Il y a des artistes dont le travail te saisit avant meme que tu comprennes ce que tu regardes. Andile Dyalvane est de ceux-la. La premiere fois que j’ai vu une photo de ses pieces — ces formes massives, sombres, couvertes d’incisions profondes comme des cicatrices sur une peau vivante — j’ai eu un frisson. Pas celui de l’esthetique lisse qu’on croise dans les foires d’art contemporain. Un frisson plus ancien. Celui de la terre elle-meme qui parle.

Et c’est exactement ce que Dyalvane cherche a faire.

Un enfant de la terre rouge du Cap-Oriental

Andile Dyalvane est ne en 1978 dans le petit village de Ngobozana, pres de Qobo-Qobo, dans la province du Cap-Oriental en Afrique du Sud. Un coin rural, profondement ancre dans la culture xhosa. Son enfance, c’est la garde du betail de son pere, les rituels communautaires, la terre rouge sous les pieds nus. Pas de galeries new-yorkaises a l’horizon — juste umhlaba, la terre-mere, ce mot xhosa qui designe a la fois le sol, l’argile et la terre nourriciere.

Il a d’abord obtenu un diplome en art et design au Sivuyile Technical College de Gugulethu, pres du Cap, puis un diplome national en design ceramique a la Nelson Mandela Metropolitan University en 2003. En 2005, avec sa partenaire Zizipho Poswa, il fonde Imiso Ceramics au Cap — un studio dont les pieces de vaisselle et les vases faits main vont rapidement attirer l’attention internationale.

Mais Dyalvane n’allait pas se contenter de jolies tasses. Il portait en lui quelque chose de beaucoup plus grand.

La scarification sur argile : la peau de la terre

La serie qui l’a fait connaitre s’appelle « Scarified ». Et le nom dit tout.

Dans la culture xhosa, la scarificationukuqatshulwa — est une pratique ancestrale. On incise la peau pour y inscrire des motifs qui racontent l’identite, le clan, les passages de la vie. C’est un langage corporel, une carte d’appartenance gravee dans la chair.

Dyalvane a transpose ce langage sur l’argile. Ses pieces portent des incisions profondes, des lignes paralleles, des sillons qui courent sur les flancs des vases comme des cicatrices rituelles. Il ne decore pas la surface — il la blesse, puis la guerit par la cuisson. La terre devient peau. La peau devient recit.

« Quand je travaille l’argile, je communique avec mes ancetres », explique-t-il. « L’argile est un outil pour communiquer et connecter : dire qui je suis, qui nous sommes, ce que nous avons traverse et ce dont nous sommes capables. »

Ce n’est pas de la metaphore facile. C’est une pratique spirituelle. Chaque piece est concue comme un vaisseau — au double sens du terme : un recipient physique et un vehicule pour les messages ancestraux.

Des pieces monumentales faconnees a la main

Ce qui frappe aussi chez Dyalvane, c’est l’echelle. Ses pieces sont grandes. Vraiment grandes. On ne parle pas de bols a the — on parle de formes sculpturales qui peuvent atteindre un metre de hauteur, parfois plus.

Son materiau de predilection : la terre cuite chamottee — une argile rouge, grumeleuse, chargee en grains, qui donne a ses oeuvres cette texture brute, tellurique. Et sa technique est le colombin — l’empilement patient de boudins d’argile, couche apres couche, sans tour de potier. C’est la methode la plus ancienne du monde. Celle que les femmes africaines utilisent depuis des millenaires pour monter des jarres. Dyalvane la pousse a une echelle monumentale.

La piece « Umwonyo » (« crevice » en xhosa), conservee au Metropolitan Museum of Art a New York, mesure 60 cm de hauteur pour 54 cm de diametre. Elle a ete creee en 2019 pendant une residence a la Leach Pottery en Cornouailles, en Angleterre. D’autres pieces, comme celles de la serie iThongo, depassent largement ces dimensions.

Carte de repartition des locuteurs xhosa en Afrique du Sud, la communaute culturelle dont est issu le ceramiste Andile Dyalvane

Camagu : la gratitude comme manifeste

En 2016, Dyalvane fait ses grands debuts internationaux en solo chez Friedman Benda, une galerie prestigieuse de New York. L’exposition s’intitule Camagu — un terme xhosa qui exprime la gratitude, prononce particulierement quand on s’adresse aux ancetres.

L’exposition presente des vases surdimensionnes, des luminaires, du mobilier — tout en ceramique. Une installation murale composee de 17 elements occupe un pan entier de la galerie. Les surfaces vibrent de couleur, de modulations organiques. C’est puissant, c’est immersif, c’est tout sauf decoratif.

Le monde de l’art et du design en reste bouche bee. Dyalvane n’est pas un potier qui fait des objets — c’est un artiste qui fait parler la terre.

iThongo : le paysage de reve des ancetres

En 2021, il revient chez Friedman Benda avec iThongo — un mot xhosa qui signifie « paysage de reve ancestral », le medium par lequel les messages des ancetres sont transmis aux vivants.

Cette fois, ce sont des sieges sculpturaux : tabourets, chaises, bancs, tous en ceramique, disposes en cercle autour d’un foyer, a la maniere des rassemblements ceremoniels xhosa. Les symboles qui ornent les pieces lui sont venus en reve.

Mais avant de voyager a New York, la collection a d’abord ete presentee la ou elle devait naitre : a Ngobozana, dans le kraal familial de Dyalvane — l’enclos sacre lie aux esprits des ancetres. Pendant deux jours de novembre 2020, les 19 sculptures ont ete exposees chez lui, devant sa communaute. Puis elles sont parties au Cap, chez Southern Guild, avant de traverser l’Atlantique.

Ce geste — montrer d’abord aux siens, puis au monde — dit tout de l’ethique de Dyalvane.

OoNomathotholo : les murmures ancestraux

En 2024, troisieme exposition solo chez Friedman Benda : OoNomathotholo : Ancestral Whispers. Les pieces deviennent encore plus grandes, plus expressives. Les surfaces sont labourees de signes. Dyalvane dit avoir utilise « l’argile comme un outil de guerison ».

A ce stade de sa carriere, ses oeuvres sont dans les collections du Metropolitan Museum of Art, du Los Angeles County Museum of Art, du Perez Museum de Miami, du Denver Art Museum, du Design Museum de Gand, du Vitra Design Museum. Il est membre de l’Academie internationale de ceramique. Il a fait des residences a la Leach Pottery au Royaume-Uni, a l’Academy of Ceramics Gmunden en Autriche.

Mais quand tu l’ecoutes parler, il ne parle pas de marche de l’art. Il parle de ses ancetres.

Pourquoi Dyalvane compte

Dans le monde de la ceramique contemporaine, Andile Dyalvane occupe une place singuliere. Il ne subvertit pas la tradition — il l’amplifie. Il ne fabrique pas des objets pour des collectionneurs — il cree des vaisseaux rituels qui trouvent ensuite leur chemin dans les galeries.

Son travail prouve que la ceramique africaine n’est pas un chapitre secondaire de l’histoire de l’art. Que le colombin n’est pas une technique « primitive ». Que la terre rouge du Cap-Oriental peut parler aussi fort que le kaolin de Jingdezhen ou le gres du Staffordshire.

Et surtout, il prouve que la ceramique, quand elle est portee par une intention spirituelle profonde, depasse de loin la question de la forme et de l’email. Elle devient un acte de memoire, de guerison, de connexion. Camagu.

— Clara M.