Dans un atelier de Séoul, un maître céramiste détruit ce qu’il vient de créer. Le vase présente une imperceptible irrégularité dans la forme, une légère variation d’épaisseur que l’œil expert détecte immédiatement. La tradition coréenne est formelle : une pièce imparfaite ne mérite pas d’exister. Elle est brisée.
Yeesookyung ramasse les débris.
Une artiste née des rebuts
Née en 1963 à Séoul, Yeesookyung a suivi une formation classique à l’Université nationale de Séoul, où elle obtient un BFA puis un MFA en peinture occidentale. Elle n’est pas céramiste au sens traditionnel. Elle ne tourne pas, ne coule pas. Ce qui la fascine, c’est ce qui reste après la destruction.
Tout commence au début des années 2000, quand elle découvre les décharges des ateliers de céramique coréens traditionnels. Ces monceaux de tessons, rejetés par des artisans dont l’exigence confine au perfectionnisme absolu, lui révèlent quelque chose d’essentiel : la beauté existe dans l’imperfection, dans le fragment, dans ce qui est condamné.
Elle commence à collecter ces rebuts. Pas n’importe lesquels — elle cherche des fragments de porcelaine céladon, de grès buncheong, de porcelaine blanche baekja — les traditions les plus nobles de la céramique coréenne. Et elle les assemble.
Translated Vase : la série fondatrice
Depuis 2001, Yeesookyung travaille à sa série Translated Vase — littéralement « vase traduit ». Le terme est délibérément ambigu : on traduit une langue, on convertit une forme, on interprète un message. Ces sculptures sont toutes les trois choses à la fois.

Le processus est d’une précision artisanale. Yeesookyung assemble les tessons à l’époxyde, les maintenant pendant le séchage avec une patience que ses fournisseurs de rebuts n’auraient pas imaginée. Puis vient l’or — de la poudre d’or 24 carats, appliquée dans les interstices, dans les fissures, dans les jointures entre les fragments.
Le résultat est biomorphe, organique, impossible à prévoir. Chaque Translated Vase est unique parce que chaque collection de tessons est unique. Les sculptures semblent pousser, comme des coraux ou des mycéliums. Elles sont monumentales — certaines dépassent deux mètres — et pourtant délicates, fragiles, traversées de veines dorées.
L’or comme langage
Le choix de l’or n’est pas décoratif. Il est sémantique.
En coréen, le mot geum (금) signifie simultanément « or » et « fissure ». Cette homophonie n’est pas un hasard linguistique exploité après coup — Yeesookyung l’a découverte et en a fait le cœur conceptuel de son œuvre. La fissure est l’or. Le manque est la richesse. Ce qui était honte devient gloire.
Cette logique renverse la tradition céramique coréenne qui condamne l’imperfection. Elle renverse aussi, d’une autre manière, la tradition japonaise du kintsugi — avec laquelle on la confond souvent, à tort.
La différence fondamentale avec le kintsugi
Le kintsugi — l’art japonais de réparer avec de l’or que nous avons exploré dans notre article sur la philosophie céramique japonaise — est une technique de restauration. Il prend un objet cassé et le répare, préservant la forme originale tout en rendant visibles les cicatrices. Le vase retrouve sa fonction, sublimé par ses blessures.
Yeesookyung ne restaure pas. Elle invente.
Ses sculptures ne ressemblent à aucun des vases d’origine. Elles n’essaient pas de recomposer une forme perdue. Elles créent une morphologie entièrement nouvelle à partir de fragments qui n’étaient pas destinés à coexister. Un tesson de céladon du XIVe siècle peut se retrouver jointé à un fragment de porcelaine contemporaine des années 1990. L’anachronisme est assumé.
C’est là la distinction fondamentale : le kintsugi honore la mémoire de la forme, Yeesookyung invente un avenir pour les fragments.

La tradition coréenne de la perfection détruite
Pour comprendre Yeesookyung, il faut comprendre ce qu’elle transgresse.
La céramique coréenne est l’une des plus raffinées au monde. Les céladons goryeo du XIIe siècle, avec leurs nuances de vert-bleu inimitables, sont considérés parmi les plus belles poteries jamais produites. La porcelaine blanche joseon, pure et austère, a influencé des générations d’artisans japonais et européens.
Cette excellence s’accompagne d’une rigueur impitoyable. Les ateliers traditionnels appliquent des critères de sélection stricts : une pièce qui présente la moindre asymétrie non voulue, un émail légèrement irrégulier, une forme à peine voilée est condamnée. Les maîtres détruisent leurs propres créations — et celles de leurs apprentis — sans hésitation.
Cette destruction n’est pas un gaspillage au sens où l’entendent les artisans. Elle est un acte éthique, une affirmation que la beauté ne se négocie pas. Yeesookyung ne conteste pas cet idéal de beauté. Elle pose une question : qu’advient-il de ce qui est rejeté au nom de la beauté ?
Collections et reconnaissance internationale
La réponse du monde de l’art a été sans ambiguïté. Les Translated Vase sont aujourd’hui dans les collections des plus grands musées du monde.
Le British Museum de Londres a acquis une pièce de 2014 — visible en salle 67, dans la section consacrée à l’art coréen contemporain. L’Art Institute of Chicago en possède plusieurs, ainsi que le Museum of Fine Arts de Boston et le LACMA à Los Angeles. Le National Museum of Contemporary Art de Corée conserve des pièces fondatrices de la série.
En galerie, Yeesookyung est représentée par MASSIMODECARLO (Milan, Londres, Hong Kong) et Locks Gallery à Philadelphie. Ses expositions personnelles se sont tenues à Paris, Bruxelles, Tokyo et New York.
La reconnaissance critique est venue progressivement mais fermement. En 2022, l’exposition Translated Vase: A Memoir of Korean Ceramics à l’Art Institute of Chicago a constitué le moment de synthèse — une rétrospective qui posait clairement Yeesookyung comme l’une des artistes majeures de la céramique internationale.
Ce que dit l’or sur nos rebuts
Il y a dans le travail de Yeesookyung une question plus large que l’art : que faisons-nous de ce que nous jugeons imparfait ? Que faisons-nous des personnes, des objets, des idées que nos critères d’excellence condamnent ?
L’or dans les fissures n’est pas une réponse consolatrice. Ce n’est pas le message facile que « l’imperfection est belle ». C’est quelque chose de plus radical : que la destruction crée des possibilités nouvelles. Que le fragment peut devenir l’origine d’une forme inédite. Que le rejet est le début d’une autre histoire.
Dans un monde obsédé par la perfection des surfaces — numériques, physiques, sociales — Yeesookyung travaille avec ce que les maîtres ont abandonné. Et elle en fait quelque chose que les maîtres n’auraient pas pu imaginer.
C’est peut-être la définition la plus juste de l’art contemporain.
— Clara M.