Tu connais ce moment ou tu marches dans une rue que tu ne connais pas, et ou quelque chose t’arrete net ? A Lisbonne, ca m’est arrive a chaque coin de rue. Pas a cause d’un monument, pas a cause d’une vitrine — a cause des murs. Des murs couverts de carreaux de faience, bleus et blancs pour la plupart, qui brillent au soleil comme des pages de livre ouvertes sur la ville.
Ces carreaux, ce sont les azulejos. Et leur histoire, je te promets, est encore plus belle que leur apparence.
Un mot arabe pour un art portugais
Le mot azulejo ne vient pas de azul (bleu en portugais), meme si la coincidence est presque trop belle. Il vient de l’arabe al-zulaij (الزليج), qui signifie « petite pierre polie ». Ce sont les Maures, pendant leur occupation de la peninsule Iberique, qui ont apporte cette technique de revetement mural en carreaux de ceramique emailles.
Les premiers azulejos n’etaient d’ailleurs pas bleus du tout. Les motifs geometriques mauresques utilisaient le vert, le brun, le blanc, le jaune — des couleurs obtenues par des oxydes metalliques appliques sur des carreaux de terre cuite emailles a l’etain. La technique, heritee de la tradition islamique du zellige marocain, interdisait la representation de figures humaines, conformement a l’esthetique musulmane. On travaillait donc avec des entrelacs, des etoiles, des motifs geometriques d’une precision mathematique.
Quand le roi Manuel Ier visite l’Alhambra de Grenade et l’Alcazar de Seville au debut du XVIe siecle, il est subjugue. Il fait immediatement importer des azulejos espagnols pour decorer son palais de Sintra. C’est le debut de la passion portugaise.
L’age d’or : quand le Portugal se couvre de bleu
Le vrai tournant arrive au XVIIe siecle. Les Portugais, fascines par les porcelaines bleues et blanches importees de Chine par la route maritime des epices, decident d’adapter cette esthetique a leurs carreaux de faience. Progressivement, les couleurs multiples cedent la place au bleu de cobalt sur fond blanc — un duo chromatique qui deviendra la signature visuelle du Portugal.
Le XVIIIe siecle est l’age d’or des azulejos. Les panneaux deviennent narratifs, figuratifs, monumentaux. Ils racontent des scenes bibliques, mythologiques, historiques. Les eglises, les palais, les couvents se couvrent de fresques en faience d’une ambition et d’une delicatesse extraordinaires.
Le Museu Nacional do Azulejo de Lisbonne — installe dans un ancien couvent fonde en 1509 — conserve un tresor absolu : un panorama de Lisbonne avant le tremblement de terre de 1755, compose de 1 300 carreaux bleus et blancs sur 23 metres de long. C’est un document historique autant qu’une oeuvre d’art. La ville telle qu’elle existait avant la catastrophe, figee dans l’email.
Apres le seisme, la reconstruction pombaline utilise massivement les azulejos. Les azulejos pombalinos, peints en bleu et blanc avec des motifs rococo et baroques, recouvrent les facades des immeubles neufs du centre-ville. C’est a ce moment que l’azulejo sort des eglises et des palais pour devenir un element architectural urbain — un revetement de facade autant decoratif que protecteur, puisque l’email vitrifie protege les murs de l’humidite atlantique.

Maria Keil : la femme qui a reinvente l’azulejo
Avance rapide jusqu’au milieu du XXe siecle. L’azulejo est en declin. La production industrielle a remplace le travail artisanal, les motifs sont devenus repetitifs, l’art du panneau narratif semble perdu.
Et puis arrive Maria Keil (1914-2012).
En 1957, quand le metro de Lisbonne est mis en chantier, son mari, l’architecte Francisco Keil do Amaral, conçoit les stations. Maria est chargee de les decorer. Pendant quinze ans, de 1957 a 1972, elle va creer les panneaux de faience de dix-neuf stations — un travail colossal qui va transformer l’art de l’azulejo.
Ce que Maria Keil fait est radical : elle abandonne les motifs figuratifs traditionnels au profit de compositions strictement abstraites. Des formes geometriques, des rythmes visuels, des jeux de couleurs. A la station Intendente, elle ressuscite meme la technique ancienne de la corda seca (« corde seche »), ou un trait d’huile de lin melangee a du manganese separe les pigments — une methode utilisee depuis le Moyen Age, reinterpretee dans un langage moderne.
Son travail est une revolution silencieuse. Elle prouve que l’azulejo n’est pas un art du passe, mais un medium vivant, capable d’exprimer la modernite. Chaque station est differente, chaque panneau est une oeuvre originale. Les Lisboetes qui prennent le metro traversent, sans forcement le savoir, l’une des plus grandes galeries d’art ceramique contemporain au monde.
Le vol des azulejos : quand le patrimoine disparait
Mais voila le revers de la medaille. Les azulejos, parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils sont anciens, parce qu’ils se detachent facilement des murs, sont voles. Massivement.
Dans les annees 2000, le phenomene atteint des proportions alarmantes : jusqu’a 10 000 carreaux voles par an en 2001 et 2002. Des panneaux entiers arrachent de nuit sur des facades d’immeubles, dans des eglises, sur des fontaines publiques. Un marche noir florissant alimente des collectionneurs et des antiquaires peu scrupuleux, au Portugal et a l’etranger.
Le pillage est organise. Des facades se retrouvent nues du jour au lendemain, laissant apparaitre le mur brut en dessous — des cicatrices sur le visage de la ville.
La riposte vient en 2007 avec le projet SOS Azulejo, lance par la police judiciaire portugaise en partenariat avec des universites, le ministere de la Culture et des collectivites locales. Le programme combine inventaire photographique, sensibilisation du public, formation des forces de l’ordre et cooperation internationale. Les resultats sont concrets : une baisse de plus de 80 % des vols enregistres.
En 2013, Lisbonne franchit un pas supplementaire en interdisant la demolition de tout batiment dont la facade est recouverte d’azulejos. Les carreaux deviennent un element patrimonial protege par la loi — au meme titre qu’une sculpture ou un tableau.

Le renouveau : l’azulejo aujourd’hui
Et aujourd’hui ? L’azulejo est plus vivant que jamais. Une nouvelle generation d’artistes et de ceramistes s’est emparee du medium. Les stations de metro les plus recentes sont decorees par des artistes contemporains de renommee internationale. La tradition et la modernite coexistent sur les murs de Lisbonne.
Des ateliers comme la Fabrica de Ceramica da Viuva Lamego, fondee en 1849, continuent de produire des azulejos selon les techniques traditionnelles tout en collaborant avec des artistes contemporains. C’est la meme manufactura qui a fabrique les panneaux de Maria Keil pour le metro.
Ce qui me fascine dans l’histoire des azulejos, c’est cette capacite de metamorphose. Un art ne des mathematiques geometriques du monde islamique, transforme par l’influence de la porcelaine chinoise, reinvente par une artiste abstraite du XXe siecle, protege au XXIe siecle par la loi. Chaque epoque a pris cet art et l’a fait sien.
Mon pere dit souvent que la ceramique est le plus social de tous les arts, parce qu’elle vit dans l’espace public, au contact des gens. A Lisbonne, c’est exactement ca. Les azulejos ne sont pas dans des musees (enfin, si, certains, mais tu vois ce que je veux dire). Ils sont dans la rue, sur les murs des maisons, dans les gares, dans le metro. Ils font partie de la vie quotidienne.
La prochaine fois que tu vois une image de Lisbonne, regarde les murs. Derriere chaque motif bleu et blanc, il y a un potier arabe du Moyen Age, un roi ebloui par l’Alhambra, un peintre du XVIIIe siecle penche sur ses carreaux, une artiste du XXe siecle qui refuse que son art meure, et un policier du XXIe siecle qui se bat pour que tout ca reste en place.
C’est toute l’histoire du Portugal, tuile par tuile.
— Clara M.