Les 21 et 22 septembre 2024, la France ouvre ses portes. Des milliers de monuments, musées, ateliers, manufactures — normalement fermés ou peu accessibles — accueillent le public pour les Journées Européennes du Patrimoine. Cette 41e édition a un thème qui claque : « Patrimoine des itinéraires, des réseaux et des connexions ». Et pour qui s’intéresse à la céramique, c’est une invitation sur mesure. Parce que l’histoire de la faïence française, c’est précisément ça : des routes, des influences, des échanges. De l’Italie au Maroc, de la Loire à la Méditerranée, la terre cuite raconte une géographie humaine.

Suivez le guide.

Le thème 2024 : quand les routes font l’Histoire

Le Conseil de l’Europe, qui coordonne les Journées Européennes du Patrimoine dans 50 pays, a choisi cette année de mettre en lumière ce qui relie les peuples plutôt que ce qui les sépare. Routes romaines, chemins de pèlerinage, voies ferrées, ports marchands — tout ce qui a permis aux hommes d’échanger des idées, des marchandises, des techniques.

La France participe à 31 des 47 itinéraires culturels européens : la Via Francigena, les Chemins de Compostelle, les Routes du Vin… Et parmi ces routes invisibles mais bien réelles, il en est une que les historiens de l’art connaissent bien : la route de la faïence. Elle part d’Italie, traverse les Alpes, remonte la Rhône, bifurque vers la Seine, descend vers la Méditerranée. C’est l’histoire d’un savoir-faire qui voyage.

De Nevers à Moustiers : les grandes routes de la faïence française

Tout commence en Italie. À Faenza, une ville d’Émilie-Romagne qui a donné son nom à la faïence — faienza, disent les Italiens. C’est là que naît l’art de la céramique émaillée, avant de conquérir l’Europe entière.

Nevers, la capitale bourguignonne

En France, c’est Nevers qui ouvre le bal. À la fin du XVIe siècle, Louis Gonzague, duc de Nevers, fait venir d’Italie des maîtres verriers et des faïenciers. Il installe leurs ateliers dans la ville. La formule prend — et comment. En 1749, on dénombre onze manufactures à Nevers. La ville devient la capitale incontestée de la faïence française, réputée pour son bleu profond à base de cobalt.

Le Musée de la Faïence et des Beaux-Arts Frédéric Blandin conserve aujourd’hui une collection exceptionnelle, du XVIe au XXIe siècle. Pour les Journées du Patrimoine 2024, il accueillait le public avec visites guidées et animations — une occasion rare d’approcher les pièces les plus précieuses de près.

Moustiers-Sainte-Marie, le bijou provençal

Plus au sud, dans les gorges du Verdon, un village perché domine la plaine provençale : Moustiers-Sainte-Marie. C’est ici que vers 1679, un potier nommé Pierre Clérissy apprend le secret de l’émail blanc stannifère d’un moine italien venu de Faenza — frère Lozzaro Porri. L’histoire est belle, peut-être un peu embellie par le temps, mais le résultat est réel : Moustiers devient en quelques décennies l’un des centres de faïence les plus réputés d’Europe.

Ses décors ? D’abord les scènes mythologiques et de chasse inspirées des gravures d’Antonio Tempesta, peintre et graveur florentin. Puis les arabesques dites « à la Bérain », ces motifs de feuillages entrelacés très en vogue au tournant du XVIIIe siècle. Le fils d’Antoine Clérissy, associé à son père dès 1702, étend encore l’influence de la maison.

Aujourd’hui, sept ateliers perpétuent la tradition dans le village. Le Musée de la Faïence de Moustiers retrace cette épopée. Un détour qui s’impose.

Vase de la Manufacture Clérissy, Moustiers-Sainte-Marie, XVIIIe siècle

Patrimoine maritime : les faïenceries portuaires

L’histoire de la faïence française ne se résume pas aux villes de l’intérieur. Les ports y ont joué un rôle capital — et souvent sous-estimé.

Rouen, la faïence au bord de la Seine

Rouen est un cas à part. La ville normande tient son essor céramique à deux atouts géographiques majeurs : une argile de qualité disponible localement, et la Seine, qui permet d’acheminer les marchandises jusqu’à Paris et au-delà.

L’histoire commence au XVIe siècle avec Masséot Abaquesne, formé auprès des maîtres italiens de Faenza. Son chef-d’œuvre : les carreaux réalisés entre 1540 et 1548 pour le château d’Écouen, aujourd’hui conservés en partie au musée national de la Renaissance. La tradition rouennaise reprend ensuite sous l’impulsion d’Edme Poterat, installé près du port, qui exporte sa production dans toute l’Europe dès le XVIIe siècle.

En 1720, Rouen compte treize fabriques ; à son apogée, jusqu’à vingt-deux faïenceries se concentrent dans le quartier Saint-Sever. Le style rayonnant — ces motifs bleus en lambrequins — devient une marque de fabrique reconnue jusqu’en Angleterre et aux Pays-Bas.

Ironie de l’histoire : c’est la concurrence anglaise qui sonnera le glas. Le traité commercial franco-britannique de 1794 ouvre les vannes aux importations de porcelaine fine anglaise. La dernière fabrique rouennaise ferme en 1795. Le Musée de la Céramique de Rouen conserve aujourd’hui plus de 5 000 pièces, la plus importante collection publique de faïence rouennaise au monde.

Marseille et la Méditerranée

À l’autre bout du pays, Marseille joue un rôle tout aussi stratégique. En 1677, Joseph Clérissy — un cousin de Pierre, venu de Moustiers — installe une faïencerie sur des terres riches en argile, à la demande de Joseph Fabre. Le port phocéen, grand carrefour entre l’Orient et l’Occident, apporte à ses artisans une influence décisive : les céramiques chinoises, importées via le Levant, inspirent de nouveaux décors. La faïence de Marseille développe sa propre identité, entre baroque provençal et chinoiseries.

Marseille, Rouen, Bordeaux — les grandes villes portuaires françaises sont toutes des carrefours céramiques. C’est par elles que les influences circulent, que les techniques voyagent, que les goûts européens se métissent.

Les manufactures royales et leurs réseaux

Au sommet de cette carte, trône une institution : la Manufacture Royale de Sèvres.

Tout commence à Vincennes en 1740 : un atelier privé tente de percer le secret de la porcelaine dure, jalousement gardée par la Chine et, plus près, par la cour de Saxe à Meissen. En 1756, la manufacture déménage à Sèvres. En 1759, financée par le roi et encouragée par la marquise de Pompadour, elle devient officiellement royale. Privilège exclusif : l’usage de toutes les couleurs et de l’or 24 carats pour ses décors. Concurrence interdite.

La Manufacture de Sèvres devient fournisseur officiel de la cour de Versailles — et, par extension, de toutes les cours d’Europe. Son réseau de distribution est politique autant que commercial : offrir un vase de Sèvres, c’est affirmer la puissance française. Louis XV en fait un outil diplomatique. Catherine II de Russie en est folle. Marie-Antoinette en tapisse ses appartements.

En 1767, la découverte de gisements de kaolin à Saint-Yrieix-la-Perche, près de Limoges, change tout. La manufacture peut enfin produire de la porcelaine dure. Et Limoges, à son tour, entre dans l’orbite des manufactures royales — avant de devenir au XIXe siècle la capitale mondiale de la porcelaine.

Ce réseau royal de production et de distribution — Vincennes, Sèvres, Limoges — c’est l’un des réseaux industriels les plus sophistiqués de l’Ancien Régime. Et il reste, aujourd’hui encore, un patrimoine vivant.

Le week-end des 21-22 septembre : que visiter ?

Pour ce week-end exceptionnel, voici une sélection de sites céramiques à ne pas manquer :

À Sèvres — La Cité de la Céramique ouvre les ateliers de la Manufacture, normalement inaccessibles. Tourneurs, modeleurs, peintres : on voit les gestes centenaires de très près. Des visites guidées en continu les deux jours.

À Nevers — Le Musée de la Faïence et des Beaux-Arts propose des visites guidées pour redécouvrir les trésors de la Nièvre, du bleu Gonzague du XVIe siècle aux créations contemporaines.

À Desvres (Pas-de-Calais) — Le Musée de la Céramique ouvre sa collection permanente gratuitement, avec visites guidées à 14h et 16h les samedi et dimanche. Dix salles, 300 ans d’histoire céramique du Nord.

À Moustiers — Le Musée de la Faïence et les ateliers du village accueillent les visiteurs pour découvrir les techniques traditionnelles, du tournage à la cuisson au grand feu.

En route

Les Journées du Patrimoine sont souvent vécues comme un événement local : on visite le château de son village, on pousse la porte d’un atelier de son quartier. Mais le thème 2024 invite à penser plus grand. À relier les points sur la carte. À comprendre que la faïence de Moustiers et la porcelaine de Sèvres parlent le même langage — celui d’un savoir-faire qui voyage, qui s’hybride, qui résiste.

De Nevers à Rouen, de Marseille à Sèvres, les routes de la céramique française sont aussi les routes de l’Europe. Ce week-end, enfiler ses chaussures de marche et partir à leur rencontre — c’est déjà, en soi, un acte patrimonial.

Retrouvez le programme complet des Journées Européennes du Patrimoine 2024 sur le site officiel : journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr

— Samir K.