La première fois que j’ai vu une photo d’une de ses installations — un groupe de bols et de beakers alignés sur une tablette, dans des tons de gris pâle et de blanc cassé — j’ai eu un choc. Pas un choc bruyant. Un choc comme quand tu rentres dans une pièce où quelqu’un vient de partir et qu’il reste encore quelque chose dans l’air. C’est ça, Gwyn Hanssen Pigott. Une présence qui n’a pas besoin de crier.

Gwyn Hanssen Pigott (née John, 1935–2013) est australienne, mais son histoire commence vraiment en Angleterre, dans la boue et la fumée des grands ateliers de la tradition. Et quelle tradition.

Potier travaillant sur un tour de potier, façonnant un vase en porcelaine

L’école des maîtres : Bernard Leach et Michael Cardew

En 1958, Gwyn — alors tout juste diplômée de Melbourne — prend un bateau pour l’Angleterre. Elle a 23 ans et une conviction : il faut aller à la source. La source, à l’époque, c’est Bernard Leach à St Ives, en Cornouailles. Leach, c’est une légende vivante. Il a passé des années au Japon à apprendre aux côtés de Hamada Shoji, et il est revenu en Angleterre avec une vision : réconcilier la tradition de l’artisanat oriental avec la sensibilité occidentale. Son atelier de St Ives est devenu un pèlerinage pour tous les céramistes anglophones de l’époque.

Gwyn y travaille, apprend, observe. Elle absorbe cette philosophie du geste juste, de la forme qui sert la fonction, de l’émail qui ne cache pas mais révèle.

Ensuite, elle rejoint Michael Cardew à Wenford Bridge, en Cornouailles également. Cardew, c’est un autre registre — plus rustique, plus ancré dans la terre, dans la tradition des potiers africains qu’il a fréquentés pendant ses années au Ghana. Avec lui, Gwyn apprend que la céramique peut être robuste et poétique à la fois.

Elle complète sa formation à la Camberwell School of Art à Londres (1960–1965), notamment auprès de Lucie Rie — autre figure centrale de la céramique moderne européenne. À ce stade, sa trajectoire de potière utilitaire de haute qualité est tracée.

Les années de production : une potière reconnue

Pendant les années 1960 et 1970, Gwyn Hanssen Pigott produit. Elle produit beaucoup — bols, brocs, assiettes, théières — d’abord en Angleterre, puis en France où elle s’installe quelques années à Lacoste (Vaucluse) avec son premier mari Bernard Hanssen, également céramiste. Elle revient finalement en Australie dans les années 1970, s’installant dans le Queensland, à Stoneylonesome, où elle monte son propre atelier.

Ses pièces de cette période sont belles, fonctionnelles, bien faites. Elles se vendent. Elles sont appréciées. Mais quelque chose couve.

Le tournant des années 1980 : adieu la production, bonjour l’installation

Au début des années 1980, Gwyn fait quelque chose d’assez radical : elle abandonne la production utilitaire. Pas tout à fait, mais presque. Elle commence à grouper ses pièces — des bols, des beakers, des vases — en arrangements qu’elle appelle des still lifes, des natures mortes. Pas peintes. En trois dimensions. En porcelaine.

L’influence est claire, et Gwyn ne s’en cache pas : Giorgio Morandi. Le peintre bolonais (1890–1964) a passé toute sa carrière à peindre les mêmes bouteilles, les mêmes bols, les mêmes objets ordinaires de sa cuisine — mais d’une manière tellement contemplative, tellement attentive à la lumière et aux relations entre les formes, que ces images sont devenues parmi les plus émouvantes du XXe siècle.

Grande nature morte avec onze objets par Giorgio Morandi, vers 1942

Gwyn transpose cette idée dans l’espace. Ses groupes ont des noms — The Listeners, Breath, Caravan — qui suggèrent non pas des objets mais des êtres. Des présences. Elle travaille avec la porcelaine, cuite au bois dans son four à Bundanoon (Nouvelle-Galles du Sud), et obtient des surfaces dans des tons sourds : bleus pâles, gris, beiges crème, blancs légèrement chauds. Pas de brillance tape-à-l’œil. Juste cette lumière intérieure que seule la porcelaine au bois peut donner.

« Je voulais faire des choses qui soient silencieuses et qui parlent quand même. » — Gwyn Hanssen Pigott

Morandi en porcelaine : la nature morte à trois dimensions

Ce qui est génial dans ce que fait Gwyn, c’est qu’elle ne copie pas Morandi. Elle le traduit. Morandi travaillait avec la lumière qui tombe sur les surfaces et crée des relations entre les formes. Gwyn travaille avec les formes elles-mêmes, dans l’espace, et elle crée des relations qui changent selon d’où tu les regardes.

Un groupe de cinq beakers de hauteurs différentes, légèrement penchés les uns vers les autres — c’est une conversation. Un bol solitaire flanqué de deux petits vases — c’est un trio, une réunion de famille. La similitude des tons (tout dans les gris-beiges-blancs) fait que l’œil ne s’accroche pas aux couleurs mais aux rapports. C’est subtil et ça fonctionne avec une puissance tranquille.

Son installation la plus ambitieuse, Caravan (2004), créée pour la Tate St Ives en Cornouailles — un retour symbolique là où tout avait commencé avec Bernard Leach — mesurait plus de seize mètres de long. Cinquante-cinq pieds d’objets en porcelaine, alignés comme une caravane de voyageurs silencieux.

La rétrospective du NGV Melbourne (2005) : cinquante ans de création

En 2005, le National Gallery of Victoria à Melbourne lui consacre une rétrospective complète : Gwyn Hanssen Pigott: A Survey 1955–2005. Cinquante ans de travail, des premières pièces utilitaires de St Ives aux grandes installations de porcelaine. Le catalogue de 112 pages fait référence. C’est la reconnaissance officielle d’une carrière hors du commun — l’Australie prenant conscience qu’elle avait, dans le Queensland, l’une des plus grandes céramistes contemporaines au monde.

Ma mère (je sais, je sais, encore elle, mais c’est elle qui m’a fait connaître Gwyn) m’a dit un jour que c’est l’une des rares expositions de céramique qui l’avait fait rester deux heures dans une salle. « Pas parce qu’il y avait beaucoup à voir, » m’a-t-elle dit. « Mais parce qu’on n’avait pas envie de partir. »

Une porcelaine qui écoute

Gwyn Hanssen Pigott est décédée en 2013 à Londres, à 78 ans. Elle avait passé les dernières décennies de sa vie à Tenterfield, en Nouvelle-Galles du Sud, dans un isolement choisi, à continuer à tourner, à grouper, à écouter ce que les pièces avaient à se dire.

Ses œuvres sont aujourd’hui dans les collections du National Gallery of Victoria, du Powerhouse Museum de Sydney, du Victoria & Albert Museum de Londres, et dans des dizaines de collections privées. Ce sont des pièces qui veillent. Qui attendent. Qui, quand tu t’approches, ont l’air de te regarder aussi.

La céramique peut être utile, décorative, monumentale, revendicatrice. Gwyn Hanssen Pigott, elle, a choisi de la rendre silencieuse. Et ce silence parle plus fort que beaucoup de choses.

— Clara M.


Sources : - Biographie au National Gallery of Victoria - UNSW Library — The View From Here - Owen Rye — Gwyn Hanssen Pigott: A Fifty Year Survey - Wikipedia EN — Gwyn Hanssen Pigott