Les carreaux du métro parisien : cent ans de faïence sous terre

Il existe à Paris un musée que personne n’a jamais inauguré. On y entre chaque matin, on le traverse sans vraiment le regarder, on en ressort distrait par son téléphone. Ce musée, ce sont les couloirs du métro. Et ses collections permanentes — ce sont les carreaux de faïence blanche biseautée qui tapissent des kilomètres de galeries souterraines depuis plus d’un siècle.

Carrelage blanc du métro parisien, style 1900

L’histoire de ces céramiques est aussi riche que méconnue. Permettez-moi de vous y emmener.

La manufacture Boulenger de Choisy-le-Roi : naissance d’un empire céramique

L’histoire commence en 1804, lorsque les frères Paillard, anciens potiers de Chantilly, fondent une faïencerie à Choisy-le-Roi, au bord de la Seine, au sud de Paris. L’emplacement est stratégique : l’eau du fleuve, les argiles du Bassin parisien à portée de barge, les fours à bois approvisionnés par les forêts de la région. En 1862, Hippolyte Boulenger reprend et transforme l’entreprise. Il lui donne son nom et une ambition nouvelle.

Sous son impulsion, la faïencerie de Choisy-le-Roi devient l’une des plus importantes manufactures céramiques de France. Mais c’est en 1889 qu’elle connaît sa consécration décisive : Hippolyte Boulenger obtient les deux tiers du marché de fourniture des revêtements muraux du métro parisien, dont la construction débute cette même année — et s’accélère sous la direction de l’ingénieur Fulgence Bienvenüe à partir de 1896, pour l’inauguration de la ligne 1 le 19 juillet 1900.

Le siège commercial de l’entreprise est alors transféré à Paris, au 18 rue de Paradis (10e arrondissement) — rue qui est aujourd’hui encore consacrée à la céramique et à la porcelaine.

Le choix de la faïence blanche : une décision d’ingénieurs

Pourquoi du blanc ? La réponse est techno-hygiéniste avant d’être esthétique.

En 1900, les couloirs du métro sont éclairés à l’électricité — une nouveauté en soi. Mais la puissance des ampoules de l’époque est faible. Il fallait multiplier la lumière disponible. La faïence blanche, avec son émail brillant et réfléchissant, joue le rôle de miroir : elle renvoie la lumière dans toutes les directions, rendant les couloirs beaucoup plus lumineux qu’ils ne le seraient avec un revêtement mat ou sombre.

Le format choisi — le carreau biseauté de 7,5 cm × 15 cm — répond à une logique de pose : les biseaux créent des jeux d’ombre et de lumière entre les carreaux, accentuant encore la perception de la profondeur et de la luminosité. Ce format, devenu iconique, n’a pratiquement pas changé depuis 1900.

L’aspect hygiénique joue aussi : les surfaces émaillées sont faciles à nettoyer, elles ne retiennent pas la poussière et résistent à l’humidité — problème constant dans les souterrains parisiens.

200 000 carreaux par semaine : une production industrielle colossale

La dimension de la commande est vertigineuse. Vers 1930, la manufacture de Choisy-le-Roi produisait environ 200 000 carreaux par semaine — soit près de 40 000 carreaux par jour. Les chiffres donnent le vertige quand on considère que chaque carreau était fabriqué individuellement : presé, séché, enfourné, émaillé, recuit.

La manufacture emploie à son apogée plusieurs centaines d’ouvriers. Elle investit dans les machines à presser à la mécanique, les fours tunnels à avancement continu — une innovation majeure qui permet une production en flux continu, avec une température constante et une qualité homogène.

La production s’arrête brusquement en 1936, lorsque la faïencerie de Choisy-le-Roi ferme ses portes. Le bâtiment sera démoli en 1952 pour laisser place à une galerie commerciale piétonne — disparition aussi brutale qu’irréversible d’un patrimoine industriel et céramique exceptionnel.

Les décors en faïence des stations historiques : Gentil & Bourdet

Les carreaux blancs, c’est la règle. Les décors en faïence polychrome, c’est l’exception — et c’est là que la céramique du métro devient art.

Dès les années 1920-1930, la RATP (alors la Compagnie du Chemin de Fer Métropolitain) commande à des faïenciers des panneaux décoratifs pour certaines stations de correspondance ou de prestige. L’entreprise Gentil & Bourdet, manufacture faïencière spécialisée dans la décoration architecturale, réalise une série remarquable de panneaux figuratifs pour plusieurs stations.

Ces panneaux — représentant des monuments parisiens, des scènes de la vie quotidienne, des motifs floraux — sont de véritables œuvres de céramique architecturale. Ils utilisent la faïence polychrome émaillée, avec des décors peints à la main ou imprimés par transfert avant cuisson.

Aujourd’hui, une vingtaine de stations conservent encore des décors anciens en faïence remarquables : Arts et Métiers (avec ses décors de rivets et de mécaniques en hommage au musée voisin), Chaussée d’Antin-La Fayette, Palais Royal-Musée du Louvre (qui a fait l’objet d’une rénovation avec de nouveaux décors céramiques en 2000), ou encore Cluny-La Sorbonne avec ses mosaïques de signatures de personnalités parisiennes.

La menace : rénovation versus préservation

C’est le conflit qui agite depuis des décennies les amoureux de la céramique et les partisans de la modernisation du réseau.

La RATP engage depuis les années 1970 un programme de rénovation progressif des stations. Or, la rénovation signifie souvent le remplacement des carreaux anciens par des matériaux modernes — panneaux d’aluminium laqué, résines — moins coûteux à entretenir et à poser.

En 2022, l’association Sites & Monuments a lancé une pétition intitulée « Sauvons les derniers décors anciens en faïence du métro parisien », alertant sur la disparition programmée de décors centenaires irremplaçables. La pétition a recueilli des dizaines de milliers de signatures.

Le débat est réel et légitime : d’un côté, un réseau vieillissant qui doit être modernisé pour accueillir 5 millions de voyageurs par jour. De l’autre, un patrimoine ceramique unique en Europe, héritage direct des manufactures françaises du début du XXe siècle, que l’on ne saura jamais recréer à l’identique.

Certaines stations ont trouvé un équilibre : conserver les zones décorées, rénover les espaces de circulation. D’autres ont tout remplacé. La lutte continue, carreau après carreau.

Cent ans sous terre, et toujours là

La prochaine fois que vous descendrez dans le métro, prenez un moment. Regardez ces petits carreaux blancs biseautés. Ils ont peut-être été pressés et cuits il y a cent vingt ans dans les fours de Choisy-le-Roi. Ils ont traversé deux guerres mondiales, la Libération, Mai 68, des millions de mains qui s’y sont appuyées.

Ils font partie de Paris comme Haussmann en fait partie. La faïence céramique est souvent invisible, tapissée dans les murs — mais sans elle, Paris serait un peu moins Paris.

— Henri D.