Tu sais ce qui m’a frappée la première fois que j’ai découvert Grayson Perry ? Ce n’est pas la robe. Ce n’est pas le maquillage. C’est le vase. Un vase classique, rond, vernissé, joli de loin — et quand tu t’approches, tu découvres des images de violence domestique, de trauma d’enfance, de politique et de sexualité, gravées dans l’argile comme des secrets qu’on chuchote. Perry fait de la céramique un cheval de Troie : la beauté décorative attire le regard, puis le contenu te secoue.

Et en 2003, ce type a remporté le Turner Prize — le prix d’art contemporain le plus prestigieux de Grande-Bretagne. Le premier céramiste à le recevoir. Jamais. En cinquante ans d’histoire du prix. Mon père n’en revenait pas.

Un gamin d’Essex contre le monde de l’art

Grayson Perry est né le 24 mars 1960 à Chelmsford, dans l’Essex, en Angleterre. Pas exactement le berceau de l’avant-garde. Son enfance a été difficile — un beau-père violent, une famille ouvrière, un garçon qui se sentait différent sans pouvoir le nommer. Il a commencé à se travestir dès l’adolescence, trouvant dans les vêtements féminins un refuge psychologique, une armure paradoxale.

Après des études au Braintree College of Further Education, puis à Portsmouth Polytechnic, Perry a vécu dans des squats à Camden Town, dans le Londres des années 1980. C’est là, dans des cours du soir, qu’il a redécouvert la céramique. Pas dans une école d’art prestigieuse. Pas dans un atelier héréditaire comme celui de mon père. Dans un squat. La céramique comme acte de survie.

Claire, l’alter ego en robe

Impossible de parler de Perry sans parler de Claire. Claire est son alter ego féminin — pas un personnage de fiction, pas un costume pour les galas, mais une part profonde de son identité qu’il porte dans l’espace public depuis des décennies. Claire apparaît dans ses œuvres, sur ses vases, dans ses tapisseries, mais aussi dans la vie réelle : Perry s’est présenté à la cérémonie du Turner Prize en robe de petite fille, avec un nœud dans les cheveux.

Ce qui me fascine, c’est que Claire n’est pas une provocation gratuite. C’est un acte de vulnérabilité radicale. Perry dit que le travestissement est pour lui « une façon d’explorer des émotions que la masculinité traditionnelle interdit ». Et il met tout ça dans l’argile. Chaque vase contient Claire, contient le petit garçon de l’Essex, contient la rage et la tendresse mêlées.

L’autre personnage récurrent dans son œuvre, c’est Alan Measles — son ours en peluche d’enfance, transformé en divinité personnelle, en figure de réconfort qui traverse les vases comme un fil rouge autobiographique.

La technique : des colombins et des secrets

Perry ne tourne pas au tour. Il monte ses vases à la colombine — cette technique ancestrale où l’on empile des boudins d’argile les uns sur les autres, puis on les lisse pour former la paroi. C’est lent. C’est humble. C’est la même méthode qu’utilisaient les potières néolithiques.

Mais la surface, elle, est tout sauf simple. Perry superpose des couches de décoration avec une patience folle : incisions au sgrafitto, incrustations d’engobes colorés, transferts photographiques, émaillages multiples. Chaque vase nécessite quatre à six semaines de travail et plusieurs cuissons successives. Les images se mêlent — des scènes de guerre, des cartes géographiques, des textes manuscrits, des portraits de Claire, des motifs folkloriques — dans un vertige visuel qui rappelle les vases grecs antiques autant que la bande dessinée underground.

Mon père dit que Perry « traite le vase comme un manuscrit enluminé ». Je suis d’accord. Chaque centimètre carré raconte quelque chose.

Vases de Grayson Perry exposés, montrant la richesse de ses décors céramiques superposés

2003 : le Turner Prize et le séisme

Quand le jury du Turner Prize a annoncé le nom de Grayson Perry en décembre 2003, le monde de l’art britannique a eu un double choc. D’abord parce qu’un céramiste — un potier — remportait un prix habituellement réservé aux vidéastes, aux installateurs, aux conceptuels. Ensuite parce que le lauréat est monté sur scène déguisé en Claire, dans une robe à froufrous roses.

Les journaux conservateurs ont hurlé. Les chroniqueurs se sont étranglés. Mais le jury, présidé par Sir Peter Blake (le créateur de la pochette de Sgt. Pepper’s), a été catégorique : Perry avait gagné pour la qualité et la puissance de son travail céramique, point final.

Ce que ce prix a changé, c’est la perception de la céramique dans le monde de l’art contemporain. Avant Perry, la poterie était reléguée au rayon « artisanat » — noble mais mineur. Après lui, impossible de dire que l’argile n’est pas un médium d’art majeur. Il a ouvert une porte que personne n’a pu refermer.

Au-delà du vase : tapisseries, essais, télévision

Perry n’est pas resté dans l’atelier. À partir des années 2010, il a élargi son vocabulaire : des tapisseries monumentales tissées numériquement (comme The Walthamstow Tapestry ou Comfort Blanket, un billet de dix livres géant de huit mètres de long), des séries documentaires pour Channel 4 (All in the Best Possible Taste, Rites of Passage), des livres (The Descent of Man, un essai brillant sur la masculinité), et les prestigieuses Reith Lectures de la BBC en 2013 — « Playing to the Gallery » — où il a démystifié le monde de l’art avec un humour ravageur.

En 2012, il a été élu membre de la Royal Academy. En 2013, il a reçu le CBE. Et en 2023, le roi Charles III l’a fait chevalier — Sir Grayson Perry. L’ancien gamin des squats de Camden, anobli.

En 2025, la Wallace Collection à Londres lui consacre Delusions of Grandeur, la plus grande exposition contemporaine jamais organisée dans ce musée. Céramiques, tapisseries, dessins — tout Perry dans un écrin XVIIIe siècle. La boucle est bouclée : l’enfant qui fabriquait des pots dans un cours du soir est devenu l’un des artistes les plus importants de sa génération.

Ce que Perry enseigne à la céramique

Ce qui me touche le plus chez Perry, c’est qu’il n’a jamais abandonné le vase. Il aurait pu, après le Turner Prize, passer à la sculpture, à la vidéo, à n’importe quoi de plus « noble » aux yeux du marché. Mais non. Il continue de monter des colombins, de graver des images dans l’argile, de cuire ses pots. Le vase reste son format de prédilection — cette forme humble, fonctionnelle, millénaire.

Il prouve que la céramique peut tout contenir : l’autobiographie, la politique, le trauma, l’humour, la beauté, la laideur. Que le médium n’est pas une limite mais une libération. Mon père, qui fait des bols et des théières depuis trente ans, dit que Perry lui a « donné la permission de rêver plus grand avec la terre ». Je crois que c’est le plus beau compliment qu’un potier puisse faire à un autre.

La prochaine fois que quelqu’un te dit que la poterie, c’est un truc de mamie en stage d’été, montre-lui un vase de Grayson Perry. Et regarde sa tête quand il s’approche.

— Clara M.