Il y a des noms qui devraient résonner dans chaque atelier de céramique, et pourtant, si tu demandes autour de toi qui était Taxile Doat, tu risques de n’obtenir que des regards vides. C’est injuste. Parce que cet homme-là a consacré sa vie entière à repousser les limites de la porcelaine, a inventé des émaux que personne avant lui n’avait osé rêver, a écrit le livre de référence sur la céramique de grand feu — et malgré tout ça, il est tombé dans un oubli presque total pendant des décennies.

Mon père a un exemplaire photocopié de Grand Feu Ceramics sur son étagère. Les pages sont cornées, annotées au crayon. Il dit que c’est « la bible qu’on ne lit plus ». Alors aujourd’hui, je vais te raconter l’histoire de Taxile Doat. Parce qu’un maître comme lui mérite qu’on se souvienne.

Un gamin d’Albi qui monte à Paris

Taxile Maximin Doat naît en 1851 à Albi, dans le Tarn. On ne sait pas grand-chose de ses premières années, mais on sait qu’à vingt-quatre ans, en 1875, il débarque à Paris avec une ambition claire : devenir artiste. Il entre à l’École des Beaux-Arts, où il étudie la sculpture sous la direction d’Augustin-Alexandre Dumont. Dès sa première année, il décroche une médaille de bronze pour une plaque en pâte-sur-pâte. Le talent est là, évident, immédiat.

En 1877, à vingt-six ans, il entre à la Manufacture nationale de Sèvres. C’est le début d’une aventure qui durera presque trente ans — et qui va transformer la céramique française.

Sèvres : la cathédrale du grand feu

Sèvres, à la fin du XIXe siècle, c’est le sommet de la céramique mondiale. La manufacture royale devenue nationale produit les porcelaines les plus raffinées d’Europe depuis plus d’un siècle. C’est là que Doat va perfectionner la technique qui fera d’abord sa réputation : la pâte-sur-pâte.

La pâte-sur-pâte : de la patience faite art

Si tu ne connais pas cette technique, laisse-moi t’expliquer — parce que c’est absolument fascinant. La pâte-sur-pâte (littéralement « pâte sur pâte ») consiste à appliquer au pinceau, couche après couche, de la barbotine de porcelaine blanche sur un corps coloré non cuit. Chaque couche doit sécher avant la suivante. Il en faut trente, quarante, parfois plus, pour construire un relief suffisant. Ensuite, l’artiste sculpte dans cette épaisseur de porcelaine crue, creusant les détails avec une précision de graveur. Là où la couche est fine, la lumière passe à travers et crée une translucidité laiteuse. Là où elle est épaisse, le blanc est opaque.

Le résultat ressemble à un camée — ces bijoux antiques sculptés dans la pierre. Sauf qu’ici, tout est en porcelaine. Et chaque pièce demande des semaines de travail.

La technique avait été mise au point à Sèvres vers 1850, presque par accident, en tentant de reproduire un vase chinois. Marc-Louis Solon l’avait emportée en Angleterre chez Minton. Mais Doat, lui, va rester en France et devenir le maître incontesté de la pâte-sur-pâte à Sèvres. Ses premières œuvres montrent des figures classiques — déesses, guirlandes, drapés à la Renaissance — d’une finesse stupéfiante, posées sur des fonds colorés aux émaux flammés.

Portrait de Taxile Doat, céramiste français et maître du grand feu

L’atelier secret de la rue Brancas

Mais Doat n’est pas du genre à se contenter du cadre institutionnel. Dès 1895, il installe un atelier privé au 47 rue Brancas, dans le village même de Sèvres. Puis, en 1898, il obtient l’autorisation d’installer un four à bois à la manufacture, pour ses expériences personnelles.

C’est dans cet espace de liberté que tout va basculer.

Libéré des contraintes classiques de Sèvres, Doat abandonne peu à peu les sujets mythologiques et se tourne vers le japonisme qui enflamme alors le monde de l’art. Les formes organiques remplacent les déesses. Les coloquintes — ces courges aux formes torturées — deviennent son motif de prédilection. Il produit des vases en forme de gourdes dont la surface bosselée épouse les textures naturelles, rehaussées d’émaux de grand feu aux couleurs profondes et changeantes.

Et surtout, il se lance dans des expérimentations techniques absolument révolutionnaires.

Les émaux cristallins : quand la chimie devient poésie

Parmi les obsessions de Doat, il y a les émaux cristallins. L’idée est simple à formuler, incroyablement difficile à réaliser : obtenir, pendant la cuisson à haute température, la formation de cristaux visibles à l’œil nu dans l’émail. Ces cristaux — souvent des silicates de zinc — créent des motifs en étoile, en fleur, en aiguille, qui semblent pousser à la surface de la pièce comme du givre sur une vitre.

Le problème, c’est que la cristallisation exige un contrôle de la température d’une précision diabolique. Il faut monter très haut — au-delà de 1280°C — puis redescendre lentement, en maintenant des paliers très précis pour permettre aux cristaux de se former. Trop vite, et l’émail reste amorphe. Trop lent, et les cristaux deviennent grossiers. Doat passe des années à apprivoiser ce processus, notant méticuleusement chaque recette, chaque courbe de cuisson, chaque résultat.

Sèvres elle-même avait commencé à produire des pièces cristallines dès 1880, et vers 1900, les principes fondamentaux étaient maîtrisés. Mais Doat pousse la recherche plus loin que quiconque. Ses émaux flammés, ses lustres métalliques, ses combinaisons de grès et de porcelaine sur une même pièce — tout cela relevait, à l’époque, de la magie pure.

Mon père dit que les émaux cristallins, c’est « lâcher prise devant le four et accepter que la chimie ait le dernier mot ». Doat, lui, voulait avoir et le premier et le dernier mot.

Grand Feu Ceramics : le livre qui traverse l’Atlantique

En 1903, Doat commence à publier ses recherches sous forme d’articles dans la revue américaine Keramic Studio, éditée par Samuel et Adelaïde Alsop Robineau à Syracuse, dans l’État de New York. Samuel Robineau traduit les textes en anglais. En 1905, ces articles sont rassemblés dans un ouvrage qui va faire date : Grand Feu Ceramics: A Practical Treatise on the Making of Fine Porcelain and Grès.

Ce livre est un trésor. Doat y décrit avec une précision presque maniaque la préparation des pâtes de porcelaine et de grès, les techniques de coulage, la composition des émaux, le chargement du four, les courbes de cuisson. Il y partage ses formules — ses recettes secrètes — avec une générosité rare pour l’époque. Charles F. Binns, le « père de la céramique américaine », y ajoute des notes sur l’utilisation des argiles américaines.

L’impact est considérable. Aux États-Unis, une génération entière de céramistes va se former grâce à ce livre. Adelaïde Alsop Robineau elle-même, qui deviendra l’une des plus grandes céramistes américaines, dit avoir été transformée par les écrits de Doat. Elle passe des années à adapter ses formules aux matériaux locaux, découvrant un kaolin du Texas qui lui permet d’atteindre la translucidité et la solidité dont elle rêvait.

La même année, 1905, Doat est renvoyé de Sèvres. Officiellement, pour « refus répété de se conformer aux directives de la manufacture ». En réalité, parce qu’il était devenu trop indépendant, trop expérimental, trop libre pour une institution qui restait attachée à ses traditions classiques. C’est un paradoxe magnifique : l’homme que Sèvres n’a pas su garder va devenir, grâce à son livre, le céramiste le plus influent du monde.

Plaque en pâte-sur-pâte de Taxile Doat, Sèvres, 1901 — Nelson-Atkins Museum of Art

L’aventure américaine : University City, Missouri

En 1909, un personnage haut en couleur nommé Edward Gardner Lewis, fondateur de l’American Woman’s League, décide de créer une académie d’art et une manufacture de porcelaine dans la banlieue de Saint-Louis, au Missouri, dans un endroit qu’il baptise pompeusement University City. Et pour diriger l’atelier de céramique, il veut le meilleur. Il veut Taxile Doat.

Doat accepte. À cinquante-huit ans, il traverse l’Atlantique avec son assistant Émile Diffloth et une collection de 172 pièces de son propre travail — un véritable musée portatif. À University City, il retrouve Adelaïde Alsop Robineau et Frederick Hurten Rhead. C’est le trio de rêve de la céramique mondiale.

Le 14 avril 1910, le premier four de grand feu est allumé. Doat enseigne sa vieille technique de pâte-sur-pâte à des étudiants américains. Il produit des pièces en utilisant des moules plutôt que le tournage, chacune individuellement émaillée — pas deux identiques. Ses vases-gourdes, ses coloquintes, ses formes organiques trouvent une seconde vie sur le sol américain.

Mais le rêve américain est de courte durée. Lewis fait faillite en 1911. Doat parvient à maintenir la production pendant quelques années encore, de 1912 à 1914, mais sans les moyens de Lewis, l’aventure s’essouffle. En 1915, il rentre en France.

Les 172 pièces qu’il avait apportées restent au musée de Saint-Louis. En 1945, une grande partie sera vendue aux enchères et dispersée. Aujourd’hui, ces pièces d’University City sont parmi les plus recherchées par les collectionneurs de céramique américaine.

Le retour silencieux et l’oubli

De retour à Sèvres, Doat reprend son atelier de la rue Brancas. Il expose à nouveau au Salon des Beaux-Arts. En 1931, le Salon lui décerne une plaquette d’honneur — une reconnaissance tardive mais sincère. Il continue à travailler à un niveau magistral, presque jusqu’à la fin.

Taxile Doat meurt en 1939, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Et puis… le silence.

Comment un artiste de cette envergure peut-il tomber dans l’oubli ? Plusieurs raisons se conjuguent. La Seconde Guerre mondiale balaie les mémoires. La céramique de studio, après-guerre, se tourne vers d’autres esthétiques — le Japon, le Bauhaus, l’abstraction. Les émaux cristallins et la pâte-sur-pâte passent de mode. Et surtout, Doat n’a pas eu de véritable école, pas de lignée de disciples pour perpétuer sa mémoire. Son livre, pourtant fondamental, est progressivement oublié.

Pendant des décennies, seuls quelques collectionneurs et historiens spécialisés gardent la flamme. Le Musée d’Orsay conserve sa célèbre Coloquinte, acquise à l’Exposition universelle de 1900. Le Victoria and Albert Museum à Londres possède son presse-papier La Mer. Mais ces pièces dorment dans les réserves plus souvent qu’elles ne sont exposées.

La redécouverte : Doat revient à la lumière

Il faut attendre le début du XXIe siècle pour que les choses changent. Les galeries spécialisées en Art nouveau — comme la Jason Jacques Gallery à New York ou Oscar Graf en Europe — commencent à exposer ses œuvres. En 2014, le Hetjens Museum de Düsseldorf, le plus ancien musée de céramique au monde, lui consacre une exposition. En 2019, Oscar Graf présente « Treasures by Taxile Doat » à la TEFAF de Maastricht, l’une des plus prestigieuses foires d’art au monde. En 2023, le Wadsworth Atheneum organise une conférence sur ses porcelaines françaises.

Les prix sur le marché de l’art explosent. Des pièces qui se vendaient pour quelques centaines de dollars dans les années 1990 atteignent désormais des dizaines de milliers. Les collectionneurs redécouvrent l’incroyable virtuosité technique de cet homme qui maîtrisait aussi bien la pâte-sur-pâte que les émaux cristallins, les lustres métalliques et les émaux flammés — un éventail de compétences que pratiquement aucun autre céramiste de son époque ne pouvait revendiquer.

Vase de Taxile Doat réalisé à University City, Missouri, 1913

Pourquoi Doat compte encore

Si je te raconte tout ça, ce n’est pas juste pour l’histoire. C’est parce que l’héritage de Taxile Doat est vivant dans chaque atelier de céramique contemporain, même quand on ne le sait pas.

Chaque fois qu’un céramiste tente un émail cristallin, il marche dans les pas de Doat. Chaque fois qu’un potier ose combiner grès et porcelaine sur une même pièce, il reprend une idée que Doat a été parmi les premiers à explorer. Chaque fois qu’un artiste publie ses recettes et ses techniques plutôt que de les garder secrètes, il perpétue l’esprit de générosité qui a fait de Grand Feu Ceramics un livre si important.

Mon père dit souvent que la céramique est un art de transmission. Chaque geste qu’on apprend vient de quelqu’un d’avant. Et dans la chaîne de transmission qui relie les céramistes d’aujourd’hui à ceux d’hier, Taxile Doat est un maillon essentiel — un maillon qu’on a failli perdre.

Alors la prochaine fois que tu verras un émail cristallin scintiller sous la lumière, ou que tu admireras une porcelaine translucide travaillée en relief, pense à ce gamin d’Albi qui est monté à Paris à vingt-quatre ans, qui a passé trente ans à Sèvres à repousser les limites du possible, qui a traversé l’Atlantique pour enseigner son art, et qui est rentré mourir dans son atelier de la rue Brancas. Pense à Taxile Doat. Il mérite qu’on prononce son nom.

— Clara M.