Abbas Akbari : l’homme qui a ressuscité l’or des potiers de Kashan
Kashan, Iran. Une ville de 350 000 habitants, au bord du désert, à 240 kilomètres au sud de Téhéran. Sur les marchés, on vend des tapis et des épices. Dans les musées d’art islamique du monde entier — du V&A à Londres au Met à New York — on conserve précieusement ses carreaux. Des carreaux qui brillent comme de l’or, mais qui ne sont pas en or. De l’argile, des oxydes métalliques, et un secret de cuisson que le monde avait perdu depuis des siècles.
Abbas Akbari a retrouvé ce secret.

Kashan : capitale mondiale du lustre
Pour comprendre Akbari, il faut comprendre Kashan. Cette ville n’est pas seulement le lieu de naissance d’Akbari — c’est le berceau historique du lustre métallique iranien. Depuis le XIIe siècle, les potiers de Kashan ont maîtrisé une technique extraordinaire : appliquer des oxydes de cuivre ou d’argent sur une glaçure déjà cuite, puis recuire la pièce dans un four à atmosphère réductrice — c’est-à-dire avec très peu d’oxygène. Le résultat ? Une surface qui scintille, qui change selon l’angle de la lumière, d’un doré chaud à un brun lumineux en passant par des teintes de bronze et d’étain. C’est ce qu’on appelle le lustre.
Les premières pièces de lustre connues en Iran datent de 1179 après J.-C. Kashan est rapidement devenu le centre de production dominant. Les carreaux étoilés de Kashan — ces tuiles à huit branches destinées aux revêtements de murs et de sols dans les palais et les mosquées — sont parmi les objets les plus admirés de l’art islamique médiéval.
Puis la technique s’est perdue. Les invasions mongoles du XIIIe siècle ont dispersé les ateliers et les maîtres. Les recettes exactes, transmises oralement de maître à apprenti, ont disparu avec les hommes qui les portaient.
La quête d’un chercheur-potier
Abbas Akbari naît en 1971 à Kashan. Fils de cette ville chargée d’histoire, il commence par la peinture — il étudie à l’Université des Arts de Téhéran, où il obtient sa licence. La céramique vient ensuite, comme une révélation. Il comprend que l’argile peut être une surface de peinture, mais aussi un objet dans l’espace, avec un poids et une densité que la toile ne peut pas avoir.
Il continue ses études jusqu’au doctorat en recherche artistique à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université de Téhéran. Et là, quelque chose de particulier se passe : il commence à chercher. Pas seulement dans les ateliers, mais dans les archives. Dans les manuscrits médiévaux. Dans les traités de potiers arabes du XIIe siècle qui décrivent, parfois avec une précision remarquable, les proportions et les méthodes de cuisson du lustre.
« C’est une recherche qui mêle l’archéologie, la chimie et l’art. Je suis allé sur des sites archéologiques en Iran et dans des pays arabes pour comprendre les contextes de production. J’ai travaillé des années dans mon atelier pour recréer les conditions exactes de cuisson. »
Il s’installe à l’Université de Kashan — retour aux sources — où il est aujourd’hui professeur au Département des Arts Supérieurs. Son atelier de recherche est à la fois un laboratoire et un espace de création.
La technique du lustre : un art de la réduction
Comment ça marche, exactement ? La pièce est d’abord façonnée en céramique blanche, souvent à base de quartz — une pâte fine et translucide qui s’est imposée à Kashan au XIIe siècle. Elle est émaillée, puis cuite une première fois à haute température (environ 900-1000°C). Jusqu’ici, rien d’exceptionnel.
C’est la deuxième cuisson qui change tout. On applique sur la glaçure déjà cuite une mixture d’oxydes métalliques — cuivre, argent, parfois bismuth — mélangés à du vinaigre et à de l’ocre. Puis on remet en four, à une température plus basse (650-750°C), mais dans une atmosphère soigneusement contrôlée, avec un minimum d’oxygène. Dans ces conditions réductrices, les oxydes métalliques se transforment : les ions métalliques migrent à la surface de la glaçure et forment une couche ultra-mince — quelques molécules seulement — de métal pur. C’est cette couche qui crée le scintillement.
La difficulté ? Tout se joue dans le contrôle du four. Trop d’oxygène, et le métal s’oxyde, la pièce devient terne. Pas assez, et les oxydes ne se fixent pas. La fenêtre de réussite est étroite. Et les paramètres exacts — températures, durées, proportions des mélanges — variaient selon les ateliers et étaient jalousement gardés.
Akbari a reconstitué ces paramètres en combinant ses lectures des sources médiévales avec des centaines d’essais dans son four.

Art contemporain dans le langage de l’art islamique
Mais Akbari n’est pas seulement un archéologue de la céramique. Ce qui le distingue, c’est qu’il utilise cette technique ancestrale pour parler du présent.
Ses carreaux étoilés — fidèles dans leur forme à ceux du XIIIe siècle — portent des images et des motifs qui commentent les enjeux contemporains : la déforestation, l’urbanisation accélérée, la perte des espèces. Un carreau représente un oiseau en voie de disparition avec la précision d’un enlumineur médiéval. Un autre montre une forêt stylisée dans le vocabulaire graphique de l’arabesque. L’ironie est douce et puissante : ces objets qui brillent de l’éclat millénaire d’une civilisation portent en eux un message d’urgence écologique.
Il est membre de l’Académie Internationale de Céramique (AIC), organisation basée à Genève qui réunit les plus grands céramistes du monde. Ses œuvres ont été exposées au Victoria & Albert Museum de Londres, qui lui a consacré des ateliers et des conférences. En 2022, le Museum für Islamische Kunst de Berlin lui a organisé une session de démonstration en direct. Il a également été distingué comme le meilleur chercheur artistique de l’année en Iran.
Un pont entre les siècles
Ce qui fascine le plus dans l’histoire d’Abbas Akbari, c’est cette idée de continuité et de rupture. Kashan a produit du lustre pendant des siècles, puis la technique a disparu. Elle est réapparue non pas grâce à une transmission directe, mais grâce à un chercheur qui a fait le chemin inverse : partir du présent, fouiller le passé, et rapporter ce trésor au XXIe siècle.
Ses carreaux — qui rejoignent les collections de musées et les expositions internationales — ne sont pas des répliques. Ce sont des originaux qui parlent deux langues à la fois : celle de l’art islamique médiéval et celle de notre monde fragilisé. Un lustre vieux de neuf siècles mis au service d’une conscience nouvelle.
— Samir K.
Sources : - Dr Abbas Akbari — Cambridge Ceramic Vessel Centre - V&A — Contemporary ceramic making from the Middle East - Abbas Akbari — Académie Internationale de Céramique - Tehran Times — Abbas Akbari honored - Kashan lustre ceramics — Islamic Art Museum Berlin