Cher lecteur, permets-moi de commencer cette annee 2021 par un aveu : je n’ai pas vu venir le tsunami. Oh, bien sur, en tant que vieil observateur du monde ceramique, j’avais note depuis quelques saisons un fremissement — un retour discret du gres sur les tables, une attirance croissante pour les formes imparfaites. Mais ce qui s’est produit en 2020, et qui explose litteralement en ce debut 2021, depasse tout ce que j’aurais pu imaginer. La ceramique artisanale est devenue un phenomene de societe. Et c’est passionnant.
Alors, prenons un peu de recul — c’est, parait-il, le privilege de l’age — et essayons de comprendre ce qui se joue.
Le gres, ce grand oublie qui revient en majeste
Pendant des decennies, le gres a vecu dans l’ombre de la porcelaine. Dans les ecoles d’art, dans les galeries, dans les revues de decoration, c’etait la porcelaine qui tenait le haut du pave — blanche, raffinee, « noble ». Le gres, lui, sentait un peu la campagne, le pot a confiture de grand-mere, le pichet de cidre.
Quelle erreur. Quelle magnifique erreur.
Car le gres possede des qualites que la porcelaine ne pourra jamais offrir : une presence physique, un poids dans la main, une texture sous les doigts. Quand tu tiens un bol en gres tourne a la main, tu sens la terre. Tu sens le geste du potier. Tu sens quelque chose de profondement humain.
Et c’est precisement ce dont notre epoque a soif. Apres des annees de lisse, de standardise, d’industriel — apres des interieurs entiers sortis de catalogues identiques — le gres revient comme une respiration. Brut, mat, imparfait, vivant.
Les chiffres le confirment. Au salon Maison & Objet — qui a tenu une edition digitale en janvier 2021 en raison de la pandemie — la tendance « nesting » faisait la part belle aux materiaux authentiques, aux formes organiques, aux surfaces tactiles. Le gres etait partout. Sur les tables dressees, dans les mises en scene, dans les selections des trend-setters. Elizabeth Leriche, dont les analyses font reference dans le milieu, parlait d’un « retour au sensible » — et le gres en est devenu l’embleme.
Wabi-sabi : quand l’imperfection devient un ideal
Il faut dire un mot de cette esthetique qui irrigue toute la tendance actuelle : le wabi-sabi. Le terme vient du Japon — wabi evoque la simplicite rustique, sabi la patine du temps — et designe une vision du beau radicalement differente de nos canons occidentaux. La beaute n’est pas dans la perfection, mais dans l’imperfection. Pas dans la symetrie, mais dans l’asymetrie. Pas dans le neuf, mais dans l’use.
En ceramique, cela se traduit par des pieces aux bords irreguliers, des emaux qui coulent de facon imprevisible, des formes qui semblent modelees par le vent plutot que par un compas. Les bols raku japonais en sont l’archetype depuis le XVIe siecle — mais ce qui est nouveau, c’est que cette esthetique est devenue mainstream. On la retrouve dans les collections de grandes enseignes, dans les restaurants etoiles, dans les interiours publies sur Instagram.
Le paradoxe est delicieux : l’imperfection est devenue tendance. Mais attention — et c’est ici que le vieux prof d’histoire de l’art que je suis leve un doigt — il y a une difference fondamentale entre l’imperfection qui nait d’un geste authentique, d’une maitrise qui accepte l’aleatoire, et l’imperfection fabriquee industriellement pour « faire artisanal ». Le wabi-sabi, ce n’est pas un filtre Instagram. C’est une philosophie de vie.

Formes asymetriques et surfaces brutes : la main reprend ses droits
Regardons de plus pres ce qui se passe sur les tours et les tables de travail. Les ceramistes contemporains — et ils sont de plus en plus nombreux — explorent des formes que l’industrie ne peut pas reproduire. Des assiettes ovales plutot que rondes. Des tasses sans anse, inspirees du yunomi japonais. Des vases aux parois ondulees, comme si l’argile avait garde la memoire du geste.
Les surfaces aussi changent. Fini le tout-emaille brillant. On voit des pieces partiellement emaillees, ou la terre nue du gres apparait a cote de coulees de glacure. Des engobes appliques au pinceau large, laissant des traces visibles. Des cuissons au bois — j’y reviens — qui deposent sur les pieces des cendres naturelles formant des glacures aleatoires, uniques, irreproductibles.
C’est un mouvement qui rappelle, dans l’histoire de l’art, le retour au « brut » cher a Jean Dubuffet dans les annees 1940-50. L’art brut, l’art de ceux qui n’ont pas appris les regles — ou qui choisissent de les oublier. En ceramique, ce n’est evidemment pas de l’ignorance technique : les meilleurs ceramistes d’aujourd’hui sont des virtuoses. Mais ils choisissent de laisser la matiere s’exprimer, plutot que de la dominer entierement.
L’effet Covid : quand le confinement a reveille les mains
Impossible de parler de 2021 sans parler de 2020. Le premier confinement, au printemps dernier, a produit un phenomene que personne n’avait anticipe : des millions de personnes, enfermees chez elles, ont eu soudain envie de faire quelque chose de leurs mains.
Les cours de poterie en ligne ont explose. Les tutoriels sur YouTube sont passes de quelques milliers a des millions de vues. Les kits d’argile autodurcissante se sont vendus comme des petits pains. Et quand les ateliers ont pu rouvrir, les listes d’attente s’allongeaient sur des mois.
France 3 rapportait cette recrudescence spectaculaire : « Depuis le Covid, il y a une recrudescence de l’activite », temoignaient des ceramistes de la Cote d’Azur. Mais le phenomene est national, et meme international.
Pourquoi la ceramique, plus que la peinture ou la couture ? J’ai ma theorie — et tu peux la contester, bien sur. Je crois que c’est le contact avec la matiere. Apres des mois passes devant des ecrans, les mains dans l’argile, c’est une reconnexion physique avec le reel. Le geste du tournage est repetitif, meditatif, presque hypnotique. Il y a quelque chose de therapeutique la-dedans — les art-therapeutes le savent depuis longtemps.
Mais au-dela de la dimension personnelle, le Covid a aussi accelere une prise de conscience plus large : celle de la valeur de l’artisanat, du local, du fait-main. Quand les chaines d’approvisionnement mondiales se grippent, quand les conteneurs restent bloques dans les ports, le bol tourne par un artisan a vingt kilometres de chez toi prend soudain une tout autre valeur.
Micro-ateliers et vente directe : la revolution silencieuse
Voici peut-etre le changement le plus profond, et le plus durable. Un nouveau modele economique emerge dans la ceramique : celui du micro-atelier vendant en direct, principalement en ligne.
Il y a vingt ans, un jeune ceramiste n’avait que deux options : vendre sur les marches, ou tenter de placer ses pieces chez des revendeurs qui prenaient des marges considerables. Aujourd’hui, avec une page Instagram bien tenue, un site e-commerce et une identite visuelle soignee, un ceramiste peut vendre sa production directement, a des prix justes, a une clientele fidele.
Les exemples foisonnent. En France, des dizaines de micro-ateliers ont eclos en 2020-2021 — souvent fondes par des personnes en reconversion professionnelle, ancien(ne)s graphistes, enseignant(e)s, ingenieur(e)s, qui ont decide pendant le confinement que leur vraie vie etait dans la terre. Le Collectif National des Ceramistes a d’ailleurs cree en 2021 un reseau de « Solidarite collective », preuve que la communaute s’organise.
Ces micro-ateliers ne cherchent pas a concurrencer l’industrie sur les volumes. Ils proposent des series limitees, parfois numerotees, souvent sur commande. Chaque piece est unique — ou presque. Et c’est precisement ce que le marche reclame.
La cuisson au bois : un retour aux sources spectaculaire
Je garde pour la fin ce qui me touche le plus, en tant qu’historien de la ceramique : le renouveau de la cuisson au bois.
Pendant des decennies, les fours electriques ont domine — pratiques, previsibles, propres. La cuisson au bois semblait condamnee a devenir une curiosite museographique, un heritage du passe. Et puis, quelque chose s’est produit.
A La Borne, ce village du Cher qui est au gres ce que Limoges est a la porcelaine, la tradition n’a jamais completement disparu. Une centaine de ceramistes y travaillent aujourd’hui, et une trentaine de fours a bois sont en activite. Mais le phenomene depasse La Borne. Un peu partout en France, au Japon, aux Etats-Unis, en Scandinavie, des ceramistes — souvent jeunes — construisent des fours a bois, des anagama, des noborigama.
Pourquoi ? Parce que la cuisson au bois produit des effets qu’aucun four electrique ne peut reproduire. Les cendres en suspension dans la chambre de cuisson se deposent sur les pieces et fondent en glacures naturelles — des gris perles, des verts de cendre, des bruns dores, des textures rugueuses la ou le feu a lèche directement l’argile. Chaque piece est marquee par sa position dans le four, par la duree de la cuisson (parfois trois a cinq jours sans interruption), par le type de bois utilise.
C’est le hasard maitrise. Ou plutot : c’est l’alliance entre le savoir-faire du ceramiste et l’imprevisibilite du feu. On retrouve ici, a nouveau, cette esthetique wabi-sabi — l’acceptation de ce qui echappe au controle humain.

Ce que tout cela raconte de notre epoque
Je voudrais terminer par une reflexion un peu plus large — c’est le privilege du chroniqueur de debut d’annee.
Ce retour du gres, cette passion pour le fait-main, cette fascination pour le wabi-sabi, cette explosion des micro-ateliers — tout cela raconte quelque chose de profond sur notre epoque. Nous avons vecu cinquante ans de standardisation triomphante. L’objet industriel, reproduit a des millions d’exemplaires, identique de Paris a Shanghai, bon marche et jetable. Et quelque chose, collectivement, a craque.
La pandemie n’a pas cree ce mouvement. Elle l’a accelere, reveale, amplifie. Mais le desir etait la, souterrain, depuis longtemps : le desir d’objets qui aient une histoire, une singularite, une ame. Un bol fait par quelqu’un — pas par quelque chose.
Dans mes cours a l’universite, je terminais toujours mon module sur la ceramique contemporaine par cette citation de Soetsu Yanagi, le fondateur du mouvement mingei au Japon : « La beaute nait quand la main et le coeur travaillent ensemble. » En 2021, je crois que cette phrase n’a jamais ete aussi actuelle.
Bonne annee, cher lecteur. Que tes mains trouvent leur argile.
— Henri D.