Le troisième week-end de septembre : un rendez-vous national

Chaque année, le troisième week-end de septembre, la France ouvre ses portes. Châteaux, ministères, ateliers de manufacture, sacristies, caves voûtées — des milliers de lieux normalement fermés au public deviennent soudain accessibles. Ce sont les Journées Européennes du Patrimoine.

En 2022, pour leur 39e édition, les JEP ont réuni plus de 25 000 événements dans 16 000 sites à travers la France métropolitaine et les territoires ultramarins. Le thème retenu cette année-là : Patrimoine durable. L’idée : montrer comment notre héritage bâti — vieux de siècles, parfois de millénaires — porte en lui des leçons d’économie de ressources, d’usage de matériaux naturels, de réemploi intelligent.

Parmi ces matériaux naturels, l’un des plus présents et des plus méconnus dans nos monuments : la céramique. Carreaux de faïence, poêles en grès émaillé, décors de manufacture, revêtements de sol en terre cuite — le patrimoine bâti français est traversé de céramique de la cave au grenier.

Pour qui sait regarder.

Chambord : le poêle de faïence qui réchauffe les rois

Poêle en faïence de 1749 au Château de Chambord, carreaux émaillés décorés aux armoiries du maréchal de Saxe

Au Château de Chambord, chef-d’œuvre de la Renaissance française inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, les visiteurs s’arrêtent rarement devant lui. Pourtant il est là, dans l’une des grandes salles : un poêle de faïence monumental, daté de 1749.

Il s’agit d’un poêle de Dantzig — une pièce rapportée, d’origine germanique, achetée au XIXe siècle par le comte de Chambord pour orner ce château dont il n’a jamais pu prendre possession. Le poêle porte les armoiries du maréchal de Saxe. Ses carreaux de faïence décorés, ses reliefs en terre émaillée, sa structure verticale imposante — tout cela appartient à la grande tradition des Kachelöfen, ces poêles de céramique qui chauffaient les demeures aristocratiques d’Europe centrale depuis le XVe siècle.

Le kachelofen alsacien : une tradition vivante

En Alsace, la tradition du poêle de faïence n’a pas attendu les JEP pour être reconnue. Le Kachelofe — littéralement « poêle couvert de carreaux » en alsacien — est l’une des grandes spécialités artisanales de la région.

Son histoire remonte au XVe siècle, quand la région du Rhin supérieur — Alsace, Bade-Wurtemberg, nord de la Suisse — développe ces imposants appareils de chauffage à accumulation. Le principe est simple et efficace : la combustion du bois chauffe rapidement une masse de briques réfractaires, qui restituent ensuite la chaleur pendant des heures. La céramique joue le double rôle d’isolant et de diffuseur — et offre en prime une surface idéale pour la décoration.

Car les Kachelöfen alsaciens sont des objets d’art autant que des appareils de chauffage. Leurs carreaux, souvent réalisés à la main, portent des motifs floraux, géométriques ou religieux, dans des camaïeux de vert, de bleu et d’ivoire qui rappellent les paysages et les maisons à colombages de la région.

Beaucoup de ces poêles anciens sont classés monuments historiques — mobilier protégé au titre du code du patrimoine. Certains sont encore en fonctionnement. Les artisans poêliers qui perpétuent cette tradition se comptent sur les doigts des deux mains en France.

Lors des Journées du Patrimoine 2022, plusieurs musées et demeures historiques d’Alsace ont mis ces poêles à l’honneur — des maisons alsaciennes à colombages jusqu’au Musée alsacien de Strasbourg, qui conserve plusieurs exemplaires remarquables dans ses collections permanentes.

Les châteaux de la Loire et leurs carreaux de faïence médiévaux

Remontons plus loin dans le temps. Bien avant les Kachelöfen du XVIIIe siècle, la céramique pavait les sols des grandes demeures médiévales.

Dans les châteaux de la Loire — Saumur, Angers, Chinon, Loches — des carreaux de pavement en grès et en faïence médiévale ont été mis au jour lors de fouilles archéologiques. La tradition angevine des carreaux à glaçure plombifère, datée de la fin du XIIIe siècle, a laissé des traces dans toute la région : Nouâtre en Indre-et-Loire, Saumur et Angers en Maine-et-Loire.

Ces carreaux carrés, à fond rouge et décor crème ou vert, portent des motifs héraldiques, des entrelacs végétaux, des animaux fantastiques. Certains ont rejoint les collections du musée du Louvre. D’autres sont encore in situ, sous les pieds des visiteurs qui ne les voient pas.

À Écouen, les quatorze carreaux de faïence portant le chiffre d’Anne de Montmorency (vers 1542) témoignent d’un artisanat Renaissance d’une finesse exceptionnelle. Ces carreaux, classés monuments historiques, mêlent les techniques italiennes de majolique aux motifs français de l’époque François Ier.

Sèvres et Limoges dans les édifices publics

Le XIXe et le début du XXe siècle ont connu une vogue du décor céramique dans les bâtiments publics. La Manufacture de Sèvres, créée en 1756, a fourni les palais républicains en vases, plaques et panneaux décoratifs. Le Mobilier National conserve des centaines de ces pièces, réparties dans des ministères, des ambassades, des résidences officielles.

L’Élysée, Matignon, le Quai d’Orsay — tous abritent des pièces de Sèvres. Certaines sont exposées au regard lors des Journées du Patrimoine, occasion rare pour le grand public d’approcher ces objets habituellement réservés aux seuls diplomates et officiels.

Pour les passionnés de céramique, les JEP représentent une occasion en or : voir en vrai des pièces qui ne sont jamais photographiées, toucher (parfois) des surfaces que les musées maintiennent derrière des vitres, comprendre comment la céramique s’est insérée dans le quotidien du pouvoir et de la représentation.

Itinéraires pratiques pour le week-end

Si vous souhaitez organiser un week-end patrimoine-céramique lors des prochaines Journées Européennes du Patrimoine (troisième week-end de septembre), voici quelques pistes :

En Alsace : Strasbourg — Musée alsacien, Musée d’Art Moderne et Contemporain (MAMCS), maisons à colombages de la Petite France. Et les ateliers de poêliers qui ouvrent parfois leurs portes ce week-end-là.

En Val de Loire : Chambord — le poêle de faïence de 1749. Blois — le château et ses collections de faïences. La Faïencerie de Gien (fondée en 1821), qui organise régulièrement des visites.

En Île-de-France : Sèvres — Cité de la Céramique (entrée gratuite ce week-end). Le musée du Louvre, qui conserve des centaines de carreaux médiévaux dans ses collections de céramique européenne. Écouen — le musée national de la Renaissance, pour les carreaux de la collection Montmorency.

Le site officiel journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr publie chaque année le programme complet, searchable par région, type de monument et thématique. Un filtre « céramique » ou « artisanat » permet de cibler les événements qui vous intéressent.

La céramique, matériau du temps long

Le thème Patrimoine durable des JEP 2022 n’était pas choisi au hasard. Dans un monde qui réfléchit à ses ressources, à ses déchets, à la durée de vie de ses objets — la céramique offre une leçon de longévité stupéfiante.

Un carreau de pavement médiéval dure sept cents ans. Un poêle de faïence alsacien, bien entretenu, chauffe pendant des siècles. Une pièce de Sèvres traversera les révolutions politiques, les guerres, les déménagements. La céramique ne pourrit pas, ne rouille pas, ne se décompose pas. Elle casse — mais même ses fragments survivent.

C’est peut-être ça, la vraie leçon de ces Journées du Patrimoine : dans nos monuments, la céramique est partout. Elle est discrète, souvent anonyme, rarement mise en vedette. Mais elle est là, silencieuse et durable, portant en elle la mémoire des mains qui l’ont façonnée.

Il suffit de lever les yeux. Ou de regarder sous ses pieds.


— Henri D.