Il est des rencontres qui inflechissent le cours de l’histoire. Celle de Bernard Leach et de Hamada Shoji, a Tokyo en 1919, appartient a cette categorie. Deux hommes que tout aurait pu separer — l’un britannique, eleve dans la tradition des arts decoratifs europeens ; l’autre japonais, forme a la chimie ceramique a l’Institut de technologie de Tokyo — vont, en un demi-siecle de collaboration et d’amitie, transformer radicalement notre facon de penser la ceramique.

Permets-moi de te raconter cette histoire. Elle est belle, elle est complexe, et ses ramifications touchent encore aujourd’hui chaque atelier de ceramique dans le monde.

La rencontre : Tokyo, 1919

Bernard Leach est ne a Hong Kong en 1887, a grandi entre le Japon et l’Angleterre, et s’est installe a Tokyo en 1909 avec l’intention d’enseigner les techniques de gravure occidentale. Mais le destin — ou, plus exactement, un cours de raku auquel il assiste par curiosite en 1911 — en decide autrement. Leach decouvre la poterie, et cette decouverte va devorer sa vie.

Pendant dix ans, il etudie la ceramique japonaise, se lie d’amitie avec le philosophe Yanagi Soetsu et le peintre Tomimoto Kenkichi. C’est dans ce cercle intellectuel qu’il rencontre, en 1919, un jeune homme de 25 ans qui vient de terminer ses etudes de chimie ceramique : Hamada Shoji.

Hamada avait ete frappe par une exposition des ceramiques de Leach a Tokyo. Il lui ecrit, obtient une introduction par Yanagi, et les deux hommes se decouvrent immediatement des affinites profondes. Hamada demandera — et obtiendra — la permission d’accompagner Leach en Angleterre.

Le voyage fondateur : 1920

En aout 1920, Bernard Leach, sa femme Muriel, leurs enfants et le jeune Hamada embarquent sur le cargo-paquebot Kamo Maru de la NYK Line, a destination de Londres. Ce voyage de plusieurs semaines est, symboliquement, le moment ou deux traditions ceramiques — l’orientale et l’occidentale — vont se croiser de maniere decisive.

Arrive en Angleterre, le groupe s’installe a St Ives, en Cornouailles, un bourg de pecheurs et d’artistes sur la cote nord de la peninsule. Leach et Hamada y trouvent un terrain au bord de la riviere Stennack et entreprennent de construire un atelier et un four.

Et pas n’importe quel four. Ils construisent un noborigama — un four grimpant de tradition japonaise, le premier jamais edifie en Occident. Ce choix est en lui-meme un manifeste : des le depart, la Leach Pottery se place au confluent de deux mondes.

L'atelier de la Leach Pottery a St Ives, Cornouailles

Les premieres annees : l’apprentissage d’une synthese

Hamada reste a St Ives pendant trois ans, de 1920 a 1923. Ces annees sont fondatrices. Ensemble, les deux potiers experimentent, echouent, recommencent. Ils cherchent a marier la robustesse de la poterie paysanne anglaise — les slipwares du Devonshire, les gres du Staffordshire — avec la sobriete et la profondeur des ceramiques japonaises et coreennes.

Ce n’est pas simple. Les materiaux locaux sont differents, le climat est different, les fours se comportent autrement. Mais c’est precisement cette friction qui produit quelque chose de neuf. Leach developpe un style qui n’est ni purement anglais, ni purement japonais, mais quelque chose d’inedit — une ceramique humaniste, pourrait-on dire, qui puise dans les deux traditions pour affirmer la dignite de l’objet fait main.

En 1923, Hamada rentre au Japon. Il s’installe a Mashiko, un village de potiers dans la prefecture de Tochigi, ou il va consacrer le reste de sa vie a produire une ceramique d’usage quotidien d’une beaute austere et puissante. Mais les deux amis ne se perdront jamais de vue.

Yanagi Soetsu et le mouvement Mingei

Pour comprendre la revolution que Leach et Hamada ont portee, il faut comprendre le cadre intellectuel dans lequel elle s’inscrit. Ce cadre, c’est le mouvement Mingei, fonde en 1926 par Yanagi Soetsu, avec Hamada et le potier Kawai Kanjiro.

Mingei (民芸) est une contraction de minshu kogei — « art populaire ». Le postulat de Yanagi est radical et magnifique : la beaute supreme ne reside pas dans l’oeuvre signee de l’artiste-genie, mais dans l’objet anonyme, fabrique a la main par des artisans ordinaires pour un usage quotidien. Un bol de riz paysan peut etre plus beau qu’un vase de musee. La condition de cette beaute, c’est l’absence d’ego, la fidelite aux materiaux locaux, la soumission a la fonction.

Yanagi avait lu William Morris et le mouvement Arts and Crafts britannique — c’est Bernard Leach qui l’y avait introduit. Mais il avait aussi nourri sa pensee de la philosophie bouddhiste, notamment l’oeuvre de Suzuki Daisetsu et du philosophe Nishida Kitaro. Le Mingei est donc, des l’origine, une synthese entre la pensee orientale et la pensee occidentale, entre Morris et le Bouddha.

Leach, de son cote, adopte avec enthousiasme les principes du Mingei et les reformule pour le public occidental. Il devient le pont entre deux mondes — traduisant Yanagi, exposant Hamada en Europe, portant le message Mingei dans des conferences a travers le monde anglophone.

A Potter’s Book : la bible de la ceramique (1940)

En 1940, en pleine guerre, Leach publie A Potter’s Book, l’ouvrage qui va devenir — sans exageration aucune — la bible de la ceramique de studio. Le livre melange instructions pratiques (preparation des terres, recettes de glacures, construction de fours), reflexions philosophiques sur le role du potier dans la societe, et descriptions detaillees des traditions ceramiques anglaises, japonaises et coreennes.

C’est un livre profondement personnel, parfois dogmatique, toujours passionnant. Leach y defend l’idee que le potier n’est ni un artiste pur ni un simple artisan, mais un « artisan-artiste » dont le travail a une dimension ethique : produire de beaux objets utiles, honnetes dans leurs materiaux, respectueux des traditions tout en etant vivants.

L’impact de A Potter’s Book est considerable. Dans les annees 1950 et 1960, il inspire toute une generation de ceramistes en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Scandinavie, en Australie. C’est le texte fondateur du mouvement Studio Pottery — cette idee qu’un potier peut travailler seul ou en petit atelier, maitriser toute la chaine de production de l’argile au produit fini, et proposer une alternative a la production industrielle.

L’arbre des disciples : de Cardew a Rie

L’influence de Leach et de la Leach Pottery se mesure aussi par la liste — impressionnante — des ceramistes qui s’y sont formes ou qui en ont subi l’influence.

Michael Cardew, le premier apprenti de Leach, est peut-etre le plus fidele continuateur de sa vision. Installe a la Winchcombe Pottery des 1926, Cardew se consacre a la renaissance de la poterie paysanne anglaise, produisant des plats en slipware decores a la barbotine qui sont parmi les plus beaux du XXe siecle. Plus tard, Cardew partira au Ghana puis au Nigeria, ou il formera une generation de ceramistes africains — autre ramification inattendue de l’arbre Leach.

Katharine Pleydell-Bouverie et Norah Braden, formees par Leach dans les annees 1920, developpent un travail sur les glacures de cendres d’une grande subtilite. David Leach, le fils de Bernard, prend la direction de la poterie familiale et forme a son tour des dizaines de ceramistes.

Mais l’histoire du Studio Pottery britannique ne se resume pas a la lignee Leach. L’arrivee a Londres, en 1938, de Lucie Rie — refugiee viennoise fuyant le regime nazi — apporte un contrepoint essentiel. Rie vient de la tradition moderniste europeenne, pas de la tradition rurale que Leach venere. Ses pieces sont fines, tendues, d’une elegance geometrique qui contraste avec la robustesse terreuse des productions de St Ives.

Leach n’aimait pas le travail de Rie — il le trouvait trop « continental », insuffisamment ancre dans la tradition. Mais c’est precisement cette tension entre deux visions — l’une tournee vers le passe et l’artisanat paysan, l’autre vers la modernite et la sculpture — qui a nourri la richesse extraordinaire de la ceramique britannique d’apres-guerre. Hans Coper, qui a travaille dans l’atelier de Rie, poussera encore plus loin l’exploration sculpturale.

Bol tourne par Bernard Leach, collection du Yorkshire Museum

Hamada au sommet : Tresor national vivant

Pendant ce temps, au Japon, Hamada poursuit son chemin. Installe a Mashiko, il travaille exclusivement avec des materiaux locaux — argile du village, glacures a base de cendres de bois et de fer, pinceaux qu’il fabrique lui-meme en poils de chien et en bambou. Il refuse de signer ses pieces (fidele au principe Mingei de l’anonymat) et produit une ceramique d’une puissance tranquille — bols, plats, bouteilles a sake — ou chaque geste du pinceau est a la fois spontane et inevitable.

En 1955, le gouvernement japonais le designe « Tresor national vivant » (Ningen Kokuho), le premier artisan a recevoir cette distinction dans le domaine des metiers d’art. Hamada devient une figure mondiale. Il voyage, expose, donne des conferences — toujours avec cette modestie qui le caracterise.

Leach et Hamada se retrouvent regulierement, au Japon et en Angleterre, jusqu’a la mort de Hamada en 1978 et celle de Leach en 1979. Leur amitie aura dure soixante ans.

L’heritage : une revolution permanente

Qu’est-ce que le mouvement Studio Pottery a change, concretement ?

D’abord, il a reinvente le statut du potier. Avant Leach, en Occident, le ceramiste etait soit un ouvrier d’usine, soit un decorateur de porcelaine. Le potier de village avait quasiment disparu. Leach a redonne ses lettres de noblesse au travail de l’atelier — un individu, un tour, un four, une vision.

Ensuite, il a cree un langage esthetique universel. En croisant les traditions anglaises, japonaises et coreennes, Leach et Hamada ont montre qu’il etait possible de puiser dans des heritages culturels differents sans les trahir, de creer quelque chose de neuf qui respecte le passe. Cette idee de metissage esthetique est aujourd’hui au coeur de la ceramique contemporaine.

Enfin, il a pose la question ethique du rapport entre art et artisanat, entre production industrielle et travail manuel, entre beaute et utilite. Cette question, un siecle plus tard, n’a rien perdu de sa pertinence — elle est meme devenue urgente a l’heure du tout-jetable.

De Cardew formant des ceramistes au Nigeria a Rie reinventant le modernisme a Londres, de Mashiko attirant des potiers du monde entier a St Ives devenu musee vivant, l’arbre plante par Leach et Hamada en 1920 continue de porter ses fruits. Et chaque ceramiste qui entre dans son atelier le matin, qui allume son four et qui pose les mains sur la terre, est, qu’il le sache ou non, un heritier de cette revolution.

— Henri D.