Tu le sais, j’ai une affection particuliere pour ces troisieme week-ends de septembre ou la France ouvre ses portes. Les Journees europeennes du patrimoine, c’est un peu Noel pour les curieux d’architecture. En 2021 — les 18 et 19 septembre, pour etre precis —, l’edition s’intitulait « Patrimoine pour tous ». Plus de 13 000 lieux ouverts au public, de la metropole aux outre-mer. Et dans ces milliers de sites, un materiau discret, omnipresent, et pourtant largement ignore : la ceramique.

Je voudrais te proposer aujourd’hui un parcours particulier — non pas un programme officiel, mais une flanerie thematique dans le patrimoine ceramique que nous croisons chaque jour sans le voir. Car la ceramique n’est pas seulement dans les vitrines des musees. Elle est dans nos murs, sous nos pieds, au-dessus de nos tetes.

Le metro de Paris : 200 000 carreaux par semaine

Commençons par le plus evident — et pourtant le plus invisible a force d’habitude. Les carreaux blancs biseautes du metro parisien sont probablement la plus grande surface ceramique patrimoniale de France. Et presque personne ne les regarde.

Leur histoire remonte a 1900, quand la Compagnie du Metropolitain de Paris (CMP) doit habiller les voutes et les parois de ses premieres stations souterraines. Le probleme : l’eclairage electrique de l’epoque est faible. Il faut un revetement clair, reflechissant, facile a nettoyer. La solution : des carreaux de faience blanche a bords biseautes, de 7,5 par 15 centimetres, dont le profil en biseau capte et renvoie la lumiere.

C’est la manufacture Boulenger, installee a Choisy-le-Roi depuis 1804, qui decroche les deux tiers du marche. Vers 1930, environ 200 000 carreaux « metro » quittent Choisy-le-Roi chaque semaine. Deux cent mille. Par semaine. L’echelle est industrielle, mais la qualite reste celle de la tradition ceramique francaise.

La faïencerie de Gien et les etablissements Gentil et Bourdet — ces derniers fondes vers 1900-1905 par deux architectes ceramistes, Alphonse Gentil et Francois Eugene Bourdet — fournissent egalement des decors pour le metro et pour de nombreuses facades parisiennes.

Les encadrements des affiches sont en faience couleur miel, ornes de motifs vegetaux. Les noms des stations s’affichent en blanc sur fond bleu ceramique. Hector Guimard dessine les fameuses entrees Art Nouveau. Le metro parisien, dans ses premieres annees, est un monument de ceramique.

Aujourd’hui, helas, une petition circule pour sauver les derniers decors anciens en faience du metro parisien, menaces par les renovations standardisees. Lors des Journees du Patrimoine, la RATP ouvre parfois les coulisses de ses stations historiques — une occasion unique de contempler ces carreaux centenaires avant qu’ils ne disparaissent.

Facade de l'immeuble Lavirotte au 29 avenue Rapp a Paris, chef-d'oeuvre de ceramique Art Nouveau par Alexandre Bigot

Les facades Art Nouveau : quand la ceramique envahit la rue

Si le metro cache sa ceramique sous terre, l’Art Nouveau l’exhibe en plein jour.

Le cas le plus spectaculaire est celui de l’architecte Jules Lavirotte et du ceramiste Alexandre Bigot. Leur collaboration a produit certaines des facades les plus extraordinaires de Paris — et peut-etre du monde.

L’immeuble du 29, avenue Rapp, dans le 7e arrondissement, est leur chef-d’oeuvre. Construit en 1900 pour servir de vitrine aux gres flammes de Bigot, sa facade est un delire vegetal en ceramique : feuillages, fleurs, creatures fantastiques, formes organiques qui semblent pousser sur la pierre. Le jury du concours des facades de la Ville de Paris, en 1901, nota que « c’etait le premier exemple d’utilisation de la ceramique en construction ordinaire et a une aussi grande echelle ».

Le Ceramic Hotel, au 34 avenue de Wagram dans le 8e, pousse le concept encore plus loin. Construit en 1904 par Lavirotte pour Amelie Russeil, sa facade est entierement recouverte de gres flamme de Bigot et de briques emaillees. Des glycines naissent d’amphores au rez-de-chaussee, grimpent en rampant sur la facade, encadrent fenetres et portes, avant de coloniser les balcons des etages superieurs. Des scarabees ornent le troisieme etage. La facade remporte le concours des facades de 1905. Elle est classee monument historique depuis 1964.

Detail de la porte d'entree ceramique de l'immeuble Lavirotte au 3 square Rapp a Paris

Ces facades ne sont pas des exceptions parisiennes. Dans toute la France, entre 1880 et 1930, la ceramique architecturale a connu un age d’or. Les gares, les ecoles, les immeubles de rapport, les villas balnéaires se sont couverts de decors ceramiques — carreaux de faience, bas-reliefs en gres, cabochons emailles. Lors des Journees du Patrimoine, il suffit de lever les yeux dans n’importe quelle ville pour en decouvrir.

Sevres : le sanctuaire vivant

Il etait impossible de parler de patrimoine ceramique sans evoquer Sevres. La Manufacture nationale, fondee en 1740 a Vincennes puis transferee a Sevres en 1756, est le coeur battant de la ceramique francaise depuis pres de trois siecles.

Lors des Journees du Patrimoine 2021, la Cite de la ceramique de Sevres a ouvert ses portes — une occasion rare de penetrer dans les ateliers ou 120 ceramistes exercent une trentaine de metiers, des peintres aux tourneurs, des emaiilleurs aux mouleurs. Les six grands fours anagama d’Ambroise Milet, construits en 1877, sont classes monuments historiques. Ils temoignent d’une epoque ou la Manufacture innovait dans les techniques de cuisson au bois.

Les signatures chromatiques de Sevres — le bleu lapis, le vert pomme, le jaune jonquille, le celebre rose Pompadour — sont devenues des references mondiales. Des centaines d’artistes, de Picasso a Zao Wou-Ki, d’Arman a Louise Bourgeois, ont cree des oeuvres dans ses ateliers.

Mais ce qui rend Sevres exceptionnel pour le patrimoine, c’est la continuite : les memes techniques, les memes recettes d’email, les memes gestes sont transmis de generation en generation depuis 1740. C’est un patrimoine immateriel autant que materiel.

Les hopitaux, les ecoles, les bains : la ceramique hygienique

Il y a un aspect du patrimoine ceramique qu’on oublie presque toujours : le role sanitaire de la faience.

Au XIXe siecle, avec les progres de l’hygienisme, la ceramique est devenue le materiau de choix pour les lieux ou la proprete est vitale. Les hopitaux, les blocs operatoires, les salles d’eau, les bains-douches municipaux, les cuisines collectives, les boucheries — tout a ete carrelage de faience blanche ou coloree, facile a laver, imperméable aux bacteries.

Dans les anciens hopitaux parisiens — l’Hopital Lariboisiere, l’Hotel-Dieu, la Salpetriere —, on trouve encore des sols et des murs en faience d’une qualite remarquable, parfois ornes de frises decoratives qui adoucissaient la rigueur clinique. Les bains-douches municipaux du debut du XXe siecle, dont plusieurs sont classes ou inscrits aux monuments historiques, conservent des decors ceramiques somptueux.

Lors des Journees du Patrimoine, certains de ces lieux ouvrent exceptionnellement — et c’est l’occasion de decouvrir que la ceramique patrimoniale n’est pas seulement belle : elle a aussi sauve des vies, en rendant les surfaces lavables a une epoque ou l’infection nosocomiale etait un fleau.

Les monuments aux morts et les decors commemoratifs

Plus de 36 000 monuments aux morts ont ete eriges en France, la plupart entre 1919 et 1926, pour honorer les victimes de la Premiere Guerre mondiale. La majorite sont en pierre ou en bronze. Mais un nombre significatif — souvent dans les regions ou la tradition ceramique est forte — incorporent des elements en faience, en gres emaille ou en terre cuite.

Des plaques commemoratives en ceramique, des couronnes en faience, des medaillons en gres ornent les facades d’eglises, les murs des mairies, les cours d’ecoles. Ce sont des formes modestes du patrimoine ceramique, mais elles sont partout — et elles disparaissent aussi, victimes de l’erosion et de l’indifference.

Les Journees du Patrimoine sont le moment ideal pour redécouvrir ces temoins fragiles.

Lever les yeux, baisser le regard

Ce que j’aime dans cette thematique, c’est qu’elle nous oblige a changer notre regard. La ceramique patrimoniale n’est pas dans une vitrine protegee par un cordon. Elle est sous nos pieds dans les couloirs du metro. Au-dessus de nos tetes sur les facades Art Nouveau. Sur les murs des hopitaux ou nous avons ete soignes. Sur les monuments devant lesquels nous passons chaque jour.

Le theme de 2021 — « Patrimoine pour tous » — prenait ici tout son sens. La ceramique est le patrimoine le plus democratique qui soit. Elle n’est pas reservee aux chateaux et aux cathedrales. Elle est dans l’architecture du quotidien, celle des gares, des ecoles, des immeubles, des stations de metro. Elle est pour tous, en effet — il suffit de la voir.

Alors, la prochaine fois que tu descendras dans le metro, prends trois secondes pour regarder les carreaux. Passe ton doigt sur le biseau. Pense aux ouvriers de Choisy-le-Roi qui en produisaient 200 000 par semaine. Pense a Bigot et Lavirotte qui transformaient les facades de Paris en jardins de gres flamme. Pense a Sevres, ou l’on cuit encore avec les fours de 1877.

Le patrimoine ceramique est partout. Il ne demande qu’a etre regarde.

— Henri D.