La céramique a ses grandes fêtes, et les Journées Européennes des Métiers d’Art en sont la plus lumineuse. Du 7 au 12 avril 2026, pour leur vingtième édition, les JEMA s’ouvrent sous le signe de « Cœurs à l’ouvrage » — une formule qui dit tout, et que j’aurais aimé inventer. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : des hommes et des femmes qui mettent leur cœur dans leurs mains, jour après jour, pour faire exister une beauté qui résiste au temps.
Vingt ans. Je me souviens encore des premières éditions, où quelques ateliers hésitaient à ouvrir leurs portes, craignant d’être incompris. Aujourd’hui, les JEMA mobilisent des dizaines de milliers d’artisans à travers toute l’Europe. Quel chemin parcouru.

Vingt ans d’histoire : comment les JEMA ont changé le regard sur l’artisanat
En 2007, quand l’Institut National des Métiers d’Art (INMA) lançait les premières Journées Européennes des Métiers d’Art, l’objectif était simple mais ambitieux : montrer que les métiers d’art ne sont pas des survivances du passé, mais des pratiques vivantes, exigeantes, ancrées dans le présent.
En deux décennies, cette intuition s’est confirmée avec éclat. Chaque édition a apporté son thème, son accent, ses révélations. « Sur le bout des doigts » (2024) avait magnifiquement mis en valeur la dimension tactile et sensorielle des métiers d’art — une édition dont nous avions rendu compte avec enthousiasme dans notre article sur les JEMA 2024. L’année précédente, le thème « La Céramique vivante » avait déjà célébré la vitalité des ateliers. Chaque cru, sa saveur particulière.
Pour ce vingtième anniversaire, le choix de « Cœurs à l’ouvrage » n’est pas anodin. Il renvoie à la fois à la passion qui anime chaque artisan et à la dimension collective du travail — car un atelier, comme une cuisson en four à bois, n’est jamais une affaire solitaire.
Le Centre-Val de Loire : une région de terre et de création
Chaque édition des JEMA met en lumière une région française, et pour 2026, le choix du Centre-Val de Loire est particulièrement heureux. Cette région, souvent évoquée pour ses châteaux et ses vignes, est aussi une terre de potiers, de tisserands et d’émailleurs dont la tradition remonte à plusieurs siècles.
Le Berry, pays de l’argile
Le Berry occupe une place centrale dans l’histoire de la céramique française. La Borne, petit village du Cher, est depuis des siècles l’un des hauts lieux de la poterie en grès. Si vous ne connaissez pas La Borne, permettez-moi de vous y inviter mentalement : imaginez une vingtaine d’ateliers disséminés dans un village de quelques centaines d’âmes, chacun portant la marque d’un artiste, d’une sensibilité, d’une vision du monde à travers la terre. Nous avons d’ailleurs consacré un long dossier aux capitales céramiques françaises, dont La Borne, que vous retrouverez dans notre voyage au cœur des capitales céramiques françaises.
Lors de cette 20e édition, les ateliers de La Borne et de tout le département du Cher participent massivement aux journées portes ouvertes. Attendez-vous à des démonstrations de tournage, des initiations au grès flammé, et des rencontres avec des céramistes qui ont consacré leur vie à ce dialogue avec la matière.
La Touraine et le Val de Loire : entre élégance et innovation
Plus à l’ouest, la Touraine et les rives de la Loire offrent un visage différent de la création céramique : plus contemporaine, souvent plus expérimentale, nourrie par la proximité des grandes villes universitaires comme Tours. Des ateliers de porcelaine translucide côtoient des studios de grès architectural. Des faïenceries perpétuant des traditions du XVIIe siècle dialoguent avec des créateurs qui ont appris leur métier à l’École nationale supérieure d’art de Limoges ou aux Beaux-Arts.
C’est précisément cette diversité qui rend le Centre-Val de Loire si stimulant pour les JEMA 2026. D’un bout à l’autre de la région, vous trouverez des expressions céramiques aussi différentes que les paysages qui les ont inspirées.
« Cœurs à l’ouvrage » : la passion comme fil conducteur
Parlons du thème, parce qu’il mérite qu’on s’y attarde.
« Cœurs à l’ouvrage » — la formule joue sur plusieurs registres. D’abord, elle convoque l’expression populaire « se mettre à l’ouvrage », c’est-à-dire commencer à travailler sérieusement. Mais en ajoutant « cœurs », on glisse vers quelque chose de plus intime, de plus personnel : c’est le cœur qui est à l’ouvrage, pas seulement les mains. Et dans les métiers d’art, cette distinction n’a pas grand sens, car les mains d’un céramiste sont l’extension directe de ce qu’il ressent.
J’aime dire à mes élèves que l’argile est le seul matériau qui garde la mémoire de vos doutes. Si vous travaillez avec tension, la pièce le sait. Si vous êtes à l’écoute, elle vous répond. Il n’y a pas de triche possible avec la terre. « Cœurs à l’ouvrage » célèbre précisément cette vérité fondamentale des métiers d’art : ici, l’authenticité n’est pas un argument marketing, c’est une nécessité technique.
Programme : six jours pour explorer l’artisanat vivant
Les JEMA 2026 s’étendent du 7 au 12 avril, soit six journées denses. Voici ce que vous pouvez espérer trouver dans toute la France, et particulièrement en Centre-Val de Loire :
Portes ouvertes dans les ateliers
C’est le cœur du dispositif JEMA : les artisans d’art ouvrent leurs ateliers au public, gratuitement ou pour un coût symbolique. Pour un céramiste, c’est l’occasion de montrer non seulement les pièces finies, mais aussi le travail en cours — les ratages instructifs, les expériences en cours, les essais de nouveaux émaux. C’est cette transparence que le public apprécie le plus, et qui rompt avec l’image d’un artisanat mystérieux et inaccessible.
En Centre-Val de Loire, les ateliers participants sont répertoriés sur le site officiel des JEMA (jema.fr), avec des filtres par département, type de métier, et accessibilité. Je vous recommande de préparer votre itinéraire à l’avance — les ateliers de La Borne, en particulier, méritent une journée entière.
Démonstrations et initiations
Nombreux sont les céramistes qui proposent, en marge des visites, des mini-ateliers d’initiation. Tournage à la main, modelage, décoration à l’engobe ou à l’oxyde… Ces moments de pratique, même brefs, transforment la compréhension qu’on a du métier. On saisit soudain pourquoi centrer une boule d’argile sur un tour demande des mois d’apprentissage, et pourquoi la maîtrise de l’émail est un art à part entière.
Expositions et événements spéciaux pour le 20e anniversaire
Pour célébrer dignement cet anniversaire, l’INMA a prévu un programme rétrospectif exceptionnel. Des expositions retraçant vingt ans de JEMA, des rencontres avec des artisans qui ont participé à chaque édition depuis la première, des tables rondes sur l’avenir des métiers d’art en Europe… L’occasion de prendre de la hauteur et de mesurer le chemin accompli.
Une attention particulière sera portée à la transmission — ce thème qui traverse toute l’histoire des métiers d’art. Des maîtres aux côtés de leurs apprentis, des ateliers familiaux qui perpétuent un savoir sur trois générations, des formations professionnelles qui renouvellent les vocations. C’est le cœur battant des métiers d’art : que le geste survive à celui qui le porte.
Comment préparer votre visite
Quelques conseils pratiques, fruits de nombreuses JEMA fréquentées :
Réservez à l’avance pour les ateliers qui proposent des initiations. Les places sont limitées et partent vite, surtout pour les sessions courtes de tournage.
Portez des vêtements que vous ne craignez pas de salir. Si vous participez à un atelier, l’argile a cette qualité remarquable de se retrouver partout.
Prenez le temps de parler aux artisans. La plupart adorent expliquer leur démarche, leurs sources d’inspiration, leurs techniques. Ce dialogue est souvent aussi riche que les pièces elles-mêmes.
Consultez le site jema.fr pour la carte interactive des participants. Filtrez par « céramique » et par région pour identifier les ateliers qui correspondent à vos intérêts.
Si vous êtes en Centre-Val de Loire, prévoyez une boucle La Borne – Bourges – Tours sur deux à trois jours. C’est la manière idéale d’embrasser la diversité céramique de la région.
Un anniversaire qui regarde vers l’avenir
Vingt ans, c’est l’âge de la majorité. Les JEMA ont acquis cette maturité qui permet d’être ambitieux sans être naïf. Le thème « Cœurs à l’ouvrage » n’est pas seulement un regard en arrière sur deux décennies de passion partagée — c’est aussi une déclaration d’intention pour les vingt ans qui viennent.
Les métiers d’art font face à des défis réels : transmission difficile, concurrence des productions industrielles à bas coût, difficulté à vivre de son art dans un marché mondialisé. Les JEMA ne règlent pas ces problèmes d’un coup de baguette magique. Mais elles font quelque chose d’aussi important : elles maintiennent le désir. Elles rappellent au public qu’un bol fait à la main par un potier de La Borne n’est pas seulement un contenant pour son café du matin — c’est une œuvre, une conversation entre deux êtres humains à travers la matière.
Alors, du 7 au 12 avril, mettez-vous à l’ouvrage — au sens littéral. Poussez la porte d’un atelier. Laissez vos mains toucher de l’argile. Écoutez un artisan vous expliquer pourquoi il a consacré sa vie à ce geste. Vous en ressortirez avec quelque chose que les mots peinent à nommer — une certitude, peut-être, que la beauté faite à la main vaut qu’on lui consacre du temps, de l’attention, et oui, du cœur.
Programme complet et carte des participants sur jema.fr — le site est mis à jour en continu à l’approche de l’événement.
— Henri D.