Les Journées Européennes du Patrimoine reviennent les 20 et 21 septembre 2025. Cette année encore, des milliers de sites ouvrent leurs portes. Châteaux, cathédrales, mairies, manufactures… Mais dans ce déferlement de pierres et de bois dorés, une matière passe presque inaperçue. Elle est sous nos pieds. Sur les murs. Incrustée dans les façades depuis plus d’un siècle. La céramique architecturale. Un patrimoine immense, peu documenté, rarement mis en lumière.
Voici un guide pour ceux qui veulent regarder différemment.
Sous les pieds des Parisiens : le métro, musée céramique à ciel ouvert
Commençons par le plus évident. Et pourtant.
Le métro parisien est l’un des plus grands ensembles de céramique Art Nouveau au monde. Deux millions de voyageurs passent chaque jour sans lever les yeux — ou plutôt, sans les baisser. Sous leurs semelles, sur les murs, dans les couloirs : des carreaux blancs biseautés, des frises colorées, des décors de faïence qui datent du tournant du XXe siècle.
Tout commence en 1900. La Compagnie du chemin de fer métropolitain confie la conception des stations à Hector Guimard pour les accès extérieurs — les fameuses bouches vertes. Mais à l’intérieur, c’est une esthétique plus sobre qui s’impose : des carreaux de céramique blancs, émaillés, faciles à nettoyer, réfléchissant la lumière dans des tunnels sombres. Une logique fonctionnelle qui devient, avec le temps, un style.
La station Arts et Métiers (ligne 11) est sans doute la plus spectaculaire : ses parois de cuivre et ses hublots en font un sous-marin imaginaire. Mais pour la céramique pure, c’est du côté de Liège, Louvre-Rivoli ou Palais Royal-Musée du Louvre qu’il faut se rendre. Les céramiques décoratives y racontent l’histoire du quartier.
À Cluny-La Sorbonne, une mosaïque de signatures médiévales orne les voûtes. À Varenne, des reproductions de sculptures de Rodin s’alignent sur les quais. Chaque station rénovée depuis les années 1970 a reçu sa propre identité visuelle — et la céramique en est souvent le matériau central.
À faire ce week-end : descendre dans le métro non pour se déplacer, mais pour observer. Prendre la ligne 7, la ligne 11, la ligne 4. S’arrêter. Regarder.

Gares et bâtiments publics : le grès émaillé de la Belle Époque
Sortez du métro. Relevez la tête.
Les gares françaises du début du XXe siècle sont des cathédrales de fonte, de verre et… de céramique. Le grès flammé, le grès cérame, la faïence architecturale : ces matériaux ont envahi les facades, les halls, les escaliers entre 1890 et 1930. Pourquoi ? Parce qu’ils résistent au gel, à l’humidité, aux salissures. Et parce qu’ils permettent des couleurs intenses, durables.
La Gare de Lyon à Paris conserve des panneaux céramiques dans ses salles d’attente et dans le fameux Train Bleu — son restaurant classé monument historique, où des frises en faïence peinte évoquent les paysages du Midi. La Gare du Nord déploie une façade néoclassique mais ses intérieurs recèlent des détails céramiques souvent négligés.
Hors de Paris, la Gare de Tours (1898) et la Gare de Bordeaux-Saint-Jean offrent de remarquables exemples de grès architectural. À Nancy, berceau de l’École de Nancy et du mouvement Art Nouveau français, pratiquement chaque bâtiment public construit entre 1900 et 1914 intègre de la céramique : la mairie, la Chambre de commerce, la brasserie Excelsior.
Les manufactures alsaciennes — notamment Gilardoni à Altkirch et Utzschneider à Sarreguemines — ont fourni une bonne partie de ces décors. Sarreguemines est d’ailleurs une ville-patrimoine céramique à part entière, avec son musée dédié à l’histoire de la faïencerie.
Sèvres et Limoges : quand l’État commande des décors
Il y a la céramique du quotidien. Et il y a la céramique d’État.
Depuis le XVIIe siècle, la Manufacture nationale de Sèvres travaille pour le pouvoir. Vases diplomatiques, services de table présidentiels, plaques décoratives pour les ambassades. Mais Sèvres a aussi fourni des pièces pour décorer les monuments publics : panneaux émaillés, frises, cartouches d’ornement installés dans les préfectures, les ministères, les palais de justice.
Cette année, lors des Journées du Patrimoine, la Manufacture de Sèvres ouvre ses ateliers au public. C’est l’occasion rare de voir les fours, les tours, les salles de peinture sur porcelaine. Et d’explorer les réserves où dorment des pièces commandées par des régimes qui n’existent plus.
À Limoges, c’est une autre histoire. La capitale mondiale de la porcelaine a ses propres monuments : l’Adrien Dubouché, musée national de la céramique, abrite 12 000 pièces dont des services ayant appartenu à des têtes couronnées. Et la ville elle-même — ses façades, ses fontaines — porte la marque de ses manufactures. La porcelaine de Limoges pour l’État, c’est une tradition qui remonte à Louis XVI.
Moins connus : les Ateliers d’art de la Ville de Paris, qui ont produit des milliers de pièces pour décorer les bâtiments municipaux. Certaines se trouvent encore in situ dans des mairies d’arrondissement, attendant d’être redécouvertes.
L’influence des azulejos dans l’architecture française
Voilà un chapitre surprenant.
On pense aux azulejos et on imagine Lisbonne. Les façades bleues et blanches, les jardins, les stations de métro de Jorge Colaço. Mais l’influence du carreau de faïence peint portugais — et espagnol, et marocain — s’est exercée bien au-delà de la péninsule ibérique.
En France, c’est notamment dans le Sud-Ouest que cette influence se lit le mieux. La proximité avec l’Espagne, les échanges commerciaux, les migrations d’artisans : tout cela a contribué à importer un goût pour le carreau décoratif coloré. Toulouse, ville de briques roses, intègre aussi des décors céramiques dans ses bâtiments publics du XIXe siècle. L’Hôtel-Dieu Saint-Jacques, classé UNESCO, conserve des carrelages anciens dans ses couloirs.
À Paris, quelques immeubles haussmanniens cachent des cours intérieures ou des halls d’entrée ornés de carreaux d’influence orientaliste — une mode qui a traversé la seconde moitié du XIXe siècle. Les architectes de l’époque ramenaient d’Algérie, du Maroc ou du Portugal l’idée que le mur pouvait être vivant, coloré, narrant une histoire.
La Mosquée de Paris (1926), rue Geoffroy-Saint-Hilaire, est peut-être l’exemple le plus complet : ses cours intérieures sont entièrement recouvertes de zelliges marocains, de carreaux émaillés, de motifs géométriques qui font voyager sans bouger. Elle ouvre ses portes lors des Journées du Patrimoine.
Comme nous l’avions exploré l’an passé, les Journées du Patrimoine 2024 avaient déjà révélé de beaux itinéraires céramiques — cette édition 2025 pousse encore plus loin le focus sur les décors architecturaux.
Itinéraires patrimoine-céramique pour le week-end des 20-21 septembre
Paris — La Route du Carreau
Samedi matin : Commencer à la Manufacture de Sèvres (accessible en tramway T2, arrêt Musée de Sèvres). Visite guidée des ateliers, ouverte exceptionnellement le 20 septembre. Durée : 2h.
Samedi après-midi : Revenir à Paris. Station Abbesses (ligne 12) : observer les carreaux blancs d’origine, les frises vertes, le style Guimard intact. Puis remonter à pied vers la Butte Montmartre : plusieurs ateliers de céramistes du quartier participent aux Journées du Patrimoine avec des portes ouvertes.
Dimanche matin : Descendre au Musée de la Vie Romantique (9e), dont le jardin d’hiver recèle des détails céramiques. Puis passer par la rue Réaumur pour observer les façades Art Nouveau avec leurs revêtements en grès flammé — notamment l’immeuble du 124, rue Réaumur, entièrement recouvert de céramique.
Dimanche après-midi : Terminer à la Mosquée de Paris pour les zelliges et les fontaines. Thé à la menthe en prime.
Nancy — Capitale de l’Art Nouveau céramique
Nancy mérite le déplacement. Tout le week-end, la ville organise des visites guidées thématiques sur l’Art Nouveau. Les céramiques sont partout : Brasserie Excelsior (mosaïques et carreaux Émile Gallé), Villa Majorelle (façade en grès Bigot), École de Nancy Museum.
La manufacture Faienceries de Longwy, à 90 km, ouvre également ses portes. Connue pour ses émaux cloisonnés aux couleurs éclatantes, Longwy produit depuis 1798 des pièces qui ont orné les tables de l’Élysée.
Sarreguemines — Le musée dans la ville
Le Musée de Sarreguemines est installé dans les anciens bâtiments de la faïencerie Utzschneider (fondée en 1790). Les Journées du Patrimoine y sont toujours une fête : démonstrations de tournage, exposition de pièces rarement montrées, visites de l’usine historique. La ville entière est un musée à ciel ouvert — les trottoirs, les fontaines, les kiosques arborent la faïence locale.
Pourquoi ce patrimoine est-il si peu visible ?
Bonne question.
La céramique architecturale souffre d’un paradoxe : elle est omniprésente, et pourtant invisible. Elle fait partie du décor au sens littéral du terme. On la voit sans la voir. Et quand les bâtiments sont rénovés, elle est souvent la première sacrifiée — remplacée par des matériaux modernes, moins coûteux, moins fragiles.
Des associations comme Docomomo France (documentation et conservation du mouvement moderne) ou le Réseau Art Nouveau Network travaillent à recenser et protéger ces décors. Mais les moyens sont limités. Et la prise de conscience, lente.
C’est pour ça que les Journées du Patrimoine comptent. Pas seulement pour ouvrir des portes. Mais pour éduquer le regard. Pour qu’un voyageur dans le métro lève les yeux. Pour qu’un passant s’arrête devant une façade en grès flammé et se demande : qui a fabriqué ça ? Comment ? Quand ?
Ces questions sont le début de tout.
Pour aller plus loin
Quelques ressources pour préparer votre week-end :
- Open Agenda des Journées du Patrimoine 2025 : journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr — moteur de recherche par département et par thème
- Manufacture nationale de Sèvres : programme complet des visites sur sevresciteceramique.fr
- Réseau Art Nouveau Network : cartographie des sites Art Nouveau en Europe, incluant les décors céramiques — artnouveau.eu
- Musée de Sarreguemines : musee-sarreguemines.fr
Le patrimoine céramique est là. Il attend qu’on le regarde.
— Samir K.