Les 19 et 20 septembre 2020, pour la 37e edition des Journees europeennes du patrimoine, le theme choisi etait « Patrimoine et education : apprendre pour la vie ! ». Je vais te prendre au mot. Parce que si tu veux vraiment apprendre a voir la ceramique, il faut lever les yeux. Et baisser les yeux. Et regarder autour de toi dans les lieux les plus inattendus.

La ceramique n’est pas seulement dans les musees et les ateliers. Elle est sous tes pieds dans le metro, au-dessus de ta tete sur les facades, dans les couloirs d’hopitaux, sur les cheminees d’usines, sur les monuments aux morts de ta commune. Elle est partout, mais tu ne la vois plus. Ce week-end de septembre est l’occasion de reapprendre a regarder.

Sous terre : les carreaux du metro parisien

Commence par descendre. Le metro de Paris est le plus grand musee de ceramique a ciel ouvert — ou plutot a ciel ferme — du monde. Et tu n’y penses jamais.

Depuis 1900, date d’ouverture des premieres stations, les murs et les voutes sont recouverts de petits carreaux bisautes en faience blanche. Leurs dimensions : 7,5 x 15 centimetres. Leur fabricant principal : la maison Boulenger, installee aux Faienceries de Choisy-le-Roi, qui en 1889 avait remporte les deux tiers du marche. Le reste venait de la faiencerie de Gien. Vers 1930, la cadence de production atteignait 200 000 carreaux par semaine — soit 40 000 par jour.

Pourquoi le blanc ? Deux raisons, l’une optique, l’autre hygienique. Le blanc brillant reflechit la lumiere des ampoules electriques — un luxe en 1900 — et eclaire les tunnels sombres. Les bords bisautes empechent l’accumulation de crasse et facilitent le nettoyage. C’est de l’ingenierie ceramique au service de la sante publique.

Mais le metro parisien cache aussi des tresors decoratifs. A la station Champs-Elysees — Clemenceau, une fresque d’azulejos geometriques du peintre et ceramiste portugais Manuel Cargaleiro a ete installee en 1995. C’est le fruit d’un echange entre la RATP et le metro de Lisbonne : en contrepartie, un entourage Guimard de 1900 a ete installe a la station Picoas de Lisbonne. La ceramique voyage entre les capitales.

De l’autre cote de l’Atlantique souterrain : les azulejos de Lisbonne

Si Paris a ses carreaux blancs, Lisbonne a transforme son metro en galerie d’art contemporain. Depuis 1957, l’artiste Maria Keil (1914-2012) a decore 19 stations avec des panneaux d’azulejos abstraits, geometriques, d’une modernite saisissante. C’est elle qui a relance l’enthousiasme pour les azulejos — cet art de la ceramique murale ne au XVIe siecle, herite de l’artisanat maure (le mot vient de l’arabe az-zulai, « petite pierre polie »).

Apres Keil, d’autres artistes ont pris le relais : la station Oriente, concue par Santiago Calatrava, accueille des panneaux d’azulejos de dix artistes internationaux sur le theme de l’ocean. Le metro de Lisbonne est un musee vivant de la ceramique — et l’entree est au prix d’un ticket.

Ce que Lisbonne nous enseigne, c’est que la ceramique murale n’est pas un art du passe. C’est un medium parfaitement adapte aux espaces publics : resistant a l’usure, facile a nettoyer, capable de porter la couleur et le motif sur des decennies sans se faner. L’email vitrifie ignore les outrages du temps.

Azulejos de la station de metro de Lisbonne, art ceramique contemporain

En levant les yeux : les facades Art Nouveau

Remonte a la surface, et regarde les immeubles. Entre 1890 et 1914, le mouvement Art Nouveau a fait de la ceramique architecturale un art majeur. Et le plus bel exemple se trouve au 29, avenue Rapp, dans le 7e arrondissement de Paris.

Cet immeuble, construit en 1900 par l’architecte Jules Lavirotte, est une explosion de gres flamme realisee par le ceramiste Alexandre Bigot. La facade entiere est recouverte de ceramique sculptee — des figures vegetales, animales, des visages, des entrelacs organiques d’une exuberance presque hallucinatoire. La ceramique n’est pas un ajout decoratif : elle est la facade. L’immeuble a remporte le concours des facades de la Ville de Paris en 1901.

Bigot, ingenieur devenu ceramiste — tu vois, je ne suis pas le seul a avoir fait ce parcours — avait developpe un gres flamme capable de resister aux intemperies tout en acceptant des formes sculptees complexes. Sa technique reposait sur des argiles refractaires cuites a haute temperature (1 200-1 300°C), donnant un materiau dense, impermeable et resistant au gel. De la science des materiaux appliquee a l’art.

Paris compte plus de 200 batiments Art Nouveau proteges, et beaucoup portent des ceramiques architecturales : medaillons, frises, cabochons, panneaux decoratifs. Les motifs favoris ? Les fleurs — marguerites, nenuphars, et surtout les iris, la fleur fetiche de l’Art Nouveau. A Nantes, le parcours des ceramiques architecturales recense des dizaines de facades decorees entre 1880 et 1930. A Beauvais, des immeubles entiers sont pares de carreaux vernisses, heritage d’une tradition ceramique medievale.

Les hopitaux, les gares, les cheminées

La ceramique ne se cache pas que sur les belles facades. Elle est dans les lieux fonctionnels, la ou tu ne songerais pas a la chercher.

Les hopitaux du debut du XXe siecle etaient souvent recouverts de faience emaillee — pour les memes raisons que le metro : l’hygiene. La ceramique vitrifee est imperméable, lavable, resistante aux produits chimiques. Elle ne retient ni les bacteries ni les odeurs. Regarde les couloirs des anciens pavillons hospitaliers : tu y trouveras des frises en faience bleue et blanche, des soubassements en carreaux lustres, parfois des panneaux decoratifs complets.

Les gares — ces cathedrales du XIXe siecle — regorgent aussi de ceramique. Les mosaiques de sol, les frises murales, les panneaux d’information en faience emaillée : tout etait concu pour resister au passage de millions de voyageurs.

Et les cheminees industrielles ? En France, 73 cheminees d’usine sont classees ou inscrites aux monuments historiques. Beaucoup sont construites en briques refractaires — une forme de ceramique technique. Certaines portent des bandeaux decoratifs en terre cuite emaillee, avec le nom de l’entreprise ou des motifs geometriques. Ce patrimoine industriel ceramique est souvent ignore, mais il temoigne de la maitrise technique des briquetiers et tuiliers du XIXe siecle.

Le patrimoine ceramique de France : trois tresors

Les Journees du patrimoine sont l’occasion de visiter les hauts lieux de la ceramique francaise. Trois adresses incontournables.

Sevres : la manufacture royale devenue nationale

La Manufacture nationale de Sevres est active depuis 1740 — d’abord a Vincennes, puis a Sevres a partir de 1756. Fondee sous le regne de Louis XV, elle a produit certaines des porcelaines les plus fines au monde. Sous la direction d’Alexandre Brongniart au XIXe siecle, elle est devenue un centre de recherche autant qu’un lieu de creation.

Lors des Journees du patrimoine 2020, Sevres ouvrait ses ateliers au public : les visiteurs pouvaient decouvrir les gestes du coulage, du tournage, de la peinture sur porcelaine, transmis de generation en generation depuis pres de trois siecles. C’est l’un des rares endroits ou tu peux voir un artisan peindre un vase exactement comme on le faisait en 1780.

La Manufacture nationale de Sevres, trois siecles de porcelaine francaise

Quimper : le facon et peint a la main

Depuis 1690, la faience de Quimper est faconnee et peinte entierement a la main. Fondee par Jean-Baptiste Bousquet, la manufacture HB-Henriot a traverse trois siecles en perpetuant la technique dite « a la touche » — les peintres appliquent les emaux colores au pinceau tres fin, trait par trait, sans pochoir ni transfert.

Entre 1920 et 1940, plus de 100 artistes ont collabore avec les faienceries quimperoise, dans une periode de competition feroce et de creativite debridee. Aujourd’hui, Quimper est labellisee « Entreprise du Patrimoine Vivant ». A l’etranger — aux Etats-Unis, au Canada, au Japon — le nom de Quimper est synonyme de faience d’excellence.

Si tu visites, observe les decors de « Petit Breton » : ces personnages en costume traditionnel, peints d’un geste sur et rapide, sont la signature de Quimper depuis le XIXe siecle. Chaque touche de pinceau est un acte de virtuosite artisanale.

Beauvais : mille ans de ceramique

Le MUDO — Musee de l’Oise, installe a Beauvais, possede l’une des plus belles collections de ceramique de France : plus de 300 pieces couvrant mille ans d’histoire, du IXe siecle a nos jours. Le Beauvaisis et le Pays de Bray jouissent depuis le Moyen Age d’une reputation internationale pour la qualite de leurs argiles.

Le musee abrite notamment la plus importante collection publique d’Auguste Delaherche, maitre du gres flamme au tournant du XXe siecle, et les oeuvres de la dynastie Greber, ceramistes beauvaisiens sur pres d’un siecle. Les carreaux incrustes de Beauvais — une technique ou les motifs en argile de couleur sont enchasses dans le carreau comme une marqueterie — sont un tresor meconnu de l’art ceramique francais.

Comment regarder la ceramique architecturale

Pour les Journees du patrimoine, je te propose un exercice. Choisis un quartier ancien de ta ville et marche lentement, les yeux leves. Voici ce que tu dois chercher.

L’email. La surface est-elle mate ou brillante ? Un email brillant est vitrifie — cuit a haute temperature, il est lisse, impermeable, et reflechit la lumiere. Un email mat est souvent signe d’une temperature plus basse ou d’une composition differente (riche en alumine). Passe le doigt — mentalement — sur la surface : est-elle lisse comme du verre ou rugueuse comme une peau d’orange ?

Le relief. La ceramique architecturale peut etre plate (carreaux, azulejos) ou en relief (cabochons, frises sculptees, consoles). Les pieces en relief demandent un savoir-faire considerable : il faut maîtriser le retrait au sechage et a la cuisson pour que les formes complexes ne se deforment pas. Un haut-relief en ceramique est un exploit technique.

La couleur. Les bleus et les blancs sont souvent des faiences a l’etain ou des gres au cobalt. Les verts profonds signalent du cuivre. Les rouges et les bruns trahissent le fer. Les ors et les lustres nacres sont des ajouts post-cuisson, parfois en troisieme ou quatrieme feu. Chaque couleur raconte une chimie.

Les marques du fabricant. Regarde les bords des carreaux, les arretes des frises : tu trouveras parfois un nom estampe ou un monogramme. Les fabriques Boulenger, Gilardoni, Sarreguemines, Villeroy et Boch ont marque des millions de carreaux qui ornent encore les facades francaises. Ces marques sont les signatures de l’industrie ceramique.

Les signes du temps. L’email craquele ? C’est le tressaillage — un defaut de dilatation thermique entre le tesson et l’email. Des carreaux manquants ? Regarde le mortier de pose : s’il est au ciment, c’est une restauration post-1920 ; s’il est a la chaux, c’est du travail d’origine. La patine, les mousses dans les interstices, les reparations maladroites : tout cela fait partie de l’histoire.

Apprendre a voir, c’est apprendre pour la vie

Le theme des Journees du patrimoine 2020 — « apprendre pour la vie » — colle parfaitement a la ceramique. Parce que la ceramique architecturale est un livre ouvert. Chaque carreau, chaque frise, chaque cabochon raconte une epoque, une technique, un savoir-faire. Quand tu sais lire ce langage, la ville entiere devient un musee.

Alors ce week-end de septembre, quitte les sentiers battus. Ne va pas seulement a Sevres ou au Louvre. Descends dans le metro et touche les carreaux bisautes de 1900. Leve les yeux sur les facades Art Nouveau. Cherche les frises en faience des anciens hopitaux. Decouvre les cheminees d’usine classees. Visite Quimper, Beauvais, La Borne.

La ceramique est partout. Elle est durable, silencieuse, patiente. Elle attend depuis des decennies, parfois des siecles, que quelqu’un s’arrete et la regarde vraiment. Ce quelqu’un, ce week-end, ca peut etre toi.

— Samir K.