Il y a des artistes dont le travail te touche a l’oeil. Et il y a ceux dont le travail te touche a un endroit que tu ne savais meme pas avoir. Edmund de Waal est de ceux-la. La premiere fois que j’ai vu une de ses installations — une vitrine horizontale, longue de trois metres, remplie de centaines de petits recipients en porcelaine, blancs, gris, dores — je n’ai pas compris ce que je regardais. C’etait beau, oui. Mais c’etait autre chose. C’etait comme regarder une phrase ecrite dans une langue que je ne connaissais pas, mais dont je sentais le sens.
Mon pere a un livre de lui dans l’atelier — The Hare with Amber Eyes. Il me l’a mis entre les mains quand j’avais quatorze ans. « Lis ca, m’a-t-il dit. C’est un ceramiste qui ecrit. » Ce livre a change ma facon de regarder les objets. Et de Waal, depuis, ne m’a plus quittee.
Un ceramiste qui ecrit, un ecrivain qui tourne
Edmund de Waal est ne le 10 septembre 1964 a Nottingham, en Angleterre. Fils d’un doyen de la cathedrale de Canterbury, petit-fils d’une famille juive viennoise dont l’histoire tragique nourrira son oeuvre, il decouvre la ceramique a l’age de cinq ans, dans un cours du soir. A cinq ans. Imagine : pendant que les autres gamins regardent la tele, le petit Edmund met les mains dans l’argile.
A dix-sept ans, il fait un choix radical : il quitte l’ecole pour devenir apprenti chez Geoffrey Whiting, un potier de la tradition Leach — tu sais, cette lignee qui remonte a Bernard Leach et a Hamada Shoji, les fondateurs du studio pottery britannique. De 1981 a 1983, de Waal apprend le tournage, les emaux, la cuisson au bois. Il apprend surtout une discipline : celle de la repetition, du geste qui se perfectionne sur des milliers de pots.
Mais de Waal n’est pas un potier ordinaire. Il etudie ensuite l’anglais a Cambridge, puis l’histoire de l’art japonais a Sheffield. Il devient professeur de ceramique a l’Universite de Westminster, puis a la Royal Academy of Arts. Il ecrit. Il tourne. Il ecrit en tournant, il tourne en ecrivant. Les deux gestes, pour lui, sont inseparables.
La porcelaine comme ecriture
Ce qui distingue de Waal de tous les autres ceramistes contemporains, c’est la facon dont il utilise la porcelaine. Ses pieces individuelles — de petits recipients cylindriques, tournes a la main, hauts de quelques centimetres — ne sont pas des objets autonomes. Elles sont des lettres. Disposees par dizaines, par centaines dans des vitrines en bois, en acier ou en plexiglas, elles forment des phrases. Des textes.
Ses installations les plus celebres — Breathturn (2013), the library of exile (2019), psalm (2024) — sont des compositions spatiales ou la porcelaine dialogue avec l’architecture, avec la lumiere, avec le vide. Au Victoria and Albert Museum de Londres, il a installe en 2009 Signs & Wonders, une intervention dans les galeries de ceramique ou ses pieces blanches se melaient aux collections historiques du musee. Au Kunsthistorisches Museum de Vienne, il a cree during the night (2019), disposant ses porcelaines dans les vitrines de la Kunstkammer, entre les tresors des Habsbourg.
Ce qui frappe, quand tu vois une installation de de Waal en vrai, c’est le silence. Pas un silence d’ennui — un silence de concentration. Chaque petit recipient est legerement different : la courbure, la teinte, la transparence varient. Tu te rapproches, tu regardes de pres, et tu realises que chacun porte la trace des doigts du ceramiste. C’est intime. C’est comme lire le journal de quelqu’un.

La Memoire retrouvee : The Hare with Amber Eyes
En 2010, de Waal publie The Hare with Amber Eyes: A Hidden Inheritance, et tout bascule. Le livre raconte l’histoire de sa famille — les Ephrussi, une dynastie bancaire juive d’Odessa, devenue l’une des plus riches familles de Vienne au XIXe siecle — a travers une collection de 264 netsuke, ces petites sculptures japonaises en ivoire ou en bois.
Les netsuke ont traverse un siecle et demi d’histoire : Paris sous les impressionnistes, Vienne sous les Habsbourg, l’Anschluss, la Shoah, le Japon d’apres-guerre. Ils ont survecu parce qu’une domestique, Anna, les a caches dans un matelas pendant la confiscation nazie des biens de la famille. C’est une histoire de perte, de memoire et de transmission — racontee a travers des objets.
Le livre a ete traduit en trente langues, vendu a plus de deux millions d’exemplaires. Il a recu le Royal Society of Literature Ondaatje Prize et le Costa Book Award. Et il a fait de de Waal l’un des ecrivains les plus lus de sa generation — un ceramiste devenu auteur a succes mondial. Ce qui ne s’etait, a ma connaissance, jamais produit.
Pour moi, ce livre dit quelque chose d’essentiel sur la ceramique : les objets ne sont pas muets. Ils portent en eux les mains qui les ont faits, les maisons ou ils ont vecu, les catastrophes qu’ils ont traversees. Un netsuke, un bol a the, un petit recipient en porcelaine — ce sont des temoins.
The White Road : le pelerinage de la porcelaine
En 2015, de Waal publie The White Road, un livre-voyage sur les traces de la porcelaine a travers le monde. Il se rend a Jingdezhen, la capitale chinoise de la porcelaine depuis mille ans — la meme ville dont on parle dans notre article sur la science de la porcelaine. Il va a Dresde, ou Bottger a perce le secret de la porcelaine europeenne en 1708. Il va a Plymouth, ou William Cookworthy a fabrique la premiere porcelaine anglaise. Et il va a Dachau, ou les SS ont delocalise la manufacture de porcelaine d’Allach pour exploiter le travail des prisonniers.
Ce dernier chapitre est bouleversant. Il montre que la porcelaine — cet objet de beaute, de delicatesse, de lumiere — a aussi ete un instrument de pouvoir et de terreur. Les nazis ont utilise la porcelaine comme outil de propagande : des figurines de soldats SS, des aigles imperiales, produites par des detenus dans un camp de la mort. De Waal ne detourne pas le regard. Il montre que la beaute et l’horreur peuvent coexister dans le meme materiau.
Letters to Camondo : ecrire aux disparus
Le troisieme grand livre de de Waal, publie en 2021, s’appelle Letters to Camondo. C’est une serie de lettres imaginaires adressees au comte Moise de Camondo (1860-1935), un collectionneur juif parisien qui a rassemble une extraordinaire collection d’arts decoratifs du XVIIIe siecle dans son hotel particulier du parc Monceau, devenu le Musee Nissim de Camondo. Moise a legue sa collection a l’Etat francais a la memoire de son fils Nissim, tue pendant la Premiere Guerre mondiale. Mais le destin ne s’est pas arrete la : Beatrice, la fille de Moise, son gendre et ses deux petits-enfants ont ete deportes et assassines a Auschwitz.
De Waal ecrit a Moise comme on ecrit a un ami. Il lui parle de ses objets, de ses choix, de ses silences. Il lui parle aussi de ce qu’il ne pouvait pas savoir — la destruction de sa famille. C’est un livre d’une douceur et d’une violence saisissantes. Et c’est, une fois de plus, un livre sur les objets comme depositaires de la memoire.
library of exile : la porcelaine et les livres bannis
En 2019, de Waal a cree library of exile, une installation monumentale : une bibliotheque contenant plus de 2 000 ouvrages d’auteurs exiles, bannis ou persecutes, inscrits dans un espace tapisse de porcelaine blanche et doree. L’installation a ete presentee a la Biennale de Venise, puis a Dresde, puis au British Museum de Londres.
L’idee est simple et devastatrice : les livres, comme les objets, comme les personnes, peuvent etre chasses. Brules. Oublies. Mais ils peuvent aussi survivre, si quelqu’un prend soin de les garder. La porcelaine, dans cette installation, n’est pas decorative — elle est protectrice. Elle enveloppe les livres comme Anna, la domestique des Ephrussi, avait enveloppe les netsuke dans un matelas.
De Waal a ensuite fait don de cette bibliotheque pour contribuer a la reconstruction de la bibliotheque de l’universite de Mossoul, detruite par l’Etat islamique. Les objets voyagent. Les livres voyagent. La memoire circule.

Pourquoi de Waal compte pour la ceramique
Edmund de Waal n’est pas le ceramiste le plus virtuose du monde. Il ne tourne pas des pieces d’une complexite technique eblouissante. Ce qu’il fait, c’est autre chose : il donne a la ceramique une voix. Une voix litteraire, intellectuelle, emotionnelle. Il prouve que la porcelaine n’est pas un art mineur — qu’elle peut porter des recits aussi lourds que la Shoah, aussi intimes qu’une lettre d’amour, aussi vastes qu’un pelerinage de Jingdezhen a Dachau.
Ses oeuvres sont dans les collections du Victoria and Albert Museum, du British Museum, du Metropolitan Museum of Art de New York, du Rijksmuseum d’Amsterdam. Il a ete nomme Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique (CBE) en 2015. Il est representé par la galerie Gagosian, l’une des plus puissantes au monde.
Mais ce qui me touche le plus chez lui, c’est la modestie du geste. Chaque matin, dans son studio londonien, il s’assied au tour et il tourne des cylindres. Des milliers de cylindres. Petits, blancs, presque identiques mais jamais tout a fait. C’est le meme geste que celui de mon pere — la meme patience, la meme repetition, la meme confiance dans le fait que la terre finira par dire quelque chose.
La difference, c’est que de Waal sait aussi le dire avec des mots. Et c’est pour ca qu’il a touche des millions de personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans un atelier de ceramique.
Si tu ne connais pas encore son travail, commence par The Hare with Amber Eyes. Lis-le lentement, comme on tourne un bol — en laissant la forme monter sous tes doigts. Et la prochaine fois que tu tiens une tasse en porcelaine, pense a ce qu’elle porte en elle. Pas seulement du the — de la memoire.
— Clara M.