Il y a des débats qui traversent les décennies sans jamais vraiment se résoudre — et celui-là en fait partie. La cuisson au bois est-elle une survivance romantique, le refuge de potiers qui refusent de tourner le dos à leur mythologie ? Ou bien recèle-t-elle des qualités techniques irremplaçables, des effets que ni le gaz ni l’électricité ne sauront jamais reproduire ? En 2025, la question reste entière — et elle mérite qu’on la pose sérieusement, sans nostalgie aveugle ni modernisme dogmatique.

Four anagama en cours de cuisson, flammes et fumée sortant de la cheminée

Je dois vous avouer quelque chose : la première fois que j’ai assisté à une cuisson au bois, j’avais vingt-deux ans, c’était dans les collines du Périgord, et j’ai compris ce soir-là que la céramique n’était pas seulement une affaire de mains et d’argile — c’était aussi une affaire de feu, d’alliance avec un élément qui ne demande pas la permission.

Ce que le bois fait que le gaz ne fera jamais

Commençons par le commencement : pourquoi les potiers qui cuisent au bois refusent-ils en majorité de changer ? Ce n’est pas par snobisme. C’est parce que le feu de bois produit quelque chose que la physique de la combustion au gaz ou de la résistance électrique est structurellement incapable d’imiter : des cendres en suspension.

Durant une cuisson en four anagama ou noborigama — les deux grandes formes de fours à bois hérités du Japon et de la Corée —, les particules de cendre volante (en japonais : hi-iro et shizen-yu, la « glaçure naturelle ») sont portées par les flammes et se déposent sur les pièces. Elles fondent à haute température et forment une glaçure spontanée, imprévisible, d’une beauté brute que le céramiste n’a pas choisie mais que le feu a décidée. Ces dépôts de cendres créent des couleurs que l’on ne trouve dans aucune gamme d’émaux industriels : des verts mousse, des gris bleutés, des oranges de braise, des noirs de suie qui virent au brun chaud selon l’atmosphère du four.

Comme je l’explique souvent à mes étudiants — et comme vous le découvrirez dans notre article sur les émaux cendres —, la cendre n’est pas un « déchet » du processus. Elle est le processus. Elle est ce que le feu laisse comme signature.

Une cuisson en anagama dure en général entre quarante-huit et cent vingt heures. Pendant tout ce temps, plusieurs personnes se relaient pour alimenter le foyer — un travail physique, presque rituel, qui demande une attention constante à la température, à la couleur de la flamme, à la fumée. Les potiers chevronnés lisent le feu comme on lit un texte.

Chaque cuisson est une pièce unique — dans tous les sens du terme

L’un des aspects les plus fascinants de la cuisson au bois est son irréductible singularité. Non seulement chaque pièce est différente des autres dans le même enfournement — selon sa position dans le four, sa proximité avec le foyer, l’angle par rapport aux flammes —, mais chaque cuisson est différente de la précédente, même si l’on utilise les mêmes argiles, les mêmes engobes, le même bois.

Les variables sont innombrables : l’essence du bois (chêne, châtaignier, pin), son taux d’humidité, la météo du jour (l’hygrométrie affecte le tirage de la cheminée), le rythme de l’enfournage, les décisions prises à chaud par le potier qui surveille la flamme. C’est précisément cette imprévisibilité — maîtrisée mais jamais totalement contrôlée — qui constitue, aux yeux de ses défenseurs, la richesse fondamentale de la technique.

Jean-François Astier, potier établi dans l’Ardèche depuis 1989 et qui anime chaque été une cuisson collective dans son four noborigama, résume cela avec une formule que je retiens toujours : « Le four au gaz fait ce que je lui dis. Le four à bois fait ce qu’il veut — et c’est souvent bien mieux que ce que j’aurais imaginé. »

Cette dimension aléatoire n’est pas un bug. C’est une fonctionnalité.

La question qui fâche : le bilan carbone

Soyons honnêtes — c’est ma réputation de professeur rigoureux qui l’exige. La cuisson au bois consomme des volumes de combustible considérables. Un enfournement d’anagama de taille moyenne peut nécessiter entre trois et cinq stères de bois. La combustion incomplète produit des particules fines et du monoxyde de carbone. On ne peut pas évacuer ce sujet d’un revers de main.

Cependant, la réalité est plus nuancée que le simple verdict « le bois c’est polluant ».

Premièrement, la plupart des potiers qui cuisent au bois utilisent du bois de récupération ou de provenance locale certifiée — chutes de scieries, bois mort de forêts gérées, déchets de menuiserie. Ce bois ne constitue pas une ressource supplémentaire prélevée sur la forêt : il valorise ce qui serait autrement brûlé ou laissé à pourrir. Dans ce cas, le bilan carbone est proche de la neutralité, puisque le carbone libéré est le même que celui qui l’aurait été naturellement.

Deuxièmement, les cuissons au bois sont rares — un à trois par an pour la plupart des potiers — et produisent des quantités de pièces qui, ramenées à l’unité, sont comparables à ce que produirait un four électrique fonctionnant régulièrement toute l’année. L’impact réel est à mettre en perspective.

Troisièmement, plusieurs ateliers engagés dans cette pratique compensent leurs émissions via des partenariats avec des projets de reboisement locaux. L’association française des potiers au bois (AFFPB) a lancé en 2023 un programme de compensation carbone volontaire, avec un suivi annuel des émissions par atelier participant.

Néanmoins, il serait malhonnête de prétendre que la cuisson au bois est « écologique » au sens plein du terme. Elle demande un engagement conscient de la part du potier — un choix assumé, avec ses contraintes, pas une pratique que l’on peut romantiser sans se poser les bonnes questions.

Témoignages : ceux qui ne renonceraient pour rien au monde

J’ai interrogé plusieurs céramistes français qui pratiquent la cuisson au bois. Leurs réponses convergent autour de trois thèmes : la relation au temps, la relation à l’accident, et la relation à la communauté.

Claire Mignot, installée près de Limoges et formée en partie au Japon, explique : « La cuisson au bois m’impose un rythme que je ne m’imposerais jamais seule. Trois jours sans dormir vraiment, avec d’autres personnes qui partagent le même feu — c’est une expérience humaine autant que technique. Les pièces qui en sortent portent cette charge. »

Sébastien Kopp, établi dans les Vosges, va plus loin : « J’ai essayé le gaz pendant deux ans. Les pièces étaient parfaites. Trop parfaites. Il manquait quelque chose — cette part d’inconnu qui force le regardeur à chercher ce qui s’est passé dans le four. Avec le bois, les pièces ont une histoire visible. »

Mireille Thévenet, qui travaille en Bretagne et utilise essentiellement des bois de forêts locales certifiées PEFC, insiste sur la dimension philosophique : « On ne maîtrise pas tout. Et c’est exactement ce dont j’ai besoin pour rester curieuse, pour continuer à apprendre. Après trente ans de métier, chaque cuisson au bois m’apprend encore quelque chose. »

Ces témoignages font écho à ce que raku, enfumage et cristallisation ont en commun : la part du feu, l’acceptation de ce que l’on ne contrôle pas, comme moteur créatif.

La troisième voie : fours hybrides et technologies nouvelles

La cuisson au bois n’est pas une pratique monolithique, et 2025 voit se développer des approches qui tentent de réconcilier tradition et modernité.

Les fours hybrides bois-gaz permettent d’utiliser le bois pour créer les effets de cendre et d’atmosphère réductrice en fin de cuisson, tout en montant en température avec le gaz, ce qui réduit la consommation de combustible solide et les émissions. Plusieurs fabricants européens de fours, comme Rohde en Allemagne ou Olympic Kilns, proposent désormais des configurations adaptées.

Les fours saggar au bois constituent une autre approche : les pièces sont enfermées dans des contenants en argile réfractaire (les saggars) qui isolent partiellement les pièces des cendres, tout en permettant de jouer avec des atmosphères locales créées par des matières organiques placées dans le saggar lui-même — algues séchées, copeaux de bois, sel. L’effet n’est pas identique à celui de l’anagama pur, mais il offre un contrôle plus grand tout en conservant une part d’imprévisibilité.

Enfin, des recherches sont en cours — notamment à l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Limoges (ENSAD) — sur la simulation numérique des atmosphères de cuisson au bois pour mieux comprendre les phénomènes physico-chimiques en jeu et, à terme, mieux les reproduire dans d’autres types de fours. Il s’agit moins de « copier » la cuisson au bois que de comprendre pourquoi elle produit ce qu’elle produit.

Il y a aussi une réflexion en cours sur les fours à biomasse — alimentés par des pellets de bois certifiés ou par des briquettes de déchets végétaux — qui permettraient de retrouver certains effets de la cuisson au bois avec une empreinte carbone mieux contrôlée et une alimentation plus régulière du foyer. Les résultats sont encore inégaux, mais la direction est prometteuse.

Caprice nostalgique ou richesse technique ? La réponse est dans la question

Après vingt-cinq ans d’enseignement et autant de cuissons observées ou participées, voici ce que je crois : la cuisson au bois n’est ni un caprice nostalgique ni simplement une richesse technique. C’est une pratique qui exige une forme d’engagement total — de la part du potier, de son corps, de son temps, de sa communauté — et qui, en retour, produit des objets qui portent la trace de cet engagement d’une manière que nulle autre technique ne peut égaler.

Elle n’est pas pour tout le monde. Elle ne devrait pas être pour tout le monde. Mais pour ceux qui y trouvent leur voie, elle reste irremplaçable.

Et quant à la question environnementale — elle est légitime, elle doit être posée, et les potiers sérieux la posent. Le monde de la céramique au bois n’est pas naïf. Il cherche des réponses : bois de récupération, compensation carbone, fours hybrides, nouveaux combustibles. La tradition n’exclut pas la responsabilité.

Je terminerai par une image que j’emprunte souvent à mon grand-père, potier de Dordogne s’il en fut : « Le feu de bois, c’est comme un vieux maître. Il ne te dira jamais ce que tu veux entendre. Mais ce qu’il t’apprend, tu ne l’oublies plus jamais. »

— Henri D.