Vous êtes-vous déjà demandé ce qui, dans un simple bol de terre, pouvait évoquer le sentiment d’appartenir à un lieu, à une communauté, à une lignée ? C’est pourtant la question vertigineuse que pose la sixième édition du prix Officine Saffi, l’un des concours de céramique contemporaine les plus exigeants au monde. Sous le thème « Forms of Belonging » — que l’on pourrait traduire par « Formes de l’appartenance » —, la Fondazione Officine Saffi de Milan invite artistes, designers et collectifs à interroger la terre comme langage matériel de la connexion humaine.
Permettez-moi de vous guider à travers cette édition qui, je crois, marque un tournant dans la manière dont le monde de l’art contemporain regarde la céramique.
Une fondation née de la conviction qu’il manquait quelque chose
Avant de plonger dans le vif du sujet, un bref détour par l’histoire s’impose — mes élèves le savent, je ne résiste jamais à une mise en contexte. La Fondazione Officine Saffi a été créée en 2011 par Laura Borghi, dans un ancien atelier mécanique de la Via Saffi à Milan. Le nom « officine » (ateliers, en italien) n’est pas un hasard : il ancre le projet dans une tradition de travail manuel et de production.
Laura Borghi partait d’un constat qui, pour nous céramistes, était presque douloureux : l’Italie, terre de Faenza, de Deruta, de Grottaglie — l’un des pays les plus riches en traditions céramiques au monde — ne disposait d’aucune structure ambitieuse dédiée à la promotion de la céramique contemporaine internationale. Officine Saffi est venue combler ce vide avec une approche à 360 degrés : expositions, résidences, publications, ateliers et, bien sûr, ce prix biennal qui en est devenu le vaisseau amiral.
En mai 2024, la fondation a inauguré son nouveau siège au cœur du quartier de Chinatown, Via Niccolini 35a, un espace conçu par l’architecte Donatella Melchiori en collaboration avec Paloma Architects, pensé pour accueillir aussi bien la recherche que la production artisanale. Un lieu qui, en lui-même, incarne cette idée d’appartenance : un bâtiment enraciné dans un quartier populaire et cosmopolite de Milan.

« Forms of Belonging » : décryptage d’un thème philosophique
Le thème choisi pour cette sixième édition mérite qu’on s’y attarde. « Forms of Belonging » — les formes de l’appartenance — résonne avec une acuité particulière dans notre époque marquée par la fragmentation, les conflits identitaires et la redéfinition permanente de ce que signifie « faire communauté ».
Mais pourquoi la céramique serait-elle particulièrement légitime pour explorer cette question ? Laissez-moi vous proposer quelques pistes, nourries par vingt-cinq années d’enseignement et d’observation.
D’abord, la céramique est peut-être l’art le plus universellement partagé de l’histoire humaine. Des poteries Jōmon du Japon (parmi les plus anciennes au monde, datant de 16 000 ans avant notre ère) aux jarres de stockage de la Mésopotamie, des amphores grecques aux tajines marocains, chaque civilisation a façonné la terre à sa manière. Travailler l’argile, c’est s’inscrire dans une chaîne de gestes qui traverse les cultures et les millénaires.
Ensuite, la céramique est intrinsèquement liée au territoire. L’argile que vous pétrissez vient d’un sol précis, elle porte la mémoire géologique d’un lieu. Les engobes, les oxydes, les cendres utilisés pour les glaçures racontent une géographie. Mon grand-père, potier en Dordogne, reconnaissait à l’aveugle la terre de son terrain — elle avait une couleur ocre-rouge que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs.
Enfin, la céramique est un art de la transmission. On apprend le tour de quelqu’un. On hérite de recettes d’émail. On perpétue des formes. Cette dimension communautaire — ce sentiment d’appartenir à une famille de gestes — est précisément ce que le prix Saffi invite à explorer.
Les lauréats qui ont tracé la voie
Pour comprendre l’ambition de cette sixième édition, il est instructif de regarder les œuvres qui ont marqué les éditions précédentes.
Lors de la quatrième édition (2021), le premier prix de 10 000 euros a été décerné à Virginia Leonard, artiste néo-zélandaise, pour son œuvre saisissante Pus and Scabs. Le jury avait salué son « expressionnisme exubérant et psychologiquement stratifié ». Leonard travaille la céramique comme une peau blessée, craquelée, recousue — une métaphore puissante de la résilience et de la vulnérabilité. Cette même édition avait réuni 45 finalistes venus de 16 pays, et le Prix spécial Officine Saffi avait été attribué à Chiara Camoni, artiste italienne dont le travail explore les liens entre domesticité, nature et communauté. Camoni, notons-le, représentera l’Italie au Pavillon italien de la Biennale de Venise 2026 avec son projet Con te con tutto — une consécration qui dit beaucoup sur la place que la céramique occupe désormais dans l’art contemporain international.
La cinquième édition (2024), intitulée (un)Known Territories, a couronné le Péruvien Javier Bravo de Rueda pour Animita : set design for an apu, une installation en terre cuite, engobes, oxydes et peinture à l’huile. L’œuvre s’inspire des petits monuments funéraires érigés le long des routes andines — ces « animitas » qui marquent le paysage comme autant de points d’ancrage entre les vivants et les morts. Le jury avait été frappé par la manière dont Bravo de Rueda « capte la puissance du matériau en intégrant architecture et surface picturale ». Trente-deux finalistes avaient été exposés dans le nouveau siège de la fondation.
Vous le voyez : d’une édition à l’autre, le prix Saffi s’intéresse à des artistes qui font de la céramique bien plus qu’un médium — un vecteur de récit, de mémoire et de lien.
Les prix : 10 000 euros, des résidences et une nouveauté pour les moins de 35 ans
L’édition 2026 conserve la structure qui a fait ses preuves : un premier prix de 10 000 euros, décerné par un jury international composé de figures du monde de l’art, du design et de l’édition culturelle. L’œuvre lauréate intégrera la collection permanente de la Fondazione.
Mais la grande nouveauté réside dans la création d’un prix d’acquisition Under-35, spécifiquement dédié aux artistes de moins de 35 ans. C’est un signal fort. Dans mes cours, je vois de plus en plus de jeunes talents qui arrivent à la céramique par des chemins inattendus — le design numérique, l’architecture, la performance. Ce prix leur offre une visibilité et une légitimité institutionnelles qui, il y a encore dix ans, leur auraient demandé des décennies à construire.

Le concours propose également six résidences artistiques dans des institutions culturelles réparties entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. Les centres partenaires se trouvent au Portugal, en Suisse, au Danemark, en Norvège et en Italie — un maillage géographique qui, là encore, fait écho au thème de l’appartenance : comment un artiste transforme-t-il sa pratique lorsqu’il travaille avec une terre étrangère, dans un atelier inconnu, entouré d’une langue qu’il ne parle pas toujours ? Les éditions précédentes avaient inclus des partenariats avec des lieux aussi prestigieux que le Sundaymorning@EKWC aux Pays-Bas, le Guldagergaard au Danemark ou la Fondation Bruckner en Suisse.
Comment candidater : un appel ouvert et généreux
L’appel à candidatures est ouvert du 29 janvier au 26 juin 2026. La participation est gratuite — un détail qui mérite d’être souligné, car de nombreux concours internationaux imposent des frais d’inscription parfois dissuasifs.
Le concours est ouvert à toute personne, sans limite d’âge ni de nationalité, qu’il s’agisse d’artistes individuels ou de collectifs. Cette ouverture est l’une des marques de fabrique du prix Saffi : depuis sa création, il refuse les frontières entre art, design et artisanat, préférant ce que Laura Borghi appelle un « dialogue horizontal » entre les disciplines.
L’exposition des finalistes et la cérémonie de remise des prix sont prévues pour septembre 2026 à Milan. Pour les candidats qui seraient tentés par l’aventure, je ne saurais trop vous encourager à consulter le site officiel de la Fondazione Officine Saffi pour les détails pratiques du dossier de candidature.
De la poterie vernaculaire à l’installation contemporaine : pourquoi ce prix compte
Je voudrais conclure par une réflexion plus personnelle. Quand j’ai commencé à enseigner la céramique il y a vingt-cinq ans, le monde de l’art contemporain regardait notre discipline avec une certaine condescendance. La céramique, c’était de l’artisanat, pas de l’art. Les galeries nous boudaient. Les biennales nous ignoraient.
Aujourd’hui, Chiara Camoni représente l’Italie à Venise avec des sculptures en terre cuite. Javier Bravo de Rueda expose des installations monumentales en argile dans les fondations milanaises. Virginia Leonard est collectionnée dans le monde entier. Et le prix Officine Saffi, avec ses résidences internationales et son nouveau prix Under-35, contribue à structurer un écosystème où la céramique contemporaine n’est plus une curiosité mais une force vive de la création.
Le thème « Forms of Belonging » arrive, je crois, au moment exact où nous en avons besoin. Dans un monde qui se fragmente, la céramique nous rappelle que nous appartenons tous à la même terre — au sens le plus littéral du terme. Que les gestes du potier traversent les frontières. Que l’argile, cuite au feu, devient un objet capable de durer des millénaires et de porter la trace d’une main, d’un lieu, d’une intention.
Si vous êtes artiste, designer, ou si vous travaillez la terre avec la conviction que la céramique peut dire quelque chose du monde dans lequel nous vivons, cette sixième édition du prix Saffi est peut-être votre rendez-vous. La date limite est le 26 juin 2026. Vous avez le temps — mais comme je dis toujours à mes élèves, une bonne pièce se prépare longtemps avant d’entrer au four.
— Henri D.