Chaque printemps, la France retient son souffle et ouvre ses ateliers. Du 27 mars au 2 avril 2023, les Journées Européennes des Métiers d’Art (JEMA) transforment la moindre ruelle en invitation au voyage artisanal. Pour nous, amoureux de la céramique, c’est l’événement de l’année — celui où l’on peut enfin poser la main sur un tour encore humide, sentir l’argile fraîche, regarder dans les yeux un potier qui a consacré trente ans à maîtriser l’émail craquelé.
Vous voulez savoir où aller ? Que voir ? Comment préparer votre tournée ? Installez-vous confortablement : voici votre guide.
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Le programme JEMA 2023 : nouveautés et thème
Cette treizième édition des JEMA se déroule du 27 mars au 2 avril 2023 — une semaine entière, non plus un simple week-end. C’est là l’une des grandes évolutions de ces dernières années : la manifestation s’est étirée dans le temps pour laisser aux artisans la possibilité d’accueillir dignement leur public, sans se transformer en foire épuisante.
Le thème officiel 2023, « Patrimoine vivant », entre en résonance directe avec la candidature française au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO pour plusieurs de ses métiers d’art. La céramique y tient une place de choix : elle est, par excellence, ce savoir transmis de main en main, de génération en génération, sans jamais se figer.
Selon l’Institut national des Métiers d’Art, ce sont plus de 3 500 artisans dans toute la France qui ouvrent leurs portes au public pendant cette semaine. Parmi eux, les céramistes constituent l’un des contingents les plus importants — et les plus spectaculaires à observer.
Ateliers incontournables par région
Vallauris (Alpes-Maritimes) : là où Picasso a tout changé
Il serait impossible d’évoquer les JEMA et la céramique sans commencer par Vallauris. Cette ville des Alpes-Maritimes, nichée entre Cannes et Antibes, est l’une des capitales mondiales de la poterie culinaire depuis le XVIe siècle. Mais c’est l’arrivée de Pablo Picasso en 1946 qui lui a donné sa dimension artistique contemporaine : en choisissant Vallauris pour travailler la terre, le maître catalan a en quelque sorte adoubé toute une ville.
Lors des JEMA 2023, plusieurs dizaines d’ateliers vallauriens ouvrent leurs portes. On y observe le tournage de la poterie culinaire traditionnelle — ces fameuses tians et diables provençaux que les cuisiniers du monde entier s’arrachent — mais aussi des créations contemporaines d’une liberté formelle saisissante.

La Borne (Cher) : le village où le grès règne en maître
Dans le Berry profond, à quelques kilomètres de Bourges, le hameau de La Borne est une anomalie merveilleuse : une concentration d’une quarantaine d’ateliers de céramique dans quelques rues. Le village produit du grès depuis le XIIe siècle ; il a failli disparaître dans les années 1950, avant d’être sauvé par une génération d’artistes qui ont choisi la qualité plastique contre la production de masse.
Aujourd’hui, La Borne est un lieu de pèlerinage pour les amateurs de céramique contemporaine. Pendant les JEMA, les ateliers qui ouvrent leurs portes proposent souvent des démonstrations de cuisson au bois — une expérience rare, où l’on comprend que le feu n’est pas seulement un moyen de cuire la terre, mais un co-créateur à part entière.
L’un des moments les plus émouvants que j’aie vécus à La Borne ? Assister à la défourne d’un grand four à bois collectif, quand les pièces encore chaudes émergent de l’obscurité et révèlent leurs couleurs. Jamais deux pièces ne sortent pareilles. C’est cela, la magie du feu.
Desvres (Pas-de-Calais) : la faïence du Nord
Moins connue des néophytes, Desvres est pourtant l’une des grandes capitales françaises de la faïence. Située dans le Boulonnais, cette ville du Pas-de-Calais produit de la céramique décorée depuis le XVIIIe siècle. Ses ateliers ont développé un style reconnaissable — des motifs floraux et champêtres aux couleurs vives — qui a longtemps habillé les cuisines et les salles à manger du nord de la France.
Le Musée de la céramique de Desvres abrite une collection remarquable, et pendant les JEMA, plusieurs faïenciers ouvrent leurs ateliers pour des démonstrations de tournage et d’émaillage. Pour comprendre comment un décor de faïence est peint à la main, pièce par pièce, avec la précision d’un enlumineur médiéval, il faut venir à Desvres.
Démonstrations : le tournage, l’émaillage et le raku
L’une des grandes joies des JEMA est l’accès aux démonstrations en direct. Pendant les journées habituelles, les ateliers sont fermés au public — l’artisan travaille, et la concentration est totale. Mais pendant ces quelques jours de mars-avril, les portes s’ouvrent et le visiteur peut observer, poser des questions, toucher (avec permission) les pièces en cours.
Trois techniques retiennent particulièrement l’attention :
Le tournage est sans doute le geste le plus hypnotique de la céramique. Voir une masse informe d’argile se transformer en quelques minutes en un vase parfaitement symétrique, sous les mains habiles d’un potier — c’est une expérience proche de la méditation. Beaucoup de céramistes acceptent pendant les JEMA de laisser les visiteurs tenter l’expérience. Préparez-vous à rater lamentablement vos premières tentatives, et à adorer ça.
L’émaillage est peut-être encore plus fascinant pour qui s’intéresse à la chimie. Un émail, c’est une poudre minérale qui, sous l’effet de la chaleur, se liquéfie et se vitrifie en une couche de verre. La même poudre grise peut donner un bleu céruléen à 1 280 °C ou un brun chaud à 1 100 °C. Assister à une session d’émaillage, c’est comprendre que le céramiste est aussi un alchimiste.
La cuisson raku mérite un paragraphe à part. Cette technique d’origine japonaise, réinterprétée en Occident depuis les années 1960, consiste à sortir les pièces du four alors qu’elles sont encore incandescentes, puis à les plonger dans de la paille ou des copeaux qui s’enflamment au contact. La réduction d’oxygène qui s’ensuit crée des effets métalliques et des craquelures impossibles à reproduire autrement. Plusieurs ateliers en France proposent des démonstrations de raku en plein air pendant les JEMA — un spectacle pyrotechnique autant qu’artistique.
Portraits de céramistes : la passion transmise
Dans l’atelier d’une céramiste que j’ai visitée à La Borne il y a quelques années — je ne citerai pas son nom, par respect pour sa discrétion —, j’ai vu quelque chose qui m’a marqué durablement : ses étagères de pièces en cours de séchage, et au milieu, la photo de son maître, un vieux Japonais venu s’installer dans le Berry dans les années 1970. Ce n’était pas un hasard. La céramique, plus que tout autre art, est un art de transmission.
Les JEMA sont l’occasion de rencontrer ces chaînes humaines. On y trouve des maîtres qui ont formé des générations d’élèves, des jeunes diplômés des écoles Boulle ou des Beaux-Arts qui cherchent leur voie, des autodidactes qui ont tout quitté à 40 ans pour travailler la terre. Chacun a une histoire. Chacun, si vous lui posez la bonne question, vous parlera pendant des heures.
Mon conseil : demandez-leur toujours pourquoi la céramique. Pas comment ils travaillent — ça, vous pouvez le voir. Mais pourquoi ils ont choisi ce matériau, cette lenteur, cette incertitude de la cuisson. Les réponses sont invariablement surprenantes, souvent émouvantes, parfois drôles.
Conseils pratiques pour préparer votre tournée
Les JEMA 2023 sont répertoriées sur le site officiel journeesdesmetiersdart.fr, où vous pouvez filtrer par région, par métier et par type d’activité (visite libre, démonstration, atelier participatif). Je vous conseille de :
- Préparer votre itinéraire à l’avance — les ateliers les plus réputés attirent beaucoup de monde, et certains fonctionnent sur réservation obligatoire.
- Prévoir de la place dans votre voiture — il serait dommage de repartir les mains vides. Les prix pratiqués par les artisans pendant les JEMA sont souvent ceux de l’atelier, sans intermédiaire.
- Apporter un carnet — pour noter les noms, les sites web, les techniques qui vous ont frappé. Dans l’effervescence d’une journée de visites, on oublie vite.
- Laisser les enfants toucher — dans les limites indiquées par l’artisan. La céramique est un art tactile ; y exposer les enfants jeunes, c’est leur offrir un rapport au monde sensible et durable.
Et surtout, prenez le temps. Ces artisans ont consacré leur vie à leur métier. Un visiteur pressé qui fait une photo et repart en courant est une occasion manquée — pour lui comme pour l’artisan.
Comme je l’ai vu avec l’article sur la JEMA 2022, chaque édition apporte ses surprises et ses révélations. 2023 ne fera pas exception.
Pour conclure : la céramique, vivante
Le titre de cette édition 2023 — « Patrimoine vivant » — est une formule qui pourrait sembler creuse si elle ne désignait pas une réalité si concrète. Quand vous verrez un potier centrer sa terre, quand vous observerez un émailler souffler délicatement sur un vase fraîchement recouvert de poudre colorée, vous comprendrez ce que signifie « vivant ». Pas seulement en vie — mais actif, en mouvement, en perpétuelle transformation.
La céramique a traversé dix mille ans d’histoire humaine sans jamais se figer. Les JEMA 2023 en sont la plus belle démonstration.
— Henri D.