Allez, c’est le moment. Chaque debut d’annee, je prends le temps de regarder en arriere — non par nostalgie, mais parce que la ceramique, comme l’histoire elle-meme, ne se comprend qu’avec du recul. 2019 aura ete une annee remarquable pour notre discipline : des decouvertes scientifiques qui ont fait trembler les certitudes, des expositions magistrales, des redecouvertes de maitres oublies, et cette ferveur populaire qui ne cesse de grandir autour des metiers d’art. Voici, dans un ordre deliberement subjectif, mes dix coups de coeur de l’annee ecoulee.
1. La Venus de Dolni Vestonice sous un jour nouveau
Tu te souviens de notre article consacre a cette statuette extraordinaire ? En 2019, de nouvelles analyses menees par des chercheurs tcheques ont revele que la composition de la Venus de Dolni Vestonice — cette figurine de 11,1 cm datee de 29 000 a 25 000 avant notre ere — etait encore plus complexe qu’on ne le pensait. Le loess local qui la constitue contenait des nodules calcaires et des microfossiles jurassiques, et la cuisson, realisee entre 500 et 800°C, temoigne d’une maitrise technique stupehiante pour le Paleolithique. Plus ancien objet en ceramique connu au monde, cette Venus continue de bouleverser nos chronologies. Chaque analyse nouvelle nous rappelle que l’intelligence technique de nos ancetres n’avait rien a envier a la notre.

2. La poterie Jomon : quand le Japon reecrit l’histoire de la ceramique
Notre serie sur les potiers Jomon aura ete l’un des moments forts de l’annee sur ce blog. Et pour cause : la ceramique de la periode Jomon, au Japon, remonte a environ 14 000 ans avant notre ere — ce qui en fait, avec les poteries chinoises, la plus ancienne tradition potiere au monde. Le mot Jomon signifie « motif de corde » et designe ces empreintes laissees par des cordages dans l’argile fraiche. Mais ce qui m’a le plus fascine, c’est la periode du Jomon moyen (vers 3500-2500 av. J.-C.) et ses vases dits kaen doki — les « poteries de flamme » — dont les bords extravagants, herises de cretes et de volutes, defient toute logique utilitaire. Ces objets ne sont pas que des recipients : ce sont des declarations esthetiques, des manifestes plastiques vieux de cinq millenaires. En les etudiant, j’ai eu le sentiment de toucher a quelque chose de fondamental sur la nature humaine — ce besoin irrepressible de transformer le fonctionnel en beau.
3. La Route de la Soie et la porcelaine : un article qui a voyage
Parmi nos articles les plus lus de l’annee, celui consacre a la Route de la Soie et a la diffusion de la porcelaine chinoise a suscite un enthousiasme que je n’avais pas anticipe. Il faut dire que le sujet est vertigineux : pendant des siecles, la porcelaine a ete l’un des biens les plus precieux achemines par les caravanes entre Jingdezhen et Samarcande, puis par les navires vers l’Europe. On parle parfois de « Route de la Porcelaine » tant ce materiau a structure les echanges commerciaux et culturels entre l’Orient et l’Occident. Ce qui me frappe toujours, c’est que la porcelaine n’etait pas qu’une marchandise — c’etait un vecteur de fascination, un objet de desir qui a pousse les Europeens a tenter, pendant des siecles, de percer le secret de sa fabrication. De Venise a Delft, de Meissen a Sevres, cette quete a engendre certaines des plus belles reussites de la ceramique occidentale.
4. Bernard Palissy, le retour d’un genie oublie
Notre serie en plusieurs volets sur Bernard Palissy (vers 1510-1590) aura ete, je crois, l’une de mes plus grandes joies d’ecriture cette annee. Ce ceramiste de la Renaissance, connu pour ses « rustiques figulines » — ces grands plats ovales ou grouillent serpents, grenouilles, lezards et coquillages moules d’apres nature — est un personnage digne d’un roman. Peintre verrier devenu obsede par le secret des emaux, il aurait brule ses meubles et le plancher de sa maison pour alimenter ses fours. Protestant persecute, il mourut a la Bastille en 1590. Mais son oeuvre, elle, a survecu aux siecles. Le projet de recherche FIGULINES mene par le Louvre continue de reveler la complexite technique de ses pieces — notamment la superposition d’emaux colores qui donne a ses animaux ce realisme saisissant. Palissy, c’est la preuve que la ceramique est un art total : science, patience, folie et beaute.

5. Les JEMA 2019 : la ceramique en fete
Les Journees Europeennes des Metiers d’Art se sont tenues du 5 au 7 avril 2019, et la ceramique y a occupe une place de choix. Au Puy-en-Velay, le « Carrefour des Patrimoines » a reuni ceramistes, sculpteurs et restaurateurs autour du theme de la Terre, avec une exposition intitulee « InvenTerre » dediee a la ceramique contemporaine. Partout en France, des ateliers ont ouvert leurs portes : demonstrations de tournage, de modelage, d’emaillage. Ce que j’aime dans les JEMA, c’est cette democratisation du geste. Le public decouvre que derriere chaque tasse, chaque vase, il y a des heures de travail, des annees d’apprentissage, et un savoir-faire qui se transmet de main en main. En 2019, j’ai eu le sentiment que la ceramique avait enfin retrouve la place qu’elle merite dans l’imaginaire collectif — celle d’un art vivant.
6. La Biennale Internationale de Ceramique de Vallauris
L’evenement majeur de l’annee ceramique en France, c’est sans doute la Biennale Internationale de Ceramique Contemporaine de Vallauris, qui s’est tenue du 29 juin au 4 novembre. Pour sa 25e edition — un anniversaire symbolique puisque la premiere Biennale avait eu lieu en 1968 sous le patronage de Picasso et d’Andre Malraux — c’est l’Italie qui etait a l’honneur. Les expositions Terra Italia et Made in Italy Design ont deploye, entre le musee Magnelli et l’Eden, une vision panoramique de la ceramique italienne contemporaine. Parmi 255 dossiers recus, le jury a selectionne 32 artistes. Ce qui m’a frappe, c’est l’audace des propositions : la ceramique n’est plus seulement un art du contenant, c’est un medium d’expression contemporain a part entiere. Vallauris, cite de Picasso, reste decidement le coeur battant de la ceramique francaise.
7. Les Journees du Patrimoine : « Arts et divertissement »
Les 21 et 22 septembre 2019, la 36e edition des Journees Europeennes du Patrimoine avait pour theme « Arts et divertissement ». A priori, la ceramique n’etait pas au centre du propos. Mais les ceramistes savent s’inviter partout. De nombreux ateliers et manufactures ont profite de l’occasion pour ouvrir leurs portes, et les musees de ceramique — Sevres, Limoges, Rouen, Desvres — ont propose des parcours dedies. J’ai ete particulierement touche par les initiatives en region : de petits musees de faience, des ateliers ruraux, des fours anciens remis en etat pour l’occasion. La ceramique, c’est aussi un patrimoine local, enracine dans les terroirs et les savoir-faire vernaculaires. Ces Journees nous l’ont rappele avec eloquence.
8. « Formes vivantes » au musee Adrien Dubouche de Limoges
L’exposition « Formes vivantes », inauguree le 9 octobre 2019 au musee national Adrien Dubouche de Limoges, aura ete pour moi le coup de coeur muséal de l’annee. Avec pres de 350 oeuvres — ceramiques de la Renaissance a nos jours, en regard de peintures, d’objets d’orfevrerie et de specimens scientifiques — cette exposition explorait les liens entre le monde mineral de la terre et le monde du vivant, vegetal et animal. Le parcours, structure par un dialogue entre art et science, allait des decors naturalistes de Bernard Palissy jusqu’aux ceramiques biomedicales imprimees en 3D. C’est exactement ce que j’essaie de transmettre sur ce blog : la ceramique est un art qui traverse les epoques, qui dialogue avec les sciences, et qui ne cesse de se reinventer.
9. La redécouverte des céladons Song
En 2019, plusieurs ventes aux encheres et expositions ont remis les celadons de la dynastie Song (960-1279) sous les projecteurs. Ces gres a couverte verte ou bleu-vert, obtenus par cuisson reductrice en presence d’oxyde de fer, representent pour moi le sommet absolu de la ceramique mondiale. Leur beaute tient a un paradoxe : une apparente simplicite qui masque une maitrise technique eblouissante. Le celadon Ru, le celadon Longquan, le celadon Yue — chacun possede sa nuance, sa profondeur, sa vibration propre. En 2019, un bol en celadon Ru de la dynastie Song du Nord a ete adjuge a des prix astronomiques. Mais au-dela du marche, ce qui m’emeut, c’est la philosophie esthetique qui sous-tend ces objets : l’idee que la beaute supreme reside dans la retenue, dans l’equilibre, dans l’harmonie entre la forme et la matiere. Une lecon d’humilite pour notre epoque.

10. L’engouement populaire pour la ceramique artisanale
Mon dernier coup de coeur n’est pas un objet, ni une exposition, ni un article : c’est un mouvement. En 2019, l’engouement pour la ceramique artisanale a atteint un niveau que je n’avais jamais observe en quarante ans d’enseignement. Les ateliers de tournage affichent complet. Les marches de potiers attirent des foules. Les reseaux sociaux regorgent de comptes dedies a la ceramique, ou des milliers de passionnes partagent leurs tournages, leurs emaux, leurs cuissons. On pourrait y voir un simple effet de mode. Je crois au contraire que c’est un mouvement profond, une reaction saine a un monde de plus en plus numerique et desincarne. Toucher la terre, la former de ses mains, la cuire, en faire un objet unique — c’est un acte de resistance poetique. Et quand je vois des jeunes de vingt ans s’inscrire a des stages de tournage avec la meme ferveur que leurs grands-parents, je me dis que la ceramique a encore de beaux siecles devant elle.
Voila pour mes dix coups de coeur de 2019. Tu l’auras remarque : cette liste melange allegrement la prehistoire et le contemporain, la science et l’emotion, les musees et les ateliers. C’est delibere. La ceramique est un art qui ne connait pas les frontieres — ni celles du temps, ni celles des disciplines, ni celles des cultures. Elle est nee il y a 29 000 ans dans les mains d’un inconnu morave, et elle continue de naitre chaque jour dans les mains de milliers de potiers a travers le monde.
Rendez-vous l’an prochain pour un nouveau bilan. D’ici la, continue de tourner, de modeler, de cuire — et de t’emerveiller.
— Henri D.