Des mains qui façonnent la mémoire

Ukhamba, pot noir en céramique des Zoulous, Afrique du Sud, exemple de poterie africaine traditionnelle

Zizipho Poswa n’utilise pas de tour. Pas de moule. Pas de machine. Elle construit ses sculptures à la main, colombin après colombin, boudin d’argile après boudin d’argile, comme le faisaient les femmes xhosa de sa lignée depuis des générations.

Ses totems s’élèvent parfois à plus de deux mètres cinquante. Ils peuplent les salles du Metropolitan Museum of Art de New York, du Los Angeles County Museum of Art, du Philadelphia Museum of Art, de l’Art Institute of Chicago. Ils voyagent aux foires internationales — Design Miami, Salon Art + Design. Ils figurent dans des collections privées jusqu’à Munich, dans celle de HRH Franz, duc de Bavière.

Mais Zizipho Poswa travaille depuis Cape Town. Elle n’a jamais oublié Mthatha, ville de l’Eastern Cape où elle est née le 5 décembre 1979, dans l’un des territoires les plus marqués par l’histoire douloureuse de l’Afrique du Sud.

Imiso Ceramics : « demain » au présent

En 2005, Zizipho Poswa et le ceramiste Andile Dyalvane fondent ensemble Imiso Ceramics à Cape Town. Imiso signifie « demain » en xhosa — un nom porteur d’espoir dans un pays en pleine reconstruction post-apartheid.

Le studio produit des pièces de collection : chaque objet est unique, façonné à la main par l’un ou l’autre des deux artistes fondateurs. Leur travail est distribué dans des boutiques comme Anthropologie aux États-Unis, mais c’est dans les galeries d’art contemporain que leurs œuvres trouvent leur pleine dimension.

Posté sur le quai de la vieille ville portuaire du Cap, Imiso Ceramics est devenu l’un des studios ceramiques les plus influents du continent africain. Les deux artistes ont des univers distincts — la langue de Dyalvane est plus rugueuse, scarifiée, tellurique. Celle de Poswa est plus architecturale, plus corporelle, plus colorée.

La technique du colombin portée à l’extrême

Pot façonné au colombin par Ladi Kwali, potière nigériane, technique ancestrale africaine identique à celle de Zizipho Poswa

Le colombin est l’une des techniques céramiques les plus anciennes qui soit. On roule l’argile en boudins, on les superpose en spirale, on les amalgame pour bâtir les parois. C’est ainsi que se construisaient les jarres de stockage de l’Égypte ancienne, les pots de cuisine amérindiens, les récipients d’Afrique subsaharienne.

Zizipho Poswa reprend cette technique et la pousse jusqu’à l’architecture. Ses sculptures ne sont pas des vases. Ce sont des corps. Des corps féminins abstraits, elliptiques, aux formes qui évoquent à la fois la fertilité, la maternité et le mouvement.

Les couleurs qu’elle choisit sont audacieuses : ocres profonds, blancs éclatants, terres noires, rouges intenses. Chaque palette raconte quelque chose de spécifique — la terre de l’Eastern Cape, les pigments traditionnels de la peinture corporelle xhosa, la brillance des perles de cérémonie.

Les pièces les plus récentes atteignent des dimensions monumentales. Dans sa série Indyebo yakwaNtu (2024), inaugurant le nouvel espace de Southern Guild à Los Angeles, des silos ceramiques colossaux sont surmontés d’amulettes en bronze — un dialogue entre l’argile ancestrale et le métal industriel.

iLobola : la vache sacrée

La première exposition solo de Zizipho Poswa s’intitule iLobola. Elle a lieu en 2021, dans le monde confiné et bousculé de l’après-pandémie. Le titre fait référence au lobola — la pratique du don de fiançailles en vaches dans les traditions xhosa.

Chaque sculpture de la série représente une étape du processus matrimonial : la négociation entre familles, l’animal sacré, la femme qui devient épouse, la femme qui devient belle-fille, la femme qui devient mère. Les formes anthropomorphes se lisent comme un récit — celui d’une institution complexe, parfois controversée, que Poswa ne juge pas mais explore avec une tendresse scrupuleuse.

« Mon travail est un témoignage de mon héritage matrilinéaire », dit-elle. La céramique comme mémoire. La forme comme langage.

Sa deuxième exposition solo, uBuhle boKhokho (La Beauté de nos Ancêtres), en 2022, explore les coiffures africaines traditionnelles à travers le continent — des structures capillaires portées comme des sculptures, comme des codes sociaux, comme des actes de résistance culturelle.

Des collections de musées aux universités

Le parcours institutionnel de Zizipho Poswa est remarquable pour une artiste en milieu de carrière. En 2021, le Metropolitan Museum of Art l’inclut dans l’exposition Before Yesterday We Could Fly, consacrée aux artistes afro-américains et africains réinventant les traditions. L’institution new-yorkaise acquiert plusieurs de ses pièces.

En 2023, sa première exposition solo américaine — iiNtsika zeSizwe (Les Piliers de la Nation) — s’ouvre à Galerie56 à New York. La série est entièrement réalisée en bronze, un tournant dans sa pratique. Elle y explore le geste des femmes portant des charges lourdes sur leur tête — image universelle de labeur féminin, transformée en totem de force.

L’Université de Gothenburg a invité Poswa à donner une conférence intitulée « Clay Totems to My African Heritage ». Le monde académique s’intéresse à ce que sa pratique dit de l’identité postcoloniale, de la transmission culturelle, de la place des femmes dans les traditions africaines contemporaines.

Héritière et pionnière

Il y a quelque chose de paradoxal dans la trajectoire de Zizipho Poswa. Elle utilise la technique la plus archaïque qui soit — le colombin, l’argile à la main, la cuisson au four. Et pourtant ses œuvres se retrouvent dans les institutions les plus contemporaines du monde de l’art.

Elle n’a pas étudié la céramique à proprement parler. Sa formation initiale était le textile design — la surface, le motif, le rapport entre structure et décoration. Ce passage par le textile se lit dans ses sculptures : les colombins empilés ressemblent à des tressages, des tissages minéraux.

Postcoloniale dans sa thématique, universelle dans sa résonance, physique dans sa présence — la céramique de Zizipho Poswa n’a pas de précédent direct. Elle invente une langue qui n’appartient qu’à elle, ancrée dans une histoire spécifique mais adressée à tout le monde.

Imiso — demain. Un nom de studio qui dit tout de cette ambition : construire quelque chose qui dure, qui traverse, qui s’impose.


— Clara M.