L’été 2024 s’annonce comme nul autre : pendant que Paris revêt ses atours olympiques, que la Seine scintille sous les projecteurs du monde entier et que les athlètes s’apprêtent à écrire leurs légendes, une autre forme de beauté, plus silencieuse, plus millénaire, s’invite au cœur des Jeux. La céramique française, artisanat de patience et de feu, se retrouve propulsée sur le devant de la scène olympique — non comme simple décoration, mais comme ambassadrice d’un savoir-faire que la France n’a cessé de cultiver depuis trois siècles.
Vous qui suivez notre blog savez combien nous aimons rappeler que la céramique transcende les époques. Voilà qu’en cet été 2024, elle transcende aussi les disciplines — du sport à l’art, de l’athlète au potier, il n’y a finalement qu’un four de distance.
Sèvres et les JO : une histoire centenaire qui se répète
Il y a exactement cent ans, lors des Jeux Olympiques de Paris 1924, la Manufacture nationale de Sèvres avait déjà offert ses plus belles pièces aux vainqueurs. Le peintre Octave Guillonnet et le céramiste Émile-Louis Bracquemond avaient alors imaginé des vases d’une élégance souveraine pour honorer les médaillés. Un siècle plus tard, l’histoire se répète — avec la même exigence, le même four à bois, et une jeunesse artistique tout aussi talentueuse.
C’est en mars 2024 que tout a commencé, dans les ateliers de la Cité de la céramique de Sèvres, cette manufacture fondée en 1740 qui emploie encore aujourd’hui quelque 120 céramistes répartis en plus de trente corps de métier distincts. Le Ministère de la Culture a eu l’heureuse idée d’associer Sèvres à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris pour créer les trophées céramiques destinés aux médaillés d’or français des Jeux 2024.
Six jeunes artistes — Ece Bal, Thomas Besset, Sacha Floch Poliakoff, Samya Moineaud, Nassim Sarni et Domitille Siergé — ont relevé ce défi hors du commun. Chacun a imaginé un décor unique pour les célèbres vases de Blois, ces pièces inventées vers 1860 par Ulysse Besnard, dont la surface accueille des compositions inspirées des grandes traditions picturales.
Le four à bois, temple du feu et de la patience
Le 29 mars 2024, on allumait le four à bois du XIXe siècle, spécialement réactivé pour l’occasion. Pendant trente-trois heures, la chaleur a monté, monté, jusqu’à frôler les 1 300 degrés. Soixante vases, soixante décors, soixante rêves de gloire sportive cuits dans la même flamme.
Le 24 avril, on a ouvert le four. Il aura fallu presque un mois entier pour que la porcelaine refroidisse progressivement — car brusquer la descente en température, c’est tuer la pièce d’un seul coup de froid. Domitille Siergé, l’une des six artistes, a confié que cette aventure avait été « une très belle aventure », une plongée dans un temps artisanal que notre époque pressée oublie trop souvent.
Sacha Floch Poliakoff, lui, s’est inspiré des vases de la Grèce antique — les ancêtres des Jeux Olympiques eux-mêmes — pour représenter des silhouettes « comme emportées sur une vague ». Un clin d’œil malicieux à la double origine des Jeux : grecque par l’histoire, marine par la Seine.

Comme l’a si bien dit la ministre de la Culture Rachida Dati : « L’art et le sport, c’est du mental. » Cette phrase, que j’aurais pu écrire moi-même si j’avais son poste, résume à merveille ce que nous autres céramistes savons depuis toujours : faire une belle pièce, comme courir un beau cent mètres, c’est d’abord une affaire de concentration, d’endurance et d’abandon au geste.
L’Olympiade culturelle : quand les métiers d’art entrent en jeu
Les Jeux de Paris 2024 ne sont pas que sportifs — ils sont aussi, selon la tradition olympique, culturels. L’Olympiade culturelle a mobilisé l’ensemble de l’écosystème artistique français, et les métiers d’art y ont tenu une place de choix.
Au-delà des vases de Sèvres, c’est tout un tissu artisanal qui s’est mis en mouvement : la Manufacture des Gobelins a tissé une tapisserie d’après un dessin de Marjane Satrapi, les dentellières d’Alençon et du Puy-en-Velay ont brodé leurs points les plus fins, et partout en Île-de-France, plus de 350 artisans ont ouvert leurs ateliers aux visiteurs du monde entier.
Car c’est là l’une des grandes réussites méconnues de cet été olympique : des artisans parisiens et franciliens, potiers, souffleurs de verre, ébénistes, ont accueilli des délégations venues de tous les continents dans leurs espaces de travail. Imaginez la scène : un athlète jamaïcain découvrant le tournage au pied de Montmartre, ou une famille brésilienne s’initiant au modelage dans une cave voûtée du Marais. La céramique comme langage universel — c’est exactement ce dont je parle à mes élèves depuis vingt-cinq ans.
Le calendrier des marchés potiers de l’été 2024
Si les Jeux olympiques concentrent les regards sur Paris, la vitalité céramique de la France estivale ne s’arrête pas aux portes de la capitale. Voici quelques rendez-vous incontournables de cet été 2024 :
Terre Vivante à Saint-Jean-de-Fos — 10 et 11 août 2024
L’événement le plus emblématique de la saison : la 40e édition du marché des potiers de Saint-Jean-de-Fos, dans l’Hérault. Depuis 1985, ce village aux ruelles de pierres dorées accueille chaque été une cinquantaine de céramistes sur la place et la rue Gaston Brès. Quarante ans d’existence, c’est une longévité rare qui dit tout de la qualité de la sélection.
Cette édition anniversaire réserve des surprises : des potiers andalous d’Úbeda (Espagne) comme invités d’honneur — car la céramique aussi a ses affinités méditerranéennes —, un hommage au potier Nello Stevanin avec une exposition dans le jardin d’Argileum, et un concours à thème autour de L’imaginaire fantastique. Des démonstrations de tournage à la corde (une technique rarissime que je montre toujours à mes élèves avancés) compléteront le programme. Entrée libre, bien entendu.
Marchés potiers en Île-de-France
Pour ceux qui restent à Paris pendant les Jeux, l’association Le Bonheur est dans le Pot organise plusieurs rendez-vous potiers dans l’Essonne tout au long de l’été, notamment à Arpajon. Une vingtaine à une trentaine de céramistes de toute la France s’y retrouvent pour exposer et vendre leurs créations, avec des animations gratuites pour les enfants l’après-midi. Une belle occasion d’allier la découverte olympique à celle de nos artisans locaux.
Stages d’été : s’initier à la céramique en famille
L’été olympique est aussi l’occasion idéale pour initier les plus jeunes — et les moins jeunes — à la magie de la terre cuite. Voici quelques adresses parisiennes et franciliennes qui proposent des stages estivaux adaptés aux familles :
Atelier Chemins de la Céramique (ACDC), à Montreuil, accueille tous les niveaux dans une ville d’artistes qui compte plus de 200 studios. Le tournage, la sculpture, le modelage et la décoration sont au programme — un vrai parcours initiatique.
Les Céramistes, qui proposent des stages encadrés par des professeurs passionnés, avec une pédagogie adaptée tant aux débutants qu’aux praticiens confirmés.
Céramique-Paris, dans le Marais, organise des stages de tournage et de kintsugi — l’art japonais de réparer les brisures avec de l’or — animés par des céramistes dans leurs ateliers. Le kintsugi, en cette saison olympique où l’on célèbre le dépassement et la résilience, prend une résonance particulière.
La Fabrique du Canal (Paris 19e) et La Manufacture Sauvage (Paris 18e) complètent ce panorama avec des formules sur deux séances, idéales pour les familles de passage qui veulent emporter un souvenir fait de leurs propres mains.
Je dis toujours à mes élèves : un stage de céramique en famille, c’est un souvenir pour la vie. Pas un t-shirt, pas une carte postale — une pièce unique, maladroite peut-être, mais chargée de la mémoire de vos mains, de l’eau et de l’argile partagées un matin d’été.
Artisans d’Île-de-France à ne pas manquer
Pendant les Jeux, Paris brille de tous ses athlètes. Mais certains de ses artisans méritent tout autant votre attention :
Montreuil, aux portes de Paris, est devenue l’une des capitales de la céramique contemporaine française. Ses ateliers et collectifs accueillent des céramistes aux esthétiques très diverses : du grès brut et minimaliste aux glaçures colorées et expressives. Une promenade dans ses rues en été, c’est une galerie d’art à ciel ouvert.
Dans le Marais et les quartiers du XIe, plusieurs céramistes ouvrent leurs portes aux curieux pendant la période estivale — une tradition de portes ouvertes qui s’inscrit dans l’esprit de partage de l’Olympiade culturelle. Le Festival de Céramique du 11e arrondissement, porté par l’association Terramicales, rassemble chaque année une trentaine de céramistes à la salle Olympe de Gouges.
La céramique, cette olympienne de l’art
Il me plaît de penser que la céramique partage avec l’olympisme ses valeurs les plus profondes. L’excellence d’abord : une belle pièce ne se fait pas en un jour, comme un record ne se bat pas sans des années d’entraînement. La transmission ensuite : comme les Jeux passent le flambeau d’une ville à l’autre, la céramique se transmet de main en main, de four en four, depuis que l’humanité a découvert que l’argile et le feu pouvaient faire de la magie.
Et puis il y a cette dimension universelle qui me touche profondément. La céramique est pratiquée sur tous les continents, dans toutes les cultures, depuis des dizaines de millénaires. Quand Sèvres reçoit des artistes du Beaux-Arts pour créer des trophées olympiques, quand Saint-Jean-de-Fos accueille des potiers espagnols, quand un atelier parisien enseigne le geste à un touriste venu de l’autre bout du monde — c’est exactement cela, l’esprit olympique.
Cet été, laissez-vous donc guider par cette double flamme : celle des Jeux qui illumine Paris, et celle des fours à bois qui cuisent en silence les plus belles pièces de notre patrimoine artisanal. Vous trouverez dans les deux la même promesse : le meilleur de ce que l’être humain peut accomplir quand il décide de viser l’excellence.
Bel été céramique à tous.
— Henri D.