Il y a des artistes qui creent a partir de rien. Et il y a Bouke de Vries, qui cree a partir de ce qui est casse. Des assiettes en mille morceaux. Des tasses ebrechees. Des figurines de porcelaine auxquelles il manque un bras, une tete, un pied. La ou d’autres verraient des dechets, lui voit de la matiere premiere. Et ce qu’il en fait est proprement bouleversant.
Permets-moi de te presenter cet artiste neerlandais qui a fait de la destruction un acte de creation — et qui, au passage, a reinvente notre rapport aux objets casses.
D’Utrecht au Victoria and Albert Museum
Bouke de Vries est ne en 1960 a Utrecht, aux Pays-Bas. Son parcours est un zigzag fascinant entre les disciplines. Il etudie d’abord a la Design Academy Eindhoven, puis a Central Saint Martins a Londres, ou il plonge dans le monde de la mode. Il travaille avec John Galliano, Stephen Jones, Zandra Rhodes — le gratin de la haute couture londonienne des annees 1980.
Puis, tournant radical. Il quitte la mode et se forme a la conservation et restauration de ceramiques au West Dean College of Arts (1989-1992). C’est la que tout bascule. Au lieu de vouloir rendre l’invisible au visible — cacher les fissures, recoller l’imperceptible —, il commence a se demander : et si la cassure etait la beaute ?
Pendant sa formation, il effectue un stage au Victoria and Albert Museum de Londres, ou il restaure des pieces pour la nouvelle galerie du verre, notamment un cineraire romain antique. Il devient ensuite l’un des restaurateurs de ceramique les plus reputes de Londres. Mais au fond de lui, l’artiste gronde.
La revelation : de la restauration a la creation
Pendant des annees, Bouke de Vries restaure de la porcelaine pour des collectionneurs et des musees. Son travail est impeccable — joints invisibles, retouches indiscernables. Mais quelque chose le gene. A force de cacher les blessures des objets, il a l’impression de mentir. De nier leur histoire reelle.
Et puis il y a tous ces fragments que personne ne veut : les tessons trop endommages pour etre restaures, les pieces brisees au-dela de tout espoir, les porcelaines que les collectionneurs jettent parce qu’elles ont perdu leur « perfection ». De Vries commence a les collecter. Des fragments de Delft, de Meissen, de Sevres, de Kangxi. Des siecles d’histoire ceramique en morceaux.
Sa question fondatrice : un objet cesse-t-il d’etre beau parce qu’il est casse ? La reponse, pour lui, est non. Et son oeuvre entiere decoule de cette conviction.
Les Memory Vessels : la memoire dans le verre
Parmi ses series les plus celebres, les Memory Vessels (vases de memoire) sont d’une poesie saisissante. Le principe : De Vries prend un objet en porcelaine qui a ete brise — une tasse, un vase, une figurine — et fait souffler un conteneur en verre qui reproduit la forme originale de l’objet. Puis il place les fragments a l’interieur de ce conteneur transparent.
Le resultat est troublant. Tu vois la forme complete de l’objet — le verre en dessine la silhouette — mais tu vois aussi sa realite : des morceaux, des eclats, de la poussiere de porcelaine. C’est un objet qui dit simultanement « j’etais » et « je suis devenu ». La memoire et le present, dans un meme souffle.
Pendant la pandemie de Covid-19, les Memory Vessels ont touche un nerf mondial. Des gens du monde entier se sont reconnus dans ces objets brises mais toujours beaux, contenus mais pas effaces. Certains se sont meme fait tatouer des Memory Vessels sur le corps. L’art de De Vries avait depasse le cadre de la galerie pour devenir un symbole universel de resilience.

War and Pieces : le banquet de la destruction
Son installation la plus spectaculaire est sans doute War and Pieces (2012), un jeu de mots entre « War and Peace » (Guerre et Paix) et « pieces » (morceaux). L’oeuvre se presente comme un grand banquet de guerre — semblable a ceux que les generaux du XVIIe siecle organisaient a la veille des batailles — mais entierement compose de porcelaine brisee.
Des assiettes fracturees, des tasses eclates, des figurines demembrees sont disposees sur une immense table de banquet, melees a des elements en plastique contemporain. Le passe et le present s’affrontent dans une bataille d’objets. Et au sommet de la composition : un champignon nucleaire en porcelaine blanche. La beaute et la destruction, inseparables.
Creee a l’origine pour le Holburne Museum de Bath, War and Pieces a voyage dans toute l’Europe et en Asie. A chaque etape, De Vries adapte l’installation aux collections locales, integrant des porcelaines brisees specifiques au lieu.
Un kintsugi occidental ?
On compare souvent De Vries au kintsugi, l’art japonais de reparer la ceramique cassee avec de la laque d’or. Le parallele est evident : dans les deux cas, la cassure n’est pas cachee mais celebree. L’objet repare devient plus precieux que l’objet intact, parce qu’il porte la memoire de sa blessure.
Mais De Vries va plus loin que le kintsugi. Le kintsugi repare — il recree la continuite de l’objet, en le marquant de cicatrices dorees. De Vries, lui, recompose. Il prend les fragments et les reorganise en quelque chose de nouveau. Ce n’est pas une reparation, c’est une resurrection. Ou plutot une reincarnation : l’objet revient, mais dans un autre corps.
Sa serie UNBROKEN (Non-brise), presentee au Princessehof National Museum of Ceramics a Leeuwarden, illustre cette demarche de facon magistrale. Il y a meme realise un portrait grandeur nature du roi Willem-Alexander et de la reine Maxima entierement compose de fragments de faience de Delft des XVIIe et XVIIIe siecles. Des siecles de tradition ceramique neerlandaise, brisee et recomposee en un portrait royal. Le symbole est vertigineux.
Delft et Meissen : les fantomes de la porcelaine europeenne
De Vries travaille avec les fantomes de la porcelaine europeenne. Ses materiaux de predilection sont les fragments de Delft — cette faience bleu et blanc qui a fait la gloire des Pays-Bas au XVIIe siecle — et de Meissen — la premiere porcelaine dure d’Europe, creee en Saxe en 1709. Deux traditions monumentales, deux histoires de pouvoir, de commerce et de rivalite.
En utilisant ces fragments — pas de la porcelaine neuve, pas des copies, mais de vrais morceaux de Delft et de Meissen trouves dans les brocantes, les decharges, les tiroirs de collectionneurs desesperes —, De Vries charge ses oeuvres d’une densite historique considerable. Chaque eclat porte en lui l’ombre du peintre de Delft qui a trace ces volutes bleues, du tourneur de Meissen qui a profile cette tasse. Les morts parlent a travers les tessons.
L’elegance de l’imperfection
Ce qui me touche le plus chez Bouke de Vries, c’est sa proposition philosophique. Dans un monde obsede par la perfection — par les surfaces lisses, les objets neufs, le « sans defaut » —, il nous rappelle que la beaute peut naitre de la fracture. Que l’histoire d’un objet ne s’arrete pas quand il se casse. Que les blessures, au lieu de diminuer la valeur, peuvent l’augmenter.
C’est une lecon qui depasse largement la ceramique. Mais c’est dans la ceramique qu’elle s’incarne le plus puissamment, parce que la ceramique est, par nature, fragile. Chaque piece sortie du four porte en elle la possibilite de sa destruction. De Vries ne fait que completer le cycle : apres la creation vient la destruction, et apres la destruction, une nouvelle creation.
La prochaine fois que tu casseras une tasse — et ca arrivera, ca arrive a tout le monde —, ne la jette pas. Ramasse les morceaux. Regarde-les. Ils sont encore beaux. Ils sont encore porteurs d’histoire. Bouke de Vries te le dirait : un objet brise n’est pas un objet mort. C’est un objet qui attend sa deuxieme vie.
— Henri D.