Tu sais, il existe des journees internationales pour a peu pres tout — le bonheur, les forets, les toilettes (si, si, le 19 novembre). Mais qu’il y ait un jour dedie a la ceramique, ca me touche profondement. Non pas parce que le calendrier manquait de dates, mais parce que ce geste — tourner, modeler, cuire — est peut-etre l’un des plus anciens et des plus fondamentalement humains qui soient.

La Journee internationale de la ceramique a ete portee par la Federation Internationale de Ceramique et la Japan Fine Ceramics Association, avec l’ambition de celebrer chaque annee le role vital de la ceramique dans nos societes. C’est une belle occasion de s’arreter un instant et de se demander : que signifie, aujourd’hui, etre ceramiste ?

Des potiers sans nom aux artistes signes

Pendant des millenaires, ceux qui faconnaient l’argile sont restes anonymes. Les potiers de l’Antiquite mesopotamienne, ceux qui tournaient les amphores dans les ateliers du Keramikos a Athenes, les artisans Song qui produisaient les celadons les plus raffines de l’histoire — leurs noms se sont perdus dans la poussiere du temps.

Il y a pourtant des exceptions lumineuses. Dans l’Athenes du VIe siecle avant notre ere, Exekias signait ses vases d’une formule magnifique : Exekias epoiesen me — « Exekias m’a fait ». Sur deux amphores celebres, aujourd’hui a Berlin et au Vatican, il ecrit meme Exekias egrapse kapoiese me — « Exekias m’a peint et m’a fait ». Le potier et le peintre ne font qu’un. C’est une revendication d’auteur, un acte de fierte artisanale qui resonne encore vingt-six siecles plus tard.

Mais Exekias reste une exception. Pendant la plus grande partie de l’histoire, le potier est un ouvrier, pas un artiste. Il faudra attendre le mouvement Arts and Crafts de la fin du XIXe siecle, puis l’emergence du studio pottery au XXe, pour que le ceramiste acquiere le statut d’auteur a part entiere.

Atelier de poterie Bernard Leach a St Ives, berceau du mouvement studio pottery

Bernard Leach et la naissance du ceramiste-auteur

L’homme qui a le plus fait pour cette transformation s’appelle Bernard Leach (1887-1979). Ne a Hong Kong, forme au Japon ou il decouvre la ceramique raku lors d’une raku party vers 1911, Leach fonde en 1920, avec le Japonais Hamada Shoji, la celebre Leach Pottery a St Ives, en Cornouailles. Ils y construisent le premier four noborigama (four a chambre grimpant) d’Occident.

Leach publie en 1940 A Potter’s Book, un ouvrage qui deviendra la bible du mouvement. Son idee centrale : le potier n’est pas un simple fabricant d’objets utilitaires, c’est un artiste dont la main, l’oeil et la sensibilite s’expriment dans chaque piece. Le geste du tournage devient un langage. La ceramique acquiert ses lettres de noblesse.

Depuis, des generations de ceramistes ont suivi ce sillon. Mais ce qui me fascine, c’est que malgre l’elevation au rang d’art, le ceramiste reste fondamentalement un artisan — quelqu’un dont le corps entier est engage dans le travail. Et c’est peut-etre la que reside le secret de cette discipline.

Ce que les neurosciences disent de la main dans l’argile

Permet-moi une petite digression scientifique — apres tout, on n’est jamais trop vieux pour apprendre. Les recherches en neurosciences montrent que travailler l’argile active simultanement plusieurs zones du cerveau : le cortex sensoriel (stimule par les millions de terminaisons nerveuses de la main), le cortex moteur (renforce par les mouvements complexes des doigts), et le cortex prefrontal (qui gere l’attention et la prise de decision).

Mais il y a plus fascinant encore. L’argile engage notre proprioception — cette conscience intime de la position de notre corps dans l’espace. La resistance subtile de la terre sous la pression des doigts se synchronise avec la boucle de retroaction proprioceptive du cerveau, le meme systeme que la meditation utilise pour ancrer la conscience dans le corps. Le potier au tour ne pense pas a ce qu’il fait au sens cerebral du terme : il sent ce qu’il fait.

Et puis il y a le flow — cet etat de concentration totale decrit par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi des les annees 1960. Csikszentmihalyi avait observe que des artistes au travail pouvaient ignorer la faim, la fatigue, l’inconfort, tant que l’oeuvre etait en cours. Le processus creatif importait plus que le resultat fini. C’est exactement ce que vivent les ceramistes au tour : le temps se dissout, les soucis s’evaporent, il ne reste que le dialogue entre la main et la terre. Les recherches montrent que dans cet etat, les niveaux de dopamine augmentent progressivement, favorisant la concentration et l’equilibre emotionnel. Des IRM ont meme revele que les ceramistes presentent des connexions plus fortes entre le cortex prefrontal et le gyrus cingulaire anterieur — des zones liees au controle cognitif et a la regulation des emotions.

En somme, tourner n’est pas seulement un geste technique. C’est un acte qui nous rend plus presents, plus calmes, plus vivants.

Quatre ceramistes d’aujourd’hui, quatre visages du metier

Pour cette journee de la ceramique, j’aimerais te presenter quatre artistes contemporains qui incarnent, chacun a sa maniere, la richesse et la diversite du metier.

Jean Girel — le maitre des emaux et du feu

Jean Girel, ne en 1947, est l’un des grands maitres francais de la ceramique. Nomme Maitre d’Art en 2000 par le ministere de la Culture — un titre qui n’est decerne qu’a une poignee d’artisans d’excellence —, Girel est un chercheur autant qu’un createur. Ses emaux, fruit de decennies d’experimentation, reproduisent les phenomenes naturels : cristallisations, surfaces glaciaires, textures minerales. Ses pieces sont exposees au British Museum, au Musee national de Chine, au Palais de Pekin. Quand je regarde une piece de Girel, j’y vois la patience du geologue et l’intuition du poete.

Edmund de Waal — la porcelaine comme langage

Edmund de Waal, ne en 1964, est un cas singulier : ceramiste et ecrivain. Forme des l’age de cinq ans dans un cours du soir, puis apprenti chez Geoffrey Whiting — lui-meme eleve de Bernard Leach —, de Waal a bascule de la tradition vers l’art contemporain. Ses installations — des centaines de petits recipients en porcelaine disposes dans des vitrines minimalistes — explorent la memoire, la diaspora, la materialite des objets. Son livre The Hare with Amber Eyes (2010), recit familial tisse autour d’une collection de netsuke, a touche des millions de lecteurs dans le monde. De Waal nous rappelle que la ceramique n’est pas qu’un objet : c’est un recit.

Takuro Kuwata — l’explosion joyeuse

Ne en 1981 a Hiroshima, Takuro Kuwata est le trublion de la ceramique japonaise contemporaine. Il reprend les techniques traditionnelles du kairagi (surface craquellee) et de l’ishihaze (pierres eclatees a la cuisson), mais les pousse jusqu’a l’exces : emaux epais qui explosent au four, couleurs vives, formes volontairement demesurees. Finaliste du LOEWE Craft Prize en 2018, expose a la Hayward Gallery de Londres, present dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New York et de l’Art Institute of Chicago, Kuwata incarne une ceramique qui refuse la nostalgie et embrasse le risque. Il y a chez lui quelque chose de l’esprit punk — applique a un art millenaire.

Daphne Corregan — l’espace fait terre

Nee en 1954 a Pittsburgh, installee dans le sud de la France depuis 1970, Daphne Corregan a construit une oeuvre inclassable. Ses pieces — realisees a la plaque ou au colombin, enfumees, engobees de blanc, decorees en sgraffite — ne sont ni des vases, ni des sculptures au sens classique. Ce sont des espaces. On les etire, on les decoupe, on les cloisonne. Les motifs empruntent aussi bien a la dynastie Song qu’aux marqueteries francaises du XVIIIe siecle. Ses oeuvres figurent dans les collections du Musee des Arts decoratifs de Paris, du Musee national de ceramique de Sevres, et du Museum of Art and Design de New York. Corregan enseigne le design ceramique a l’Ecole superieure d’Arts plastiques de Monaco depuis 1989. Elle prouve que la ceramique peut etre un art de la pensee autant que de la main.

Eloge de la lenteur et du toucher

Ce qui relie ces quatre artistes — et tous les ceramistes du monde —, c’est le rapport au temps et au corps. Dans une epoque obsedee par la vitesse, le numerique et le virtuel, la ceramique reste un art qui exige qu’on ralentisse. On ne peut pas accelerer le sechage. On ne peut pas tricher avec le four. On ne peut pas simuler la sensation de l’argile qui monte entre les doigts.

Le philosophe japonais Soetsu Yanagi, fondateur du mouvement mingei (artisanat populaire), ecrivait dans les annees 1930 que la beaute nait de l’usage quotidien et de la main anonyme. Il y a dans cette idee quelque chose de profondement democrate : chacun peut tourner, chacun peut toucher la terre, chacun peut creer.

Alors oui, celebrons cette journee. Non pas avec des discours solennels, mais en allant pousser la porte d’un atelier. En tenant une tasse faite main. En sentant, du bout des doigts, la trace du tournage — cette spirale infime qui est la signature de la main humaine.

Car voila ce que nous dit la ceramique, depuis dix mille ans : nous sommes des etres de matiere, et c’est en touchant le monde que nous le comprenons.

— Henri D.