La céramique africaine contemporaine : au-delà de l'ethnographie

Tu sais ce qui me rend dingue ? Quand on va dans un grand musée occidental et qu’on tombe sur une vitrine « Arts d’Afrique » avec des pièces présentées comme des artefacts anthropologiques, pas comme de l’art. Genre : regardez comme c’est exotique, regardez comme c’est tribal. Mais attends — les céramistes africains d’aujourd’hui ? Ils exposent à Art Basel. Leurs pièces partent à six chiffres chez Christie’s. Les plus grands musées du monde se les arrachent. On est passé à autre chose, et c’est vertigineux.

Ma mère me disait souvent (sans que je cite son nom, promis) que l’art n’a pas de frontières géographiques — seulement des frontières dans nos têtes. La scène céramique africaine contemporaine est en train de faire exploser ces frontières-là. Envie d’une grande tournée ?

Ukhamba, pot cérémoniel Zulu en céramique noire, Afrique du Sud

Le Maroc : entre zellige millénaire et sculpture audacieuse

Commençons par le nord. Le Maroc, c’est un pays où la céramique coule dans les veines depuis des siècles — le zellige de Fès, les poteries de Safi, les plats émaillés de Meknès. Mais la nouvelle génération n’est pas là pour reproduire des motifs ancestraux à l’infini. Elle dialogue avec cette tradition, elle la bouscule, elle la réinvente.

Prends Younes Duret, designer et plasticien marocain formé entre Casablanca et Paris. Ses installations céramiques jouent avec les géométries du zellige mais les projettent dans un espace tridimensionnel presque architectural. Ce n’est plus la décoration murale traditionnelle — c’est de la sculpture pure qui questionne l’espace.

À Safi, ville historiquement dédiée à la poterie, des ateliers comme celui d’Ahmed Bettache perpétuent un savoir-faire millénaire tout en accueillant des artistes contemporains internationaux pour des résidences. Le résultat ? Un dialogue fascinant où les gestes ancestraux rencontrent les vocabulaires formels d’aujourd’hui. J’aurais tellement voulu faire une résidence là-bas…

La scène marocaine reste peut-être moins médiatisée que ses voisines subsahariennes, mais elle est vivace. Les foires comme Marrakech Art Fair et 1-54 Contemporary African Art Fair — qui tient ses éditions à Marrakech, Londres et New York — lui offrent une visibilité croissante.

Afrique du Sud : Zizipho Poswa et la nouvelle génération explosive

Si je devais nommer une personne qui symbolise à elle seule la révolution de la céramique africaine contemporaine sur la scène mondiale, ce serait Zizipho Poswa. Artiste originaire de Mthatha en Afrique du Sud, membre du collectif Imiso Ceramics qu’elle a cofondé avec Siphiwe Mthwentwe, elle est aujourd’hui l’une des céramistes les plus demandées au monde.

Ses pièces monumentales — ces grandes formes humanoïdes aux textures riches, aux couleurs terre et ocre, aux surfaces qui semblent presque respirer — ont été acquises par des collections majeures comme celle du Victoria and Albert Museum de Londres et du Brooklyn Museum de New York. En 2022, elle exposait à la galerie Friedman Benda à New York, l’une des galeries de design contemporain les plus influentes du monde. Ses prix atteignent régulièrement les 50 000 à 150 000 dollars en vente.

Mais ce qui me touche chez Poswa, c’est son discours. Elle ne fait pas semblant que ses racines Xhosa n’existent pas — au contraire, elle en fait le carburant de son travail. Les formes rituelles, les récits de femmes, la mémoire des corps dans l’espace communautaire : tout ça, elle le translate dans une langue formelle contemporaine universellement lisible.

Dans son sillage, une nouvelle génération d’artistes sud-africains émerge avec force. Andile Dyalvane, lui aussi lié à une démarche de reconnexion avec les traditions Xhosa, présente des pièces aux fissures délibérées évoquant les « imiqhina » — les nœuds de la vie. Son travail a été montré à la galerie Southern Guild, autre acteur majeur de la scène africaine contemporaine, basée au Cap et à Los Angeles.

Sénégal et Afrique de l’Ouest : quand les formes rituelles se réinventent

Direction l’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal dispose d’une scène artistique bouillonnante, dynamisée par des institutions comme la Biennale de Dakar (Dak’Art) qui depuis 1992 joue un rôle fondamental dans la visibilité des artistes africains contemporains.

Du côté de la céramique, des artistes comme Ndary Lo — surtout connu pour ses sculptures métalliques — ont contribué à redéfinir ce que pouvait être la sculpture africaine contemporaine, inspirant une nouvelle génération qui explore tous les matériaux, y compris la terre cuite et le grès.

Pour les formes rituelles réinterprétées, c’est au Nigeria qu’on trouve certaines des pratiques les plus fascinantes. La tradition de la poterie Igbo-Ukwu — avec ses bronzes et terres cuites datant du IXe siècle — est une référence historique incontournable. Aujourd’hui, des artistes comme Ndidi Dike font dialoguer cette mémoire avec des questionnements contemporains sur l’identité, le genre, le postcolonialisme.

En Côte d’Ivoire, à Abidjan, la scène artistique s’est considérablement professionnalisée avec l’émergence de galeries comme Cécile Fakhoury qui représente des artistes travaillant avec la céramique et les matériaux traditionnels dans des démarches résolument contemporaines.

Ce qui m’émerveille dans tout ça, c’est la façon dont ces artistes ne cherchent pas à rompre avec leurs traditions — ils les habitent, les questionnent, les font vivre autrement. C’est exactement ce que ma mère m’a toujours dit de faire avec la céramique : ne jamais copier, mais écouter ce que la terre a à dire.

Le Zimbabwe et la terre qui parle

On parle peu du Zimbabwe dans ce contexte, mais c’est une erreur. La tradition de la sculpture en pierre shona — le « verdite » et autres roches locales — est mondialement reconnue depuis les années 1970-80. Mais la céramique zimbabwéenne contemporaine, elle, reste un continent à explorer.

Des artistes comme Virginia Chihota travaillent sur papier et en installation, mais son rapport aux matières et aux récits de femmes influence tout un écosystème artistique. Et des potiers ruraux qui perpétuent des techniques ancestrales pour les marchés locaux représentent un patrimoine vivant d’une richesse incroyable.

La reconnaissance internationale : les chiffres qui parlent

Ok, parlons des faits concrets parce que c’est là que ça devient vraiment excitant (ou révoltant, selon comment on regarde).

Art Basel a progressivement intégré plus d’artistes africains dans ses éditions de Bâle, Miami et Hong Kong. La section Art Basel Cities et les partenariats avec des foires comme Investec Cape Town Art Fair marquent une reconnaissance institutionnelle réelle.

La foire 1-54 Contemporary African Art Fair, fondée en 2013 à Londres par Touria El Glaoui, est devenue l’événement de référence pour l’art africain contemporain, avec des éditions à New York et Marrakech. Des galeries africaines majeures comme Stevenson (Le Cap/Johannesburg), Tyburn Gallery (Londres), Zilberman (Istanbul/Berlin) y présentent des céramistes africains contemporains.

Chez les maisons de ventes, la tendance est claire. Christie’s et Sotheby’s ont développé des départements dédiés à l’art africain contemporain. En 2021, une pièce de Zizipho Poswa a dépassé les estimations hautes lors d’une vente chez Christie’s. Bonhams organise régulièrement des ventes thématiques « African Art » qui incluent désormais des céramistes contemporains aux côtés de pièces traditionnelles.

Les musées, enfin, révisent leurs collections et leurs récits. Le Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (Zeitz MOCAA) au Cap, ouvert en 2017 dans un ancien silo à grain reconverti, est devenu un acteur incontournable de la scène mondiale. Sa collection inclut des œuvres céramiques d’artistes africains majeurs. Le British Museum, le Smithsonian et plusieurs musées européens ont engagé des processus de révision de leurs collections africaines, passant d’une approche ethnographique à une approche artistique.

Ce qui change (vraiment)

Voilà ce qui me rend le plus optimiste : le changement de regard est en train de se produire des deux côtés. Les institutions occidentales repensent la façon dont elles présentent les arts africains. Et les artistes africains ne demandent plus la permission — ils arrivent, ils occupent l’espace, ils définissent leurs propres termes.

Quand Zizipho Poswa dit qu’elle crée pour « les ancêtres et pour les enfants de mes enfants », elle ne parle pas à un marché. Elle parle de quelque chose d’universel que la céramique, depuis ses origines, a toujours su exprimer : notre rapport à la terre, au temps, à ce qu’on laisse derrière soi.

La prochaine fois que tu vas dans un musée et que tu vois une vitrine « Arts d’Afrique », j’espère que tu vas y voir autre chose que de l’exotisme. J’espère que tu vas y voir des individus, des artistes, des histoires. Et si tu as la chance de voir une pièce de Zizipho Poswa ou d’Andile Dyalvane, prends le temps de t’asseoir devant. Ça vaut le voyage.

— Clara M.