La premiere fois que j’ai vu une Moon Jar d’Akiko Hirai, c’etait en photo, dans un livre que mon pere avait rapporte d’un salon de ceramique. La page s’est ouverte sur cette forme ronde, massive, d’un blanc qui n’etait pas vraiment blanc — plutot un brouillard de cendres, de crevasses, de coulees figees. J’ai eu l’impression de regarder la lune de tres pres. Et j’ai pense : « Comment est-ce que quelqu’un fabrique ca avec ses mains ? »

Depuis, Akiko Hirai est devenue une de mes ceramistes preferees. Son histoire me fascine — celle d’une femme qui a quitte le Japon, decouvert l’argile presque par accident a Londres, et qui est devenue l’une des voix les plus puissantes de la ceramique contemporaine. Et tout ca en partant d’une forme vieille de quatre siecles : la Moon Jar coreenne.

De Shizuoka a Londres : un chemin inattendu

Akiko Hirai est nee en mars 1970 a Shizuoka, au Japon — une ville connue pour ses plantations de the et sa vue sur le Mont Fuji. Mais avant de toucher a l’argile, elle a d’abord etudie la psychologie cognitive a l’universite Aichi Gakuin de Nagoya, ou elle a obtenu son diplome en 1993.

C’est en 1999 qu’elle fait un deuxieme voyage en Angleterre — un voyage qui va tout changer. A Londres, elle decouvre les collections de ceramique du British Museum, et en particulier les Moon Jars coreennes exposees dans les galeries asiatiques. Le choc est immediat. Ces grands vases ronds, d’un blanc laiteux, avec leurs imperfections assumees, leurs jointures visibles — quelque chose dans ces formes la touche profondement.

Elle decide de rester a Londres et de tout reprendre a zero. Elle s’inscrit a l’universite de Westminster pour etudier la ceramique, puis transfere a Central Saint Martins, ou elle obtient son diplome en 2003. La meme annee, elle installe son premier atelier a la Chocolate Factory, dans le nord de Londres.

Quand je pense a ce parcours — psychologue devenue ceramiste, le Japon quitte pour l’Angleterre, une vocation trouvee dans un musee — ca me donne des frissons. Mon pere dit souvent que « la terre choisit ses gens ». Je crois qu’elle a choisi Akiko.

La Moon Jar : quatre siecles d’histoire dans une forme

Pour comprendre le travail d’Akiko Hirai, il faut d’abord comprendre ce qu’est une Moon Jar — ou dalhanari en coreen (달항아리, litteralement « jarre-lune »).

Les Moon Jars sont apparues en Coree a la fin du XVIIe siecle, pendant la dynastie Joseon (1392-1910). Ce sont de grands vases en porcelaine blanche, parfaitement ronds — ou plutot, presque parfaitement ronds. Et c’est la que reside tout leur genie.

La technique de fabrication est particuliere : comme ces jarres sont trop grandes pour etre tournees d’une seule piece sur le tour, le potier forme deux hemispheres separement, puis les assemble au milieu. Cette jointure, ce leger renflement a l’equateur, cette asymetrie subtile — c’est ce qui donne a la Moon Jar son caractere. Vue de face, elle ressemble a une pleine lune. Vue de cote, elle peut evoquer une lune gibbeuse. D’angle en angle, la forme change, vit, respire.

La beaute de la Moon Jar vient du baekja, une porcelaine blanche de kaolin d’une purete remarquable. Pour les lettres confuceens de l’epoque Joseon, le blanc incarnait la purete, la noblesse et l’authenticite — des valeurs au coeur de leur philosophie. Il existe aujourd’hui environ vingt Moon Jars historiques de plus de 40 cm de haut, dont trois sont classees tresors nationaux de Coree. En 2023, une Moon Jar d’epoque s’est vendue aux encheres pour 4,5 millions de dollars americains.

Ce n’est pas un simple vase. C’est un symbole culturel.

Moon Jar coreenne en porcelaine blanche de la dynastie Joseon, conservee au British Museum

La methode Akiko : colombin et abandon

Akiko Hirai ne reproduit pas les Moon Jars coreennes. Elle les reinvente.

Sa technique est un hybride fascinant. Elle commence par tourner la moitie inferieure de la jarre sur le tour, puis monte la partie superieure au colombin — cette technique ancestrale ou l’on empile des boudins d’argile les uns sur les autres. Pourquoi ne pas tourner les deux moities ? Parce que le colombin, dit-elle, donne a la partie haute « un effet plus ascendant », comme si la forme continuait a grandir, a s’elever. Ses Moon Jars ont cet air de « quelque chose qui pousse, et qui pousse encore ».

Mais le vrai genie d’Akiko, c’est sa relation au hasard. Inspiree par la philosophie japonaise du wabi-sabi — la beaute de l’imperfection, de l’ephemere, de l’inacheve —, elle n’essaie pas de controler completement le resultat. Elle utilise du gres, de la porcelaine, de la cendre de bois et un email feldspathique blanc. Pendant la cuisson, des reactions chimiques imprevisibles se produisent entre l’email et la cendre, creant des craquelures, des coulees, des zones de tension a la surface. Chaque jarre est donc un dialogue entre l’intention de l’artiste et la volonte du feu.

Mon pere travaille un peu comme ca, en cuisson au gaz. Il dit que « le feu a le dernier mot ». Chez Akiko, ce n’est pas un inconvenient — c’est le coeur meme de sa demarche. Ses Moon Jars portent les traces de leur propre fabrication : les sillons du colombin, les tensions de la cuisson, les accidents heureux de l’email. Comme les Moon Jars coreennes originales, elles embrassent leurs fissures, leurs taches, leurs cicatrices — parce que c’est dans ces imperfections que reside la vie.

L’enseignement : dix ans a transmettre avant de se consacrer

Un detail de la biographie d’Akiko que j’aime beaucoup : entre 2004 et 2015, elle a enseigne la ceramique au Kensington and Chelsea College de Londres, ou elle est devenue responsable du departement de ceramique pendant les trois dernieres annees. Pendant plus de dix ans, elle a partage son savoir, forme des eleves, avant de quitter l’enseignement en 2015 pour se consacrer entierement a son travail d’atelier dans son studio du nord de Londres.

Je trouve ca beau, cette patience. Dix ans a transmettre avant de plonger completement. Mon pere me dit souvent que l’enseignement nourrit la pratique — que quand tu expliques un geste a quelqu’un, tu le comprends mieux toi-meme. Je suis sure qu’Akiko dirait la meme chose.

Le V&A, le Fitzwilliam, et la conquete des musees

Aujourd’hui, les ceramiques d’Akiko Hirai figurent dans les collections permanentes de certains des plus grands musees du monde. Le Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres — le plus grand musee d’arts decoratifs et de design au monde — possede des pieces d’Akiko dans ses collections. C’est une reconnaissance immense pour une ceramiste contemporaine.

Mais ce n’est pas tout. Ses oeuvres sont egalement conservees au Fitzwilliam Museum de Cambridge, au National Museum of Ireland a Dublin, au Keramikmuseum Westerwald en Allemagne — l’un des plus prestigieux musees de ceramique en Europe — et a l’Everson Museum of Art de Syracuse, dans l’Etat de New York.

Quand tu penses qu’elle a commence la ceramique a presque trente ans, apres des etudes de psychologie, dans un pays qui n’etait pas le sien… c’est une trajectoire extraordinaire.

Si les musees consacrent Akiko Hirai, les collectionneurs se l’arrachent. Sa relation avec la Goldmark Gallery d’Uppingham, dans le Rutland, en est la preuve eclatante.

Sa premiere exposition solo chez Goldmark, en 2020, s’est vendue en quelques heures. La deuxieme, en 2023, a connu le meme succes fulgurant. Et en mars 2025, Goldmark a accueilli sa troisieme exposition — la plus grande de sa carriere a ce jour. Pour un ceramiste, voir ses pieces vendues avant meme que le vernissage ne se termine, c’est exceptionnel. Ca dit quelque chose de la puissance emotionnelle de son travail.

Je n’ai jamais pu assister a une de ces expositions — Uppingham, c’est loin de chez moi, et j’ai cours — mais j’ai regarde les walk-throughs video sur le site de Goldmark. Voir ces Moon Jars alignees dans la galerie, chacune differente, chacune massive et fragile a la fois, c’est comme entrer dans un jardin de lunes.

Le Loewe Craft Prize : la reconnaissance internationale

En 2019, Akiko Hirai a ete selectionnee parmi les 29 finalistes du Loewe Craft Prize, l’un des prix d’artisanat les plus prestigieux au monde. La fondation Loewe avait recu plus de 2 500 candidatures cette annee-la. Sa piece en competition : The Moon Jar “The life of…”, une Moon Jar en gres, porcelaine, cendre de bois et email feldspathique blanc.

Le jury l’a decrite comme « une interpretation expressive et energique de la forme iconique de la Moon Jar » dotee d’une « presence formidable ». L’oeuvre a ete exposee au jardin de pierre d’Isamu Noguchi a la Fondation Sogetsu de Tokyo — un lieu magique pour presenter une oeuvre qui dialogue entre le Japon et la Coree, entre la tradition et la contemporaneite.

Elle represente aussi Contemporary Applied Arts (CAA) a Londres, et ses oeuvres sont visibles chez des galeries comme Cavaliero Finn, Maud and Mabel, la Oxford Ceramics Gallery, la WSJ Gallery, et plus recemment la Guild Gallery a New York.

Moon Jar coreenne en porcelaine blanche, tresor national de Coree

Ce qu’Akiko Hirai m’apprend

Pourquoi est-ce que cette ceramiste me touche autant ? Je crois que c’est a cause de ce qu’elle incarne : la possibilite de tout recommencer. De changer de voie. De trouver sa vocation a un age ou la societe te dit que c’est trop tard. Akiko avait presque trente ans quand elle a touche l’argile pour la premiere fois. Elle n’avait aucune formation artistique. Elle etait etrangere dans un pays dont elle apprenait encore la langue.

Et elle a cree des Moon Jars qui sont entrees dans les collections du V&A.

Il y a aussi quelque chose dans sa facon de travailler qui me parle profondement. Cette idee que l’imperfection n’est pas un echec — que la craquelure dans l’email, la dissymetrie de la forme, l’accident de la cuisson, ce sont des signes de vie. Quand on voit une chose imparfaite, dit-elle, nos yeux essaient de la rendre parfaite, et c’est ainsi que notre imagination s’engage. C’est exactement ce que fait une bonne Moon Jar : elle te demande de la completer avec ton regard.

Mon pere garde une reproduction photographique d’une de ses Moon Jars au-dessus de son tour. Il dit que ca lui rappelle pourquoi il fait ce metier : pas pour la perfection, mais pour la presence. Une Moon Jar d’Akiko Hirai, ca ne te laisse pas indifferent. Ca occupe l’espace. Ca respire.

Et moi, dans mon petit carnet ou je griffonne des idees pour le jour ou je tournerai mes propres pieces, j’ai ecrit cette phrase d’Akiko en majuscules : « QUAND ON VOIT QUELQUE CHOSE D’IMPARFAIT, NOTRE IMAGINATION S’ENGAGE. »

C’est peut-etre la plus belle definition de la ceramique que je connaisse.

— Clara M.