Tu as remarqué ? Depuis quelques mois, l’argile est partout. Sur les tables des restaurants branchés, dans les vitrines des boutiques déco, sur les étagères des influenceurs, dans les salons de design de Milan à Stockholm. La céramique n’est plus cantonnée au placard de mamie ou à l’atelier d’un potier barbu au fond d’un village. En 2022, elle est devenue la matière du moment. Et franchement, ça me fait un bien fou.
Mais attention : cette explosion n’est pas un simple effet de mode. Elle reflète quelque chose de plus profond — un besoin collectif de toucher, de sentir, de revenir à l’essentiel. Voici les grandes tendances qui définissent cette année céramique.
Les tons terre : la palette de 2022
Si tu devais résumer la couleur de l’année en un mot, ce serait terreux. Les tons terre — terracotta, ocre, sable, brun chaud, argile crue — ont envahi le design d’intérieur avec une force tranquille. Fini le gris froid et le blanc clinique des années 2010. Place à la chaleur.
Les grandes marques de carrelage l’ont bien compris. Au salon Cersaie de Bologne en septembre 2021, les collections présentées pour 2022 affichaient des palettes résolument organiques : orange brûlé, vert olive, chamois, rouille. Les tuiles terracotta se sont imposées comme le choix numéro un des architectes d’intérieur, aussi bien pour les sols que pour les crédences de cuisine.
Et ce n’est pas que le carrelage. Les céramistes indépendants, ceux que je suis sur Instagram depuis des années, proposent tous des pièces dans ces tons chauds. Des bols couleur miel, des vases couleur argile brute, des assiettes aux nuances de sous-bois. Mon père lui-même a ajouté un grès chamois à sa gamme cette année — lui qui travaillait presque exclusivement le blanc depuis dix ans.
Formes organiques : adieu la géométrie parfaite
L’autre grande tendance de 2022, c’est la forme organique. Les lignes droites et les angles parfaits cèdent la place à des courbes douces, des asymétries assumées, des bords irréguliers. Les vases ne sont plus cylindriques : ils ondulent, ils s’évasent, ils se tordent légèrement, comme s’ils avaient poussé plutôt que d’avoir été fabriqués.
Cette tendance est directement liée à l’esthétique wabi-sabi, cette philosophie japonaise qui trouve la beauté dans l’imperfection, l’asymétrie et le passage du temps. Le wabi-sabi a imprégné le design occidental ces dernières années, et la céramique est son terrain de jeu idéal. Parce qu’une pièce tournée à la main est naturellement imparfaite. Et c’est précisément ce que les gens recherchent en 2022 : des objets qui portent la trace d’une main humaine.
Les designers de mobilier suivent le mouvement. Chez Ferm Living, chez Hay, chez Serax, les collections 2022 multiplient les accessoires en céramique aux formes molles et tactiles. Des bougeoirs bosselés, des coupelles ondulantes, des soliflores tordus avec grâce.

Émaux texturés : le toucher avant tout
Si les formes deviennent organiques, les surfaces suivent. En 2022, on ne veut plus du lisse, du brillant, du parfait. On veut du texture.
Les émaux mats et rugueux dominent les collections. Les finitions « lave », avec leurs coulures contrôlées et leurs reliefs granuleux, séduisent aussi bien les céramistes que les acheteurs. Les émaux cendrés, obtenus à partir de cendres de bois ou de végétaux, connaissent un regain d’intérêt spectaculaire — ils offrent des surfaces irrégulières, douces au toucher, aux tons naturels impossibles à reproduire avec des produits chimiques de synthèse.
Mon père expérimente en ce moment un émail à base de cendres de sarments de vigne récupérées chez un viticulteur voisin. Le résultat est magnifique : une surface gris-vert légèrement granuleuse, avec des reflets dorés là où l’émail est le plus fin. Chaque pièce est unique. C’est exactement ce que les gens veulent.
Les céramistes japonais, notamment ceux qui pratiquent le style Shigaraki ou Bizen, sont devenus des références absolues pour cette esthétique texturée. Leurs pièces, cuites au bois pendant plusieurs jours, portent des marques de flamme et des dépôts de cendres naturels qui fascinent le public occidental.
La céramique dans la déco : plus qu’un objet, une ambiance
Ce qui est nouveau en 2022, ce n’est pas seulement que les gens achètent de la céramique. C’est qu’ils l’intègrent à leur intérieur comme un élément structurant, pas comme un simple accessoire.
Les architectes d’intérieur utilisent le carrelage céramique artisanal — avec ses variations de couleur et ses irrégularités de surface — pour créer des murs entiers dans les cuisines et les salles de bains. Les zelliges marocains, ces petits carreaux émaillés aux bords irréguliers, sont devenus incontournables. Les revêtements en grès cérame imitent désormais la pierre, le béton, le bois — mais avec des textures de plus en plus tactiles.
Dans le salon, les pièces de céramique remplacent les bibelots en résine ou en plastique. Un grand vase en grès sur une console, un ensemble de bols sur une étagère, une sculpture abstraite sur la cheminée. La céramique apporte une présence physique, un poids, une matérialité que les objets industriels ne peuvent pas offrir.

Le mouvement des argiles locales : creuser chez soi
Voici la tendance qui me touche le plus personnellement. En 2022, de plus en plus de céramistes choisissent de travailler avec des argiles locales — extraites directement de leur territoire, parfois de leur propre terrain.
Ce mouvement s’inscrit dans une logique de durabilité et de circuit court. Pourquoi faire venir de l’argile industrielle d’une usine à des centaines de kilomètres quand tu peux creuser dans le champ d’à côté ? Évidemment, l’argile sauvage est capricieuse : elle contient des impuretés, des cailloux, des variations de composition d’un mètre à l’autre. Il faut la préparer, la tamiser, la tester. Mais le résultat a quelque chose d’irremplaçable — une couleur, une texture, une personnalité qui appartiennent à ce lieu et à aucun autre.
En France, des céramistes comme Jérôme Music ou les ateliers du collectif Terre & Feu explorent cette voie. En Angleterre, le mouvement wild clay a pris une ampleur considérable, avec des potiers qui documentent sur les réseaux sociaux leurs expéditions de prospection et leurs tests de cuisson.
Mon père fait ça depuis toujours. Il a un stock d’argile ramassée lors de ses balades — des échantillons du Limousin, de Puisaye, de Provence. Chacun donne une terre différente, avec sa propre mémoire géologique. Il dit que travailler l’argile locale, c’est « faire de la poterie avec le paysage ».
La durabilité : pas un argument marketing, une nécessité
La question écologique irrigue toutes les tendances de 2022, et la céramique n’y échappe pas. Les consommateurs veulent savoir d’où vient leur vaisselle, comment elle a été fabriquée, quel est son impact environnemental.
La céramique artisanale a un avantage naturel ici : un bol tourné à la main par un potier local, cuit dans un four alimenté au bois ou au gaz, emballé dans du papier journal, c’est un objet à faible empreinte carbone comparé à de la vaisselle industrielle fabriquée en Chine et expédiée par cargo. Et surtout, c’est un objet qu’on garde. Qu’on répare, éventuellement (le kintsugi n’a jamais été aussi populaire). Qu’on transmet.
De plus en plus de céramistes adoptent des pratiques vertueuses : récupération des eaux de rinçage, recyclage des chutes de terre, utilisation de fours plus efficients, émaux sans plomb ni baryum. Certains, comme la potière anglaise Florian Gadsby, documentent ouvertement leurs efforts pour réduire l’impact de leur atelier.
La philosophie wabi-sabi rejoint ici la durabilité : valoriser la longévité plutôt que la jetabilité, l’objet réparé plutôt que l’objet remplacé, le fait-main plutôt que le produit de masse.
Et après ? Ce que ces tendances nous disent
Toutes ces tendances — les tons terre, les formes organiques, les textures tactiles, les argiles locales, la durabilité — convergent vers un même message : en 2022, les gens ont besoin de matérialité, d’authenticité, de lien avec la terre. Après deux ans de pandémie passés derrière des écrans, il y a un appétit énorme pour les objets qu’on touche, qu’on sent, qui portent la marque d’un geste humain.
La céramique est la réponse parfaite à ce besoin. Elle est littéralement faite de terre. Elle porte les empreintes des doigts qui l’ont façonnée. Elle vieillit, elle s’use, elle raconte une histoire.
Je ne sais pas si cette explosion durera. Peut-être que dans cinq ans, on sera passé à autre chose. Mais j’ai l’impression que quelque chose de plus fondamental est en train de se produire : les gens redécouvrent la valeur des objets faits à la main, et la céramique est en première ligne de cette redécouverte.
En tout cas, dans l’atelier de mon père, on n’a jamais eu autant de commandes. Et je ne m’en plains pas.
— Clara M.