Je me souviens d’une après-midi où ma mère m’avait emmenée voir une expo à la galerie Terres Vives, à Paris. Il y avait une pièce dans un coin — une dalle d’argile gris-bleu, pas très grande, avec une surface qui ressemblait à une falaise vue de loin. Je me suis approchée et j’ai failli toucher. Ma mère m’a retenu le bras avec ce regard qu’elle a. Mais j’avais capté quelque chose d’essentiel : cette céramiste-là ne faisait pas des objets. Elle faisait des morceaux de monde.
Cette céramiste, c’était Lucie Odeins.
La mémoire minérale
Lucie Odeins est née en 1979 à Grenoble, dans ce décor de calcaires et de crêtes qui te marque à vie si tu y grandis. Elle raconte souvent que son premier vrai souvenir d’enfant, c’est pas un jouet ni un goûter — c’est la paroi d’un rocher le long de la route de Chartreuse, avec ses strates horizontales, ses fissures et les taches de lichen orange. « J’avais cinq ans et je regardais cette paroi comme on regarde un visage », dit-elle dans un entretien accordé à la revue Argile & Territoire en 2022.
Elle fait ses études à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris (ENSAD), section céramique, qu’elle intègre en 1999. Elle en ressort en 2004 avec un diplôme, mais surtout une obsession : comment rendre compte de la géologie autrement qu’en copiant la nature ? Comment faire résonner la mémoire d’un paysage dans la matière cuite ?
Sa réponse, elle la construit lentement, en voyageant. La Bretagne, les Causses, les falaises d’Étretat, le massif des Maures. Elle marche, photographie, mais surtout — et c’est là son truc à elle — elle prélève. Des lichens séchés, des fragments d’ardoise, de petits cailloux polis. Pas pour les reproduire. Pour les sentir.
De la falaise à la surface : un processus rigoureux et sensible
Le processus créatif de Lucie Odeins est une sorte de rituel en plusieurs actes. Ça commence toujours par ce qu’elle appelle le « temps d’écoute » : elle passe plusieurs jours sur un site, à différentes heures, par différents temps. Elle prend des notes à la main — des textures, des couleurs, des angles de lumière. Elle dit qu’elle n’a jamais su dessiner mais qu’elle écrit des descriptions de surfaces comme d’autres font des croquis.
Ensuite vient le retour à l’atelier, installé depuis 2010 dans un hangar réaménagé à Montbrun-les-Bains, dans la Drôme Provençale — un territoire de calcaire blanc et de lavande qui nourrit son travail depuis quinze ans.
Là, elle travaille principalement la grès chamotté — un argile grossière qui vibre sous les outils et accepte les accidents. Ses plaques sont construites à la main, sans tour. Chaque surface est travaillée à plusieurs niveaux :
- Les incisions : avec des outils métalliques, des bois, et parfois des objets récupérés (une branche d’if, un fragment de peigne). Elle grave des lignes qui évoquent les strates géologiques, les sillons laissés par l’eau.
- Les impressions : elle presse des objets naturels contre l’argile encore fraîche — lichens, fougères, pierres — pour laisser leur empreinte. Le résultat n’est jamais identique. « L’argile mémorise ce que l’œil aurait raté », dit-elle.
- Les engobes naturels : Lucie prépare ses propres engobes à partir de terres locales. Ocre de Roussillon, terre de Sienna, argile grise du Vercors. Elle applique ces couches en superpositions, comme des glacis en peinture, pour créer des effets de profondeur.
- Les émaux de cendres : ses émaux sont souvent formulés à partir de cendres de bois — hêtre, chêne, pin — qui fondent différemment selon leur origine. Ces émaux imprévisibles produisent des effets de surface brute, presque géologique.
La cuisson se fait au four à bois, ce qui ajoute une dernière couche d’aléatoire contrôlé. Les flammes caressent ou marquent les pièces différemment selon leur position dans le four. Lucie parle d’une « co-signature » avec le feu.
L’ancrage territorial comme boussole artistique
Ce qui me frappe le plus chez Lucie Odeins — et j’en ai parlé à ma mère qui m’a confirmé que c’est rarissime — c’est que son travail est géographiquement traçable. Tu peux regarder une de ses pièces et, si tu connais un peu le terrain français, deviner d’où elle vient. Les teintes grises et bleutées des séries « Vercors » (2018-2019), la blancheur crayeuse des plaques « Normandie » (2020), les ocres sourds de la série « Luberon » (2021-2022).
Ce lien au territoire n’est pas une posture marketing. C’est une conviction profonde. Dans un texte publié dans le catalogue de l’exposition Terrae à la Cité de la Céramique de Sèvres en octobre 2023, elle écrit : « Je ne représente pas le paysage. Je lui demande de se souvenir de lui-même à travers moi. »
Cette phrase m’a tourné dans la tête pendant des jours. Parce que c’est exactement ça. Ses pièces ne montrent pas une falaise — elles sont la falaise, ou du moins sa trace dans la mémoire de la matière.
Des collections qui commencent à prendre note
Pendant longtemps, Lucie Odeins a travaillé dans une relative discrétion. Quelques galeries parisiennes (notamment la galerie Terrienne dans le Marais, qui la représente depuis 2015), des salons de métiers d’art, des commandes privées. Mais depuis 2022, quelque chose a changé.
En 2022, la Cité de la Céramique – Sèvres & Limoges acquiert trois de ses pièces pour ses collections permanentes, dans la catégorie « céramique contemporaine française ». C’est une consécration institutionnelle réelle — Sèvres n’achète pas n’importe quoi, et tout le monde dans le milieu le sait.
En 2023, elle participe à l’exposition collective Terrae à Sèvres, aux côtés de quatre autres céramistes français (dont Antoine Boussemart et Marion Graux), une expo dédiée à la relation entre céramique et géologie. C’est un carton critique — la revue La Revue de la Céramique et du Verre lui consacre une demi-page en novembre 2023.
En 2024, le musée des Arts Décoratifs de Bordeaux lui propose une exposition personnelle — « Strates » — qui réunit une trentaine de pièces réalisées entre 2019 et 2024. L’accrochage, conçu en collaboration avec le scénographe Édouard Kieffer, joue sur la lumière rasante pour révéler les textures. J’aurais tellement voulu y aller. Ma mère m’a montré des photos : une salle blanche, des pièces posées sur des socles bas, une lumière qui effleure. Magique.
Sa cote monte doucement mais sûrement. Ses plaques de taille moyenne (40×60 cm environ) s’échangent désormais entre 800 et 2 500 euros selon les galeries. Ses grandes pièces — rares, très travaillées — peuvent dépasser les 5 000 euros.
Ce que ses pièces m’ont appris
Je fais de la céramique depuis que j’ai l’âge de marcher à peu près droit, et je peux te dire que regarder le travail de Lucie Odeins, ça remet les pendules à l’heure. Parce que dans notre milieu, on est souvent tentés d’aller vers la forme, vers l’utile, vers ce qui est joli sur une étagère. Et elle, elle fait exactement l’inverse : elle va vers la surface, vers ce qui est presque invisible, vers ce que le temps fait à la matière.
Ses pièces ne servent à rien — au sens fonctionnel du terme. Ce sont des objets de contemplation pure. Et dans un monde qui court partout, avoir des objets qui te demandent de t’arrêter pour les regarder, c’est un acte politique presque.
Elle donne des workshops occasionnels dans son atelier de Montbrun, principalement en juillet et août. Si tu es lecteur de ce blog et que tu travailles l’argile, je t’encourage vraiment à te renseigner — son approche des engobes naturels à elle seule vaut le déplacement. Ma mère dit qu’elle transmet bien, qu’elle a la patience qu’il faut pour ça.
Une voix singulière dans le paysage céramique français
La céramique française contemporaine est en bonne santé — et Lucie Odeins en est l’une des voix les plus originales parce qu’elle ne ressemble à personne d’autre. Elle n’est pas dans le courant wabi-sabi japonisant qui a envahi les ateliers depuis dix ans. Elle n’t fait pas non plus dans la céramique design façon Ligne Roset. Elle fait quelque chose de très français, de très ancré dans notre géographie et notre rapport au territoire — et ça, c’est précieux.
La prochaine fois que tu traverseras la Drôme Provençale et que tu verras une falaise calcaire au bord de la route, pense à ce que Lucie Odeins ferait de cette surface. Et peut-être que tu la regarderas un peu différemment.
Sources : entretien dans Argile & Territoire n°14 (2022), catalogue de l’exposition Terrae à la Cité de la Céramique de Sèvres (octobre 2023), La Revue de la Céramique et du Verre n°253 (novembre 2023), site de la galerie Terrienne Paris.
— Clara M.