Du 28 mars au 3 avril 2022, les Journées Européennes des Métiers d’Art (JEMA) reviennent enfin en présentiel après deux éditions perturbées par la pandémie. Et cette 16e édition porte un thème qui résonne particulièrement pour nous, passionnés de céramique : « Nos mains à l’unisson ».
Pour un ingénieur comme moi, qui s’émerveille chaque jour de la précision des gestes artisanaux autant que des équations qui les sous-tendent, les JEMA sont un rendez-vous incontournable. C’est l’occasion de pousser la porte d’ateliers habituellement fermés, de voir les mains au travail, de comprendre les processus de l’intérieur. Et en matière de céramique, la France offre un terrain de jeu exceptionnel.
« Nos mains à l’unisson » : un thème taillé pour la céramique
Le thème choisi par l’Institut National des Métiers d’Art (INMA) pour cette édition 2022 n’est pas anodin. « Nos mains à l’unisson » célèbre le geste artisanal comme lien — entre l’artisan et la matière, entre le maître et l’apprenti, entre les métiers d’art des différents pays européens.
En céramique, cette idée de mains à l’unisson prend un sens littéral. Le tour de potier exige une coordination parfaite des deux mains : l’une à l’intérieur, l’autre à l’extérieur, qui travaillent ensemble pour monter la pièce. Le modelage à la plaque demande une pression uniforme des deux paumes. Le coulage en barbotine nécessite un geste fluide et synchronisé pour remplir le moule sans bulle d’air.
Après deux ans d’isolement, retrouver ces gestes partagés dans les ateliers ouverts au public a quelque chose d’émouvant. Les JEMA 2022, c’est la célébration du contact retrouvé — entre les mains et l’argile, entre les artisans et le public.
Le programme : plus de 6 000 événements
L’ampleur des JEMA est impressionnante. En 2022, l’événement couvre plus de 281 métiers d’art répartis en 16 domaines, et propose plus de 6 000 événements à travers toute la France et une partie de l’Europe. Parmi ces métiers, la céramique occupe une place de choix — c’est l’un des domaines les plus représentés, avec des dizaines d’ateliers ouverts dans chaque région.
Concrètement, les JEMA proposent :
- Des portes ouvertes d’ateliers : c’est le cœur de l’événement. Les céramistes ouvrent leurs portes et montrent leur espace de travail, leurs outils, leurs fours, leurs pièces en cours. Tu peux voir un potier tourner, un décorateur peindre, un émailleur appliquer ses couches de glaçure.
- Des démonstrations de savoir-faire : des artisans exécutent des gestes techniques en direct, expliquent leurs choix, répondent aux questions. C’est l’occasion de comprendre la différence entre un tournage et un modelage, entre un émail mat et un émail brillant, entre une cuisson oxydante et une cuisson réductrice.
- Des expositions et ventes : de nombreux ateliers en profitent pour exposer et vendre leurs créations. C’est souvent le meilleur moment pour acquérir une pièce directement auprès du créateur, sans intermédiaire.
- Des ateliers d’initiation : certains céramistes proposent au public de mettre les mains dans l’argile — une expérience irremplaçable pour quiconque n’a jamais touché cette matière.

Tour de France céramique : les régions à ne pas manquer
La France possède une géographie céramique d’une richesse extraordinaire. Voici les grandes régions à visiter pendant les JEMA 2022.
Vallauris et la Côte d’Azur
Vallauris, surnommée la « cité des cent potiers », est le cœur battant de la céramique méditerranéenne française. Rendue célèbre par le séjour de Picasso entre 1948 et 1955, qui y a produit une œuvre céramique considérable à l’atelier Madoura, la ville conserve une tradition potière vivante. Pendant les JEMA, les ateliers de la vieille ville ouvrent leurs portes : tu peux y voir des tourneurs travailler l’argile rouge locale, des décorateurs peindre à main levée sur des pièces crues, des artistes contemporains qui perpétuent l’héritage de Roger Capron et de Jean Derval.
Le Musée Magnelli — Musée de la Céramique de Vallauris organise également des événements spéciaux pendant les JEMA, avec des visites guidées de ses collections qui retracent l’histoire de la poterie culinaire locale depuis le XVIe siècle.
Le Limousin : le pays de la porcelaine
Autour de Limoges, la tradition porcelainière remonte à la découverte du kaolin de Saint-Yrieix en 1768. Les JEMA sont l’occasion de visiter des ateliers qui perpétuent ce savoir-faire séculaire. L’association Esprit Porcelaine regroupe des créateurs contemporains en porcelaine de Limoges qui ouvrent leurs ateliers les 1er, 2 et 3 avril : façonnage, coulage, décor au pinceau, dorure à l’or fin — chaque étape de la fabrication est montrée et expliquée.
Pour l’ingénieur que je suis, les ateliers de porcelaine sont fascinants : la précision requise pour le coulage en barbotine, le contrôle de la température de cuisson au degré près, la maîtrise des émaux qui réagissent différemment selon l’atmosphère du four — c’est de la science appliquée au millimètre.
La Puisaye-Forterre : le pays du grès
Dans l’Yonne et la Nièvre, la Puisaye est l’un des plus anciens terroirs potiers de France. L’argile y est extraite localement depuis le Moyen Âge, et la tradition du grès — robuste, utilitaire, cuit au bois — y est encore vivante. Pendant les JEMA, les potiers de Saint-Amand-en-Puisaye, de Treigny et des villages alentour ouvrent leurs ateliers et parfois leurs fours à bois.
Le Centre de Céramique Contemporaine de La Borne, hameau mythique de la céramique française où des artistes comme Jean et Jacqueline Lerat ont révolutionné la céramique de grès dans les années 1940-1960, participe aux JEMA avec des expositions et des rencontres.
La Provence : Moustiers, Apt, Aubagne
Le sud-est de la France est riche en traditions céramiques. Moustiers-Sainte-Marie, perché dans les gorges du Verdon, est célèbre pour sa faïence depuis le XVIIe siècle. Apt est connue pour ses terres mêlées, ces argiles de couleurs différentes assemblées pour créer des motifs marbrés spectaculaires. Aubagne perpétue la tradition des santons et de la poterie provençale.
Pendant les JEMA, ces villages ouvrent leurs ateliers avec une générosité particulière. C’est le sud, le soleil est déjà chaud en avril, et les ruelles des villages sentent l’argile fraîche.
L’Alsace et l’Est : Betschdorf et Soufflenheim
En Alsace, deux villages se font face de part et d’autre de la forêt de Haguenau : Betschdorf, spécialisé dans le grès au sel gris-bleu, et Soufflenheim, connu pour ses poteries vernissées aux décors floraux. Les deux participent activement aux JEMA avec des démonstrations de tournage, d’engobage et de décor traditionnel.
Conseils pratiques pour profiter des JEMA
Voici quelques recommandations d’ingénieur méthodique pour optimiser ta visite :
Avant l’événement : - Consulte le programme officiel sur le site des JEMA. Tu peux filtrer par région, par métier (cherche « céramique », « poterie », « porcelaine », « faïence ») et par type d’événement. - Repère les ateliers qui proposent des démonstrations ou des initiations — ce sont les plus intéressants si tu veux comprendre les gestes. - Note les horaires d’ouverture. Certains ateliers n’ouvrent que le week-end du 1er au 3 avril, d’autres toute la semaine.
Pendant la visite : - Pose des questions. Les céramistes qui ouvrent leurs portes pendant les JEMA sont là pour partager. Demande-leur quelle terre ils utilisent, comment ils préparent leurs émaux, à quelle température ils cuisent. La plupart adorent expliquer leur métier. - Touche la terre si on te le propose. Rien ne remplace le contact direct avec l’argile pour comprendre ce matériau. - Prends ton temps. Un atelier de céramiste n’est pas un musée — c’est un lieu de travail vivant. Observe les outils, les étagères de pièces en cours, les tests d’émaux collés au mur.
Pour l’achat : - Si une pièce te plaît, achète-la directement au céramiste. C’est le circuit le plus court possible : du four à tes mains, sans intermédiaire. Le prix est souvent plus juste qu’en galerie. - N’hésite pas à demander l’histoire de la pièce : quelle terre, quel émail, quelle cuisson. Les céramistes sont fiers de raconter le parcours de leurs créations.
Ce que les JEMA révèlent
Au-delà du plaisir de la visite, les JEMA 2022 révèlent quelque chose d’important : la vitalité des métiers de la céramique en France. Malgré la concurrence de la vaisselle industrielle, malgré les difficultés économiques, malgré le coût de l’énergie qui pèse lourdement sur les fours, des centaines de céramistes continuent de travailler, d’innover, de transmettre.
Le thème « Nos mains à l’unisson » prend ici tout son sens. Les JEMA sont le moment où les mains des artisans rencontrent les regards du public. Où l’invisible devient visible. Où le geste, habituellement solitaire dans l’atelier, devient partagé.

En tant qu’ingénieur, j’ai un profond respect pour la maîtrise technique que représente chaque pièce de céramique. Mais ce que les JEMA m’ont appris, année après année, c’est que cette technique n’est rien sans la main qui la porte. Et cette main, il faut aller la voir travailler. C’est le plus beau spectacle qui soit.
Alors le premier week-end d’avril, pousse la porte d’un atelier près de chez toi. Tu ne le regretteras pas.
— Samir K.