- L’annee ou tout s’est arrete — sauf la terre. Sauf les mains. Sauf cette pulsion ancestrale qui pousse les humains a prendre de l’argile et a en faire quelque chose. Si tu m’avais dit en janvier 2020 que cette annee allait devenir l’une des plus fecondes pour la ceramique francaise, j’aurais hausse un sourcil. Et pourtant.
Je suis ingenieur materiaux. Je passe mes journees a analyser des microstructures, a mesurer des resistances mecaniques, a comprendre pourquoi une piece casse ou tient. Mais 2020 m’a rappele que la ceramique, ce n’est pas que de la science — c’est aussi une reponse humaine, presque instinctive, face a l’incertitude. Voici mes dix coups de coeur, entre innovation technique et elan collectif.
1. Le boom de la poterie pendant le confinement
Premier confinement, mars 2020. Les Francais decouvrent le pain au levain, le jardinage sur balcon — et la poterie. Les recherches Google pour « cours de ceramique » et « tour de potier » explosent. Les ateliers qui proposent des kits a domicile sont debordes. Ce qui me fascine, en tant qu’ingenieur, c’est que les gens n’ont pas juste voulu regarder — ils ont voulu toucher. Mettre les mains dans la terre. Sentir la resistance de l’argile sous les doigts.
France 3 a documente cette « recrudescence » sur la Cote d’Azur, mais le phenomene etait national. Le public a rajeuni, s’est feminise, et la ceramique est passee d’un loisir percu comme « pour retraites » a une activite tendance. On l’appelle desormais « le yoga des mains ». Je ne sais pas si le yoga implique de mettre ses mains dans 20 % d’eau et 80 % de silicates d’alumine, mais je valide la metaphore.
2. Les Ceramistes Solidaires : 100 artisans, un elan
Pendant le premier confinement, deux ceramistes — Amandine Richard et Leonardo Rousseau (Dunes Atelier) — lancent le mouvement Les Ceramistes Solidaires sur KissKissBankBank. Le principe : plus de 100 ceramistes offrent une piece ; les fonds collectes — 15 000 euros — financent l’achat de produits frais pour que des chefs preparent des repas pour les soignants, dans le cadre de l’operation « Les chefs avec les soignants » lancee par l’AP-HP et Guillaume Gomez, alors chef de l’Elysee.
Ce qui m’a touche, c’est la rapidite de la mobilisation. En quelques jours, une centaine d’artisans se sont coordonnes — des gens qui, normalement, travaillent seuls dans leur atelier. La ceramique est souvent un art solitaire. En 2020, elle est devenue un geste collectif.
3. La naissance de Minuit Ceramique : le e-commerce solidaire
Autre initiative nee du confinement : Minuit Ceramique, un collectif cree par Jasmine Ceramics regroupant 18 ceramistes francais sur une plateforme e-commerce commune. Chaque artisan conserve son autonomie, mais mutualise l’outil de vente en ligne.
Pourquoi « minuit » ? Parce que c’etait l’heure a laquelle ces ceramistes, confines, echangeaient par messages et imaginaient l’avenir. L’idee est simple mais puissante : plutot que de se battre individuellement contre les algorithmes d’Instagram, on se regroupe. On cree sa propre vitrine. En tant qu’ingenieur, j’aime cette approche — c’est de l’optimisation de systeme appliquee a l’artisanat.
4. Le virage numerique des boutiques de ceramistes
Plus largement, 2020 a ete l’annee ou des centaines de ceramistes francais ont enfin franchi le pas du e-commerce. Avant la pandemie, la plupart vendaient sur les marches de potiers, dans les salons, en galerie. Le confinement a supprime tout ca d’un coup. Il a fallu apprendre a photographier ses pieces, a creer un site, a gerer des envois.
Des plateformes comme Terre et Terres en Midi-Pyrenees ou Brutal Ceramics ont vu leur trafic monter en fleche. Ce virage numerique, beaucoup de ceramistes le redoutaient — « je suis artisan, pas community manager ». Mais 2020 ne leur a pas laisse le choix. Et au final, beaucoup y ont gagne : une clientele plus large, plus jeune, plus curieuse.
5. No.W by Revol : la premiere ceramique 100 % recyclee
Cote innovation materiaux — mon terrain de jeu — le coup de coeur de l’annee, c’est No.W (No Waste) de Revol. Apres trois ans de R&D, la manufacture drômoise a invente le procede Recyclay : un traitement des eaux usees de production qui recupere les matieres minerales en suspension (argiles, emaux) pour les transformer en une pate ceramique aux proprietes identiques a la pate vierge.
Les chiffres m’ont scotche : 80 tonnes d’effluents reintroduits dans le cycle de production par an. 80 tonnes de matieres premieres (kaolin, feldspath, silice) en moins a extraire. Et l’eau, une fois debarrassee de ses matieres en suspension, est soit reutilisee dans l’usine, soit rendue a la nature. Revol a brevete le procede. En tant qu’ingenieur materiaux, je trouve ca elegant : on ne change pas la destination du produit, on change l’origine de la matiere. Le resultat en tasse ou en assiette est indiscernable.
6. Les cuissons en plein air : raku, enfumage et retour aux sources
Confinement oblige, les fours collectifs et les ateliers partages etaient fermes. Alors certains ceramistes se sont tournes vers les cuissons en plein air — raku, enfumage, cuisson au bois a basse temperature. Dans un jardin, une cour de ferme, un champ degage.
Le raku, rappelons-le, c’est une technique japonaise du XVIe siecle ou la piece est sortie du four encore incandescente, puis plongee dans un bac de sciure ou de feuilles mortes. Le choc thermique et l’atmosphere reductrice creent des surfaces craquelees, irisees, uniques. Chaque piece est un accident controle — ou pas controle du tout, d’ailleurs. La montmorillonite dans les pates a raku encaisse le choc grace a sa structure en feuillets souples, mais il faut une chamotte genereuse pour eviter l’eclatement.
En 2020, ces cuissons dehors avaient un parfum de liberte. Quand tout est ferme, quand les fours electriques des ateliers sont inaccessibles, tu prends un bidon metallique, du bois, de l’argile, et tu retrouves le geste premier de la ceramique.

7. Claire Lindner : la ceramique comme organisme vivant
Parmi les artistes qui m’ont marque en 2020, Claire Lindner est en tete. Nee en 1982 a Perpignan, fille de ceramistes, formee aux Arts Decoratifs de Strasbourg puis au Camberwell College of Arts de Londres, elle cree des sculptures en gres emaille qui ressemblent a des organismes marins, des racines, des tentacules — quelque chose de vivant et d’inquietant a la fois.
Sa technique : elle assemble, noue et tord des colombins d’argile molle qui se soutiennent mutuellement pour former des structures de plus en plus grandes. Les couleurs pastel, les courbes ondulantes donnent une impression de mouvement fige. « Mes idees sont guidees par l’evocation du vivant », dit-elle. En 2020, ses oeuvres ont rejoint les collections publiques du Musee Adrien Dubouche a Limoges et du Musee de Chateauroux.
Ce qui me fascine chez elle, d’un point de vue materiaux, c’est la maitrise des tensions internes. Un colombin tordu, c’est une contrainte mecanique stockee dans la pate. Au sechage, au retrait, a la cuisson, cette contrainte peut tout faire eclater. Lindner travaille avec ces tensions, pas contre elles. C’est de l’ingenierie intuitive.
8. Les Journees du Patrimoine version ceramique
Les Journees Europeennes du Patrimoine de septembre 2020 ont ete un moment charniere. Apres des mois de confinement et de restrictions, c’etait l’un des premiers evenements culturels accessibles au public. Et la ceramique y etait partout.
Dans la Drome, a Romans-sur-Isere, des ateliers de ceramistes ont ouvert leurs portes. Dans le Tarn, des demonstrations de techniques d’engobe ont attire un public curieux. A Sevres, la Cite de la Ceramique a accueilli les visiteurs dans ses ateliers historiques. Partout en France, des potiers ont montre leur savoir-faire — le tournage, l’emaillage, l’enfournement.
Ce qui etait different en 2020, c’est l’appetit du public. Apres des mois enfermes, les gens voulaient voir, toucher, comprendre. Les files d’attente devant les ateliers de ceramistes, on n’avait jamais vu ca.
9. Le lancement de notre serie « La science cachee de la ceramique »
Un coup de coeur personnel : c’est en 2020 que nous avons commence a travailler sur la serie d’articles « La science cachee de la ceramique » pour ce blog. L’idee est nee d’un constat simple — la plupart des ressources sur la ceramique parlent de gestes, d’esthetique, de tradition. Mais tres peu expliquent pourquoi la terre se comporte comme elle le fait. Pourquoi la kaolinite perd ses hydroxyles a 500°C. Pourquoi l’inversion du quartz a 573°C peut fissurer une piece. Pourquoi la montmorillonite gonfle et la kaolinite non.
En tant qu’ingenieur materiaux, ca me semblait evident qu’il fallait combler ce vide. Les premiers articles — sur la geologie de l’argile, sur les metamorphoses de la cuisson — sont nes de cette annee de ralentissement force. Le confinement nous a donne le temps de lire, de compiler, d’ecrire. Parfois, il faut que le monde s’arrete pour qu’on prenne le temps d’expliquer ce qui se passe a l’echelle moleculaire.
10. La resilience de La Borne et des villages de potiers
Mon dernier coup de coeur, c’est pour les villages de potiers qui ont tenu bon. La Borne, dans le Cher, est un village ou l’on fait de la ceramique depuis le XIIe siecle. Aujourd’hui, une soixantaine de ceramistes y travaillent. Le Centre Ceramique Contemporaine de La Borne (CCCLB), ouvert en 2010, est leur vitrine collective.
En 2020, les marches de potiers ont ete annules, les stages suspendus, les touristes absents. Mais les fours ont continue a tourner. Les ceramistes de La Borne ont cuit, stocke, prepare. Ils savaient que le public reviendrait. Cette resilience — cette confiance dans la matiere et dans le temps long — c’est peut-etre ce qui definit le mieux l’esprit ceramique.

Ce que 2020 nous a appris
Si je devais resumer cette annee en un mot, ce serait connexion. Connexion avec la terre — au sens propre, les mains dans l’argile. Connexion entre ceramistes — les collectifs, les plateformes, les elans solidaires. Connexion entre tradition et innovation — le raku en plein air d’un cote, le Recyclay brevete de l’autre.
La pandemie a revele quelque chose que les ceramistes savaient deja : travailler la terre, c’est un acte de patience et de confiance. Tu formes une piece, tu la laisses secher, tu la cuis, tu attends. Tu ne controles pas tout. Et parfois, ce qui sort du four te surprend.
2020 a ete cette cuisson inattendue. On a enfourne une annee dans l’incertitude. Et ce qui en est sorti — l’engagement, la creativite, l’entraide — a ete plus beau que ce qu’on aurait ose esperer.
Allez, on ouvre le four de 2021.
— Samir K.