Le grès contre la terre cuite : un pari mexicain
Mexico, années 1970. Pendant que les ateliers de potiers s’activent autour des terres cuites vernissées et de la majolique colorée, un jeune étudiant fait un choix bizarre. Gustavo Pérez tourne du grès.
Du grès. Dans un pays où la céramique populaire rime avec Talavera de Puebla, où la terre cuite rouge domine depuis les Aztèques, où chaque marché déborde de vaisselle émaillée vif — choisir ce matériau nordique, gris, sévère, c’est presque une provocation culturelle.
« Le grès reste rare au Mexique, un pays plus identifié avec la terracotta », écrit la presse spécialisée. Pérez le sait. Il s’en fiche. Il a vingt ans, il a lu, il veut faire quelque chose d’autre.
Né en 1950 à Mexico, il commence par étudier l’ingénierie, les mathématiques, la philosophie — une formation intellectuelle qui marquera toute sa pratique. Puis il bifurque, s’inscrit à l’École de Design et d’Artisanat de Mexico, et plonge dans l’argile. Le grès devient son matériau de vie.
Tour du monde des ateliers

La trajectoire de Pérez, c’est celle d’un artisan curieux qui ne tient pas en place. Il ne reste pas à Mexico à reproduire les mêmes formes. Il part.
Breda, Pays-Bas, 1980. Premier séjour à l’étranger. Le contact avec la tradition ceramique européenne. Il observe, il absorbe.
Shigaraki, Japon, 1997. Là, quelque chose change. Le Shigaraki Institute of Ceramic Studies, dans la préfecture de Shiga, est l’une des capitales mondiales du grès. Les potiers y pratiquent des cuissons en bois depuis des siècles. Pour Pérez, c’est une révélation : le feu, le hasard maîtrisé, la sobriété formelle élevée au rang d’art.
Kecskemet, Hongrie. L’International Ceramics Studio, carrefour des céramistes du monde entier. Pérez y côtoie des artistes d’Europe de l’Est, compare les approches, échange les techniques.
Sèvres, France, 2006-2007. Le sommet. Une invitation à résider à la Manufacture de Sèvres — la maison où l’on travaille la porcelaine depuis 1740. Pour un céramiste du grès, c’est une tentation et un défi : toucher à ce matériau extrême, « d’une grande beauté mais complexe et indocile », selon ses propres mots.
C’est à Sèvres que Pérez développe sa technique d’incision sur porcelaine crue. Il conçoit des outils sur mesure pour scarifier la surface, y créer un réseau d’incisions soigneusement agencé, puis remplit ces sillons d’émail coloré. Le résultat après cuisson ? Des pièces qui ressemblent à des « dessins délicats d’encre sur papier », dit la Manufacture. Un dialogue inédit entre le geste du potier et celui du dessinateur.
Une exposition lui est dédiée à Sèvres en 2010. Une monographie trilingue accompagne sa retrospective d’Oaxaca la même année.
Tourner, puis trancher

Revenons à l’atelier, à Zoncuantla dans l’État de Veracruz — son atelier mexicain, où il passe l’essentiel de son temps entre deux voyages en France.
La méthode Pérez, c’est d’abord le tour. Il tourne ses pièces, établit la forme de base. Bols, vases, plaques — des géométries sobres, fermement maîtrisées. Rien d’aléatoire dans ces volumes. L’ingénieur qu’il a failli être veille.
Ensuite vient le couteau. Ou plutôt les outils qu’il a fabriqués lui-même. Il incise, découpe, segmente la surface de l’argile encore crue. Des lignes qui se croisent, des trames qui évoquent des cartes topographiques, des constellations, des partitions musicales. Chaque incision est délibérée.
« La confrontation d’un individu avec l’argile qu’il travaille et avec le feu qui le transforme — cela n’a pas changé en dix mille ans », dit-il. Cette permanence le fascine. Elle l’apaise aussi.
Les émaux colorés viennent combler les incisions. Au feu, la magie opère : les lignes creuses deviennent lumineuses, les volumes neutres du grès s’animent de stries dorées, ocres, noires.
L’Académie et les 4 500 pièces
En 1994, Gustavo Pérez est élu membre de l’Académie Internationale de la Céramique — la principale organisation mondiale réunissant les céramistes d’excellence. Une reconnaissance qui le place dans une longue liste de maîtres, de Hamada Shoji à Lucie Rie.
Mais la reconnaissance la plus spectaculaire arrive en 2017. À Xalapa, capitale de l’État de Veracruz, une rétrospective hors norme : 4 500 pièces réunies en un seul lieu. Quarante-cinq ans de travail. Des milliers de bols, de vases, de plaques — chacun portant les marques de cet artisan qui a passé sa vie à creuser la surface du grès pour y trouver quelque chose d’autre.
4 500 pièces. Le chiffre dit tout sur la discipline de cet homme. Pas de mode, pas de rupture spectaculaire, pas de série télévisée pour faire connaître son atelier. Juste le travail, répété, affiné, approfondi.
Le paradoxe mexicain
Gustavo Pérez opère dans une contradiction productive. Mexicain dans un pays de couleurs et de terracotta, il choisit la sobriété nordique du grès. Formé à la géométrie et aux sciences, il pratique un art millénaire du corps et du feu. Résident des plus grandes manufactures d’Europe, il revient travailler dans son atelier de Veracruz.
Il le dit lui-même : travailler depuis un pays « en développement » n’est pas neutre. Les ressources institutionnelles manquent, les galeries spécialisées sont rares, la critique céramique quasi inexistante. Mais la production coûte moins cher, la communauté artistique est plus intégrée, la pression du marché moins écrasante.
Cette position périphérique lui confère une liberté. Ses formes ne ressemblent à rien de ce qui se fait au Mexique. Elles ne ressemblent pas non plus à ce qui se fait en Europe. Gustavo Pérez a inventé son propre langage : grès mexicain, incisions japonaises, rigueur géométrique, humanisme latin.
C’est peut-être ça, l’art céramique : prendre des traditions du monde entier, les faire passer par ses mains, par son feu, et en ressortir quelque chose d’irréductiblement personnel.
— Samir K.