Tu sais, chaque debut d’annee, le monde du design se livre a un exercice un peu rituel : tenter de deviner ce qui va « prendre » dans les mois a venir. Les magazines empilent les moodboards, les salons deployent leurs tendances, les influenceurs publient leurs predictions. En ceramique, cet exercice a quelque chose de particulierement savoureux, parce que notre art est vieux de vingt-cinq mille ans — et qu’il parvient, malgre tout, a se reinventer sans cesse.

Alors, que nous reserve 2020 ? Apres avoir arpente les allees de Maison & Objet a Paris en janvier, feuillete les catalogues des galeries qui preparent Collect a Londres fin fevrier, et echange avec une bonne douzaine de ceramistes, je peux te dire ceci : cette annee, la terre se fait vivante. Plus vivante que jamais.

Le retour du geste : formes organiques et biomorphisme

La tendance la plus frappante, celle qui saute aux yeux des que tu entres dans un showroom ou une galerie, c’est l’explosion des formes organiques. On ne parle plus seulement de vases aux lignes douces — on parle de pieces qui semblent respirer. Des surfaces qui ondulent comme des recifs coralliens, des parois qui se tordent comme des racines, des volumes qui evoquent des cellules vues au microscope.

Ce mouvement, les critiques l’appellent volontiers « biomorphisme ceramique ». Le terme n’est pas neuf — il remonte aux sculptures de Jean Arp dans les annees 1930 — mais son application a la ceramique contemporaine prend en 2020 une ampleur inedite. Et si tu veux un nom a retenir, retiens celui de Claire Lindner. Cette ceramiste francaise, nee a Perpignan en 1982, formee aux Arts Decoratifs de Strasbourg puis a Camberwell College of Arts a Londres, travaille le gres comme une seconde peau. Ses sculptures biomorphiques — des assemblages de colombins tordus, noues, etires — evoquent simultanement des organismes marins, des plantes tropicales et des visceres. C’est beau, c’est derangeant, et c’est absolument impossible a confondre avec quoi que ce soit d’autre. Reconnue des 2004 par le Premier Prix de la Jeune Ceramique Europeenne, puis en 2007 par le Prix d’Or a la Biennale mondiale de ceramique en Coree du Sud, Lindner est aujourd’hui l’une des voix les plus fortes de la ceramique biomorphique.

Mais elle n’est pas seule. Le Japonais Shozo Michikawa, ne a Hokkaido en 1953, poursuit depuis des decennies son travail de torsion de l’argile sur le tour, creant des vases aux structures convulsees, recouvertes de cendres naturelles. La Japonaise Akiko Hirai, installee a Londres, fascine avec ses Moon Jars aux surfaces volcaniques, couvertes d’un engobe kohiki qui evoque la neige sur la lave. Et a Lyon, Elpom, entierement consacree a la ceramique depuis 2020, cree des objets aux formes organiques qui brouillent les frontieres entre art et design.

Ce qui frappe, c’est que ces formes ne sont pas purement decoratives. Elles portent un message : celui d’un retour au vivant, au vegetal, a l’imprevisible. Apres des annees de minimalisme geometrique, la terre reprend ses droits.

Emaux textures : quand la surface devient paysage

La deuxieme grande tendance de 2020, intimement liee a la premiere, concerne les emaux. Fini le temps ou un email devait etre lisse, brillant, uniforme. En 2020, on veut de la matiere. On veut que la surface raconte une histoire.

Les emaux textures — crateres volcaniques, coulures controlees, surfaces granuleuses qui evoquent l’ecorce ou la pierre — envahissent les ateliers et les galeries. Cette recherche de texture n’est pas nouvelle dans l’histoire de la ceramique — pense aux emaux tenmoku de la dynastie Song, avec leurs effets de « fourrure de lievre » ou de « goutte d’huile » — mais elle connait un renouveau spectaculaire.

Pourquoi maintenant ? En partie parce que les reseaux sociaux, et Instagram en particulier, ont change notre rapport a la ceramique. Un email texture se photographie merveilleusement bien : la lumiere rasante revele les creux et les reliefs, les couleurs changent selon l’angle. C’est un contenu visuel parfait. Mais au-dela du phenomene Instagram, il y a une quete plus profonde : celle de l’authenticite. Dans un monde sature de surfaces lisses et d’objets industriels, un bol dont l’email evoque un lichen sur un rocher nous reconnecte a quelque chose de primitif et de vrai.

Bol a the raku japonais, un exemple emblematique de l'esthetique wabi-sabi prisee en 2020

Le neo-wabi-sabi : l’imperfection comme programme esthetique

Et c’est ici qu’on touche a la troisieme tendance de 2020, qui englobe et transcende les deux premieres : le wabi-sabi. Ce concept esthetique japonais, ne dans la culture du the au XVIe siecle sous l’influence du maitre Sen no Rikyu, celebre la beaute de l’imparfait, de l’ephemere, de l’inacheve.

En 2020, le wabi-sabi n’est plus une reference exotique reservee aux inities. C’est devenu un veritable programme esthetique, un mot d’ordre qui traverse toute la ceramique contemporaine — et bien au-dela. Les palettes se font terreuses : bruns profonds, gris cendres, blancs casses, verts de mousse. Les formes acceptent l’asymetrie. Les surfaces portent fierement leurs fissures, leurs craquelures, leurs traces de cuisson.

Pense au raku, cette technique de cuisson inventee a Kyoto au XVIe siecle, ou le bol est sorti du four encore incandescent et refroidi brutalement a l’air libre. Le choc thermique produit des craquelures imprevisibles, des effets de reduction aleatoires, des surfaces qui ne ressemblent jamais a rien de deja vu. Le raku est le wabi-sabi fait ceramique. Et en 2020, son influence est partout.

Mais attention : le neo-wabi-sabi de 2020 n’est pas un simple « retour a la nature ». C’est un dialogue savant entre tradition japonaise et sensibilite contemporaine. Les ceramistes d’aujourd’hui ne copient pas les bols a the du XVIe siecle — ils les reinterpretent, les croisent avec d’autres traditions, les propulsent dans de nouvelles echelles.

Les tons de terre : le grand retour de la palette tellurique

Cette annee, si tu cherches les couleurs dominantes, ne cherche pas du cote des bleu Klein ou des rose millenial. Cherche du cote de la terre. Litteralement.

A Maison & Objet, dont le theme pour janvier 2020 etait « (Re)Generation » — un programme qui interrogeait les attentes des generations Y et Z face aux crises ecologiques et identitaires — les stands debordaient de terres cuites, d’argiles brutes, de surfaces non emaillees. Les pichets, les vases, la vaisselle : tout se declinait dans des tons d’ocre, de sable, de brun chaud, de terracotta.

Ce retour aux tons de terre est evidemment lie a la montee des preoccupations environnementales. Les couleurs « naturelles » sont percues comme plus honnetes, plus durables, plus respectueuses. Mais il y a aussi une dimension proprement esthetique : apres des annees de blanc immacule et de noir graphique, le beige, le taupe, le chamois ont une fraicheur paradoxale. Ils rechauffent les interieurs, ils adoucissent les lignes, ils invitent au toucher.

La ceramique a l’echelle architecturale

Une tendance peut-etre moins visible pour le grand public, mais absolument majeure dans le monde du design, concerne l’utilisation de la ceramique a grande echelle dans l’architecture. Les facades ceramiques, qui avaient quasiment disparu apres l’Art nouveau, font un retour en force.

Le phenomene n’est pas entierement nouveau — Gaudi recouvrait deja la Casa Batllo de tessons ceramiques en 1906, et les azulejos portugais n’ont jamais vraiment quitte la scene — mais l’echelle et l’ambition des projets actuels sont inedites. En 2020, le Sant Pau Research Institute a Barcelone, concu par PICHarchitects et 2BMFG Arquitectes, remporte le Tile of Spain Award avec sa facade en treillis de tuiles ceramiques, un systeme concu pour etre a la fois esthetique et durable. A Londres, le cabinet Penoyre & Prasad travaille avec le fabricant NBK sur un centre d’enseignement pour l’Universite Brunel dont la facade sera entierement ceramique.

Ce qui est passionnant dans ces projets, c’est qu’ils marient la plus ancienne technologie de construction du monde — la terre cuite — avec les outils les plus avances : modelisation parametrique, impression 3D de briques sur mesure, calculs de performance thermique. La ceramique n’est plus seulement un revetement decoratif ; elle devient un element structurel, un isolant, un regulateur climatique.

Facade de la Casa Batllo de Gaudi a Barcelone, pionniere de la ceramique architecturale

L’imperatif ecologique : argiles locales, cuissons bas carbone, retour du bois

Je garde pour la fin la tendance qui, a mon sens, va marquer le plus durablement notre discipline. En 2020, la question de la durabilite en ceramique n’est plus marginale — elle est centrale.

Plusieurs mouvements convergent. D’abord, le retour aux argiles locales. De plus en plus de ceramistes renoncent aux argiles importees — souvent transportees sur des milliers de kilometres — pour travailler avec les terres de leur region. Ils redecouvrent des gisements oublies, experimentent avec des argiles « sauvages » prelevees sur le terrain, melangent leurs propres pates. C’est un mouvement qui rappelle le terroir viticole : chaque terre a sa personnalite, sa couleur, sa texture, et la mettre en valeur devient un acte a la fois artistique et ecologique.

Ensuite, la cuisson au bois connait un veritable renouveau. Longtemps consideree comme archaique face aux fours electriques et a gaz, la cuisson au bois retrouve ses lettres de noblesse — a condition d’utiliser du bois issu de sources durables ou des chutes de menuiserie. Le feu de bois n’est pas seulement « ecolo » : il produit des effets de surface — cendres naturelles, flammes, reduction — qu’aucun four electrique ne peut reproduire.

Enfin, la recherche de fours a faible empreinte carbone s’intensifie. Certains ceramistes experimentent avec des fours solaires, d’autres developpent des protocoles de mono-cuisson (une seule cuisson au lieu de deux, biscuit + email), d’autres encore travaillent sur des emaux a basse temperature qui reduisent considerablement la consommation d’energie. Le Crafts Council britannique consacrait d’ailleurs en 2020 un dossier special a la question, signe que le sujet a atteint la masse critique.

Ce que ces tendances nous disent

Si je prends du recul — et c’est le privilege du professeur a la retraite — toutes ces tendances de 2020 racontent la meme histoire. Elles disent un desir de reconnexion : avec la matiere, avec le geste, avec la terre, avec le temps long. Les formes organiques disent : nous ne voulons plus du monde rectiligne des machines. Les emaux textures disent : nous voulons toucher, sentir, etre surpris. Le wabi-sabi dit : nous acceptons l’imperfection et la fugacite. Les tons de terre disent : nous voulons retrouver nos racines. La ceramique architecturale dit : cette matiere ancestrale a encore tout a nous offrir. Et l’imperatif ecologique dit : il est temps de faire mieux, avec moins.

La ceramique de 2020 n’est pas une ceramique de rupture. C’est une ceramique de reconciliation — entre le passe et le present, entre l’homme et la nature, entre le geste et la pensee. Et je trouve cela, si tu me permets un mot de vieux professeur, profondement encourageant.

— Henri D.