nouent des partenariats : les céramistes livrent en exclusivité, le restaurant valorise leur nom sur la carte ou le site web. Une nouvelle forme de collaboration artisanale qui rappelle les compagnonnages d’antan.
Le guide Michelin lui-même y prête attention, comme en témoigne cet article de leur site intitulé « Tu me fais tourner l’assiette : les chefs et la céramique ».
Les émaux cendrés et les palettes minérales : les couleurs 2023
Sur le plan esthétique, l’année 2023 confirme la domination des palettes terreuses et minérales. On est loin des céramiques colorées et exubérantes qui faisaient fureur dans les années 2010. La tendance actuelle est à la sobriété chromatique : gris ardoise, beige sable, blanc cassé, kaki doux, terracotta désaturé.
Les émaux cendrés — obtenus en incorporant dans la glaçure des cendres de bois, de foin ou de paille — sont particulièrement recherchés. Leur beauté tient à leur imprévisibilité : selon la composition des cendres, la température de cuisson et la position dans le four, les effets varient considérablement. On obtient des surfaces aux nuances subtiles, légèrement mouchetées, avec parfois des coulures naturelles qui parlent du feu et du hasard. Ces émaux renvoient à la tradition japonaise (les céramiques yakishime et kohiki), mais s’inscrivent aussi dans la recherche de naturalité qui caractérise notre époque.
Dans les salons professionnels — j’ai assisté à plusieurs éditions récentes du Salon Révélations au Grand Palais de Paris — les pièces qui attirent les regards sont systématiquement celles qui portent ces qualités : matière visible, couleur retenue, beauté qui vient du processus plutôt que de la surenchère décorative.
Le grès brut et les formes organiques dans la décoration
Dans l’univers de l’architecture d’intérieur haut de gamme, le grès brut s’impose comme le matériau céramique de référence pour 2023. Après des années de carreaux lisses et uniformes, les prescripteurs — décorateurs, architectes d’intérieur, hôtels de luxe — reviennent à des surfaces texturées, imparfaites, organiques.
Les formes suivent la même logique : asymétrie assumée, bords irréguliers, traces de main conservées volontairement. Cette esthétique de l’imperfection wabi-sabi (pour utiliser le terme japonais qui s’est imposé dans le vocabulaire du design) n’est pas de la négligence — c’est une maîtrise. Obtenir une irrégularité qui soit belle et cohérente demande autant de savoir-faire que la perfection géométrique.
Mes élèves me posent souvent cette question : « Comment on fait pour que les défauts soient beaux ? » Ma réponse : les défauts qui sont beaux ne sont pas des défauts — ce sont des décisions conscientes que le tour ou le feu ont exécutées à votre place. La différence se sent.
Le boom des stages céramique : une passion qui ne faiblit pas
L’autre grande tendance de 2023, c’est la confirmation durable du phénomène des stages céramique grand public. Le confinement de 2020 avait déclenché un engouement sans précédent pour les activités manuelles — céramique en tête. En 2021 et 2022, on pouvait craindre que ce soit un feu de paille. En 2023, force est de constater que ce n’est pas le cas.
Les ateliers qui proposent des cours et des stages affichent des listes d’attente. Les cours du soir sont complets en quelques heures après leur ouverture en ligne. Les stages week-end en milieu rural — immersion totale dans un atelier, trois jours à tourner, à enfourner, à défourner — sont réservés plusieurs mois à l’avance.
Ce que j’observe dans mes propres cours, c’est une qualité croissante des motivations. On ne vient plus seulement pour « essayer quelque chose de sympa ». On vient chercher une pratique méditative, un rapport au temps long, un apprentissage de la patience. Des mots que j’entends souvent : « déconnexion », « présence », « vrai ».
La céramique a ceci de particulier qu’elle ne tolère pas l’inattention. L’argile sur le tour sent immédiatement si votre esprit est ailleurs. C’est une discipline qui oblige à être là, maintenant, les deux mains dans la matière. Dans notre monde d’écrans permanents, c’est peut-être ce que les gens cherchent.
Céramistes émergents à suivre en 2023
Enfin, quelques noms que j’ai retenus et que vous pourriez surveiller cette année :
- Jono Pandolfi (États-Unis), connu pour ses collaborations avec des restaurants gastronomiques à New York, développe une nouvelle ligne de pièces pour la haute gastronomie française.
- Pottery West (Australie), qui combine la tradition du grès australien avec des émaux développés spécifiquement pour les cuisines étoilées.
- Du côté de la France, plusieurs jeunes céramistes issus des écoles d’art (ENSAD, Limoges) multiplient les collaborations avec des chefs — une dynamique que les années à venir confirmeront.
La céramique de 2023, c’est l’histoire d’un art qui refuse de choisir entre le passé et l’avenir. Entre la terre et l’étoile. Entre la cuisine de grand-mère et la table de palace. Et franchement, cette position-là, il n’y a pas de meilleur endroit où être.
— Henri D.
Sources : - Michelin — Tu me fais tourner l’assiette : les chefs et la céramique - Le Cœur des Chefs — Glenn Viel et Cécile Cayrol à Baumanière - Baumanière — Des artisans