Une année de plus, et quelle année. 2021, c’était encore le monde d’après-confinement, les ateliers qui rouvraient leurs portes, les mains qui retrouvaient la terre. Mais c’était aussi une année d’une richesse folle pour la céramique — des créateurs qui ont ébloui, des tendances qui se sont confirmées, des événements qui ont rappelé à tout le monde que la terre est vivante.
Alors voilà : j’ai sélectionné mes dix coups de coeur de l’année 2021. C’est subjectif, assumé, personnel. C’est ce qui m’a fait vibrer, m’a surprise, m’a donné envie de courir à l’atelier. On y va ?
1. Andile Dyalvane et l’exposition « iThongo »
Si tu ne connais pas encore Andile Dyalvane, il est temps. Ce céramiste sud-africain, né en 1978 dans le village xhosa de Ngobozana, dans l’Eastern Cape, a présenté en avril 2021 l’exposition « iThongo » à la galerie Friedman Benda de New York. Le titre signifie « paysage de rêve ancestral » en xhosa — c’est le lieu où les ancêtres transmettent leurs messages.
L’exposition rassemblait une série de sièges sculpturaux en céramique, disposés en cercle autour d’un foyer, comme dans les rassemblements cérémoniels xhosa. Chaque pièce portait un glyphe inventé par Dyalvane — il en a créé près de 200 — représentant des mots fondamentaux de la vie xhosa : entshonalanga (coucher de soleil), igubu (tambour), umalusi (berger), izilo (animaux totems).
Ce qui m’émeut chez Dyalvane, c’est la profondeur spirituelle de son travail. Il ne « décore » pas la terre — il l’habite, il la charge de mémoire. Avant l’exposition new-yorkaise, il a transporté toutes les pièces dans son village natal pour que sa famille et sa communauté puissent les voir. La terre retourne à la terre. C’est magnifique.
2. Takuro Kuwata, le punk de la céramique japonaise
De l’autre côté du monde, au Japon, Takuro Kuwata continue de dynamiter les conventions de la céramique traditionnelle avec un panache spectaculaire. Né en 1981 à Hiroshima, installé dans la région de Mino — berceau historique de la céramique japonaise —, Kuwata est un étudiant sérieux du chanoyu (la cérémonie du thé) qui a décidé de tout faire exploser de l’intérieur.
Ses bols à thé reprennent les techniques ancestrales — le kairagi (ces craquelures blanches caractéristiques), le ishihaze (les éclats de pierre qui percent la surface) — mais les poussent jusqu’à des extrêmes « punk ». Des fissures béantes, des coulures pendantes aux reflets métalliques qui évoquent le kintsugi sans le reproduire littéralement, des couleurs saturées qui n’ont rien de traditionnel.
En 2021, Kuwata a participé à « GO FOR KOGEI » à Fukui, une exposition qui confirmait sa place parmi les voix les plus audacieuses de l’artisanat japonais contemporain. Ses pièces sont entrées dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New York et de l’Art Institute of Chicago. Le punk a conquis les temples.
3. Jennifer Lee, OBE : la consécration discrète
Jennifer Lee, née en 1956 en Écosse, est l’antithèse du spectaculaire. Ses pots — montés à la main par pincement et colombinage, jamais tournés — sont d’une sobriété absolue. Des formes ovales, asymétriques, dont les couleurs proviennent d’oxydes métalliques mélangés directement dans la pâte avant le façonnage. Pas d’émail. Pas de décor. Juste la terre, la couleur, la forme.
En 2021, Jennifer Lee a été nommée Officier de l’Ordre de l’Empire britannique (OBE) dans les New Year Honours pour services rendus à la céramique. C’était trois ans après son Loewe Craft Prize de 2018, qui l’avait révélée au grand public international. Ses oeuvres sont dans plus de quarante musées à travers le monde, du Metropolitan Museum of Art au Victoria and Albert Museum.
Ce que j’aime chez Lee, c’est la patience. Chaque pot est le fruit de semaines de travail silencieux. Pas de geste spectaculaire, pas de disruption bruyante. Juste une quête infinie de la forme juste. En 2021, cette quête a été reconnue au plus haut niveau. C’est mérité.
4. Bouke de Vries : la beauté de ce qui est brisé
Le Néerlandais Bouke de Vries est peut-être l’artiste céramique le plus surprenant de sa génération. Formé au Design Academy Eindhoven puis à Central Saint Martins à Londres, il a d’abord travaillé dans la haute couture avant de se reconvertir dans la restauration de céramiques anciennes. Pendant des années, il a recollé des porcelaines cassées — et puis un jour, il a décidé de faire exactement le contraire.
Ses « vases explosés » sont des sculptures où les fragments de porcelaine ancienne semblent suspendus dans l’instant de leur éclatement, montés sur des tiges métalliques invisibles. Ses « Memory Vessels » enferment des tessons dans des bocaux de verre, comme des reliques. C’est à la fois une méditation sur la fragilité et une célébration de la destruction comme acte créatif.
En 2021, de Vries a poursuivi sa série « UNBROKEN » et a continué d’exposer dans les plus grands musées de céramique d’Europe. Son travail pose une question qui me hante : et si la cassure n’était pas la fin, mais le début de quelque chose de plus beau ?

5. Le retour du grès brut
C’est la grande tendance qui s’est confirmée en 2021 : le retour du grès brut. On tourne le dos à la porcelaine trop parfaite, aux surfaces lisses et glacées. On veut du grain, de la texture, des parois qu’on sent sous les doigts. Des émaux en tons polaires — blancs cassés, gris cendre, bleus sourds — ou carrément pas d’émail du tout, juste la terre nue, chamottée, brute.
Mon père dit que c’est un retour au geste. Quand tu tiens un bol en grès brut, tu sens la trace des doigts du potier, les légères irrégularités du tournage, la respiration de la terre. C’est l’antithèse de la production industrielle. Et dans un monde de plus en plus numérique, de plus en plus lisse, cette rugosité rassure. Elle dit : quelqu’un a fait ça avec ses mains. Pour toi.
Les céramistes français ne sont pas en reste. De la Puisaye à Dieulefit, de Vallauris à Saint-Quentin-la-Poterie, les ateliers de grès brut se multiplient. C’est un mouvement profond, pas une mode passagère.
6. Les JEMA 2021 : « Matières à l’oeuvre »
Les Journées Européennes des Métiers d’Art (JEMA), organisées par l’Institut National des Métiers d’Art (INMA), ont eu lieu en avril 2021 sous le thème « Matières à l’oeuvre ». Malgré le contexte sanitaire encore compliqué, l’édition a été un succès remarquable, mêlant portes ouvertes physiques et rencontres virtuelles.
Pour la céramique, c’est toujours un moment précieux. Des centaines d’ateliers ouvrent leurs portes dans toute la France et en Europe. Tu peux voir un tourneur au travail à Lille chez La Cofabrik, découvrir un émailleur en Martinique, toucher des terres de Provence. C’est le seul moment de l’année où le grand public peut vraiment entrer dans les coulisses du métier.
Ce que j’ai aimé en 2021, c’est le thème. « Matières à l’oeuvre », ça dit exactement ce qu’est la céramique : une matière — la terre — mise en oeuvre par des mains humaines. Simple. Essentiel. Éternel.
7. Josiah Wedgwood : un portrait toujours vivant
Parmi les redécouvertes de l’année, je veux parler de Josiah Wedgwood (1730-1795). Pas parce qu’il est nouveau — il a plus de deux siècles —, mais parce que son histoire reste incroyablement pertinente.
Wedgwood est né à Burslem, dans le Staffordshire, au coeur des « Potteries » anglaises. Fils de potier, il a fondé sa manufacture en 1759 et inventé, entre autres, la creamware (faïence fine à la crème) et le Jasperware — ce grès fin non émaillé, le plus souvent bleu pâle orné de reliefs blancs néoclassiques, qui reste l’un des objets céramiques les plus iconiques au monde.
Ce qui me fascine chez Wedgwood, c’est le mélange de science et de business. Il a réalisé près de 5 000 essais pour mettre au point la creamware et 3 000 pour le Jasperware. C’est un expérimentateur obsessionnel, un chimiste autant qu’un artiste. Et en même temps, il a inventé le marketing moderne — catalogues illustrés, showrooms londoniens, stratégie de marque avant la lettre. Il est mort en 1795, l’un des hommes les plus riches d’Angleterre, avec une fortune estimée à 600 000 livres de l’époque.
Mais Wedgwood était aussi un humaniste. Son médaillon abolitionniste « Am I Not a Man and a Brother ? », produit à partir de 1787, est devenu le symbole du mouvement anti-esclavagiste en Grande-Bretagne. La céramique comme arme politique — ça, c’est du Wedgwood tout craché.
8. Meissen : 311 ans et toujours debout
Dans la famille des manufactures historiques, Meissen occupe une place à part. C’est la première manufacture de porcelaine dure en Europe, fondée en 1710 par Auguste le Fort, roi de Pologne et Électeur de Saxe, après que Johann Friedrich Böttger eut percé le secret de la porcelaine chinoise — un secret que l’Europe cherchait depuis des siècles.
L’histoire de Böttger est romanesque : cet alchimiste avait prétendu pouvoir transformer le plomb en or, ce qui lui avait valu d’être enfermé par Auguste le Fort. Privé de liberté, il se tourna vers l’argile et découvrit, en 1708, la formule de la porcelaine dure européenne. Auguste le Fort installa la production dans le château d’Albrechtsburg à Meissen, et les fameuses épées croisées — l’une des plus anciennes marques commerciales au monde — apparurent dès 1720.
En 2021, Meissen avait 311 ans et continue de produire, entre tradition et modernité. La preuve que la céramique traverse les siècles.
9. Le Jasperware revisité
Puisqu’on parle de Wedgwood, arrêtons-nous un instant sur le Jasperware. Ce matériau inventé en 1774 après des milliers d’expériences est un grès fin vitrifié, non émaillé, qui accepte la couleur dans toute la masse. Le bleu pâle — le fameux « bleu Wedgwood » — est le plus célèbre, mais Wedgwood produisait aussi du vert sauge, du lilas, du jaune, du noir.
Ce qui rend le Jasperware si particulier, c’est sa finition mate, « biscuit », et ses reliefs blancs appliqués — scènes mythologiques, guirlandes, profils à l’antique. La réplique du Portland Vase que Wedgwood réalisa entre 1786 et 1790 est un chef-d’oeuvre reconnu. Quand l’original fut brisé au British Museum, c’est la copie de Wedgwood qui servit à le reconstituer.
En 2021, le Jasperware continue d’inspirer des céramistes contemporains qui reprennent le principe du relief sur fond coloré en l’adaptant à des esthétiques nouvelles. La preuve que les bonnes idées traversent les siècles.
10. Les marchés et foires de céramique : le retour tant attendu
Enfin, mon dixième coup de coeur, c’est le retour des marchés de céramique. Après les annulations et les reports de 2020, l’année 2021 a vu les foires reprendre, parfois timidement, parfois en fanfare. Le marché de potiers de Barjac, les journées de la céramique à Saint-Quentin-la-Poterie, les marchés provençaux d’Uzès et d’Anduze — tous ces rendez-vous où l’on peut toucher, regarder, discuter avec les créateurs.
Ces marchés sont irremplaçables. Pas seulement pour vendre ou acheter, mais pour transmettre. Quand tu vois un potier tourner un bol devant toi, quand tu sens la terre sous tes doigts, quand tu discutes émail et cuisson avec quelqu’un qui fait ça depuis trente ans, il se passe quelque chose qu’aucun écran ne peut reproduire. C’est le coeur vivant de la céramique.

Ce que 2021 nous dit
Si je devais résumer 2021 en un mot, ce serait : enracinement. Dyalvane qui enracine sa céramique dans la spiritualité xhosa. Kuwata qui enracine son punk dans la tradition du thé. Jennifer Lee qui enracine ses formes dans des décennies de patience. Le grès brut qui nous enracine dans la matière. Les JEMA qui enracinent les métiers d’art dans les territoires.
La céramique nous rappelle que les choses les plus précieuses prennent du temps. Ralentir, toucher la terre, et créer. Vivement 2022.
— Clara M.