Le vase est un corps
Dans la première partie, on a parlé du parcours et de la technique de Magdalene Odundo — le colombin, le brunissage, les cuissons en réduction. Maintenant, on entre dans le vif du sujet : ce que ses formes racontent. Et crois-moi, elles racontent énormément.
Tu as déjà regardé un vase et eu l’impression qu’il te regardait aussi ? Qu’il avait des hanches, un ventre, une nuque ? Chez Magdalene Odundo, ce n’est pas une impression. C’est une intention. Depuis toujours, les potiers décrivent leurs pièces en termes corporels : la lèvre d’une cruche, le pied d’une assiette, le col d’un vase, l’épaule d’une jarre. Magdalene, elle, pousse cette analogie jusqu’à son point de fusion. Ses vases sont des corps.
Elle le dit elle-même : « La tasse a un corps parce que c’est un récipient, et un être humain est un récipient qui contient ce qui fait de nous des humains. » Ça te donne des frissons, non ?
La femme enceinte du quai de gare
Il y a une anecdote que j’adore, parce qu’elle dit tout. Un jour, dans une gare, Magdalene observe une femme enceinte. Cheveux roux noués en queue de cheval, perchée sur les plus hauts talons du monde, un sac rempli d’affaires pour son futur bébé à la main. Cette silhouette — ce ventre immense, rond, généreux, posé sur ces jambes fines, ces talons vertigineux — va devenir sa muse éternelle.
Regarde ses pièces les plus célèbres : des formes « hugement rondes avec de tout petits pieds » — exactement comme cette femme enceinte en talons aiguilles. Le ventre gonflé du vase, c’est le ventre de la grossesse. Le col fin qui s’élève, c’est le cou, la nuque, la tête. La base étroite, ce sont ces talons impossibles. La vie qui pousse, qui enfle, qui déborde, portée par une grâce improbable.
Mon père a un vase dans son atelier — pas un Odundo, on n’a pas les moyens ! — mais un vase ventru qu’il a fait en pensant à ma mère quand elle m’attendait. Il dit que le ventre rond d’un pot, c’est la forme la plus optimiste qui existe. Je crois que Magdalene serait d’accord.
Les coiffures Mangbetu : quand l’Afrique sculpte le sommet
Mais le corps féminin chez Odundo, ce n’est pas seulement le ventre. C’est aussi la tête. Et là, on voyage jusqu’au Congo.

Les Mangbetu, un peuple du nord-est de la République démocratique du Congo, pratiquaient traditionnellement l’allongement du crâne — une déformation progressive dès l’enfance — et arboraient des coiffures spectaculaires, en forme de cône évasé, tressées en hauteur. Ces silhouettes crâniennes, élancées et majestueuses, fascinent Magdalene.
Dans plusieurs de ses vases, tu retrouves ces profils : des cols qui s’étirent, se courbent, s’évasent en une ouverture inclinée qui évoque directement ces coiffures-sculptures. Ce ne sont pas des copies — Magdalene ne reproduit jamais littéralement. Ce sont des échos, des résonances. Le vase se souvient du corps Mangbetu, sans le citer.
C’est ce qui me fascine chez elle : cette capacité à absorber une forme venue d’ailleurs et à la transformer en quelque chose de nouveau, qui n’appartient qu’à elle. Comme quand mon père regarde un bol coréen du XVe siècle et que, trois semaines plus tard, quelque chose de cette courbe réapparaît dans une de ses pièces, sans qu’il puisse expliquer comment.
Kerma, le Nil et les Cyclades : un dialogue à travers les millénaires
Les références de Magdalene ne s’arrêtent pas à l’Afrique contemporaine. Elles plongent dans les profondeurs du temps.
Les céramiques de Kerma, dans l’actuel Soudan, datent du deuxième millénaire avant notre ère — entre 1750 et 1450 av. J.-C. Ces gobelets funéraires, avec leur partie supérieure noire et leur base rouge-orangé, sont parmi les plus belles céramiques antiques jamais produites. Et devine quoi ? C’est exactement la palette chromatique d’Odundo. Ce rouge et ce noir, obtenus par cuisson en oxydation puis en réduction, c’est un dialogue direct avec Kerma. Quatre mille ans de distance, et la même terre, les mêmes flammes, les mêmes couleurs.
Lors de son exposition « The Journey of Things » au Hepworth Wakefield en 2019, Magdalene a d’ailleurs exposé un véritable gobelet de Kerma — emprunté au Fitzwilliam Museum de Cambridge — juste à côté de ses propres créations. Le visiteur pouvait voir, de ses propres yeux, le fil qui relie ces deux objets séparés par quarante siècles.
Et puis il y a les Cyclades. Ces figurines de marbre blanc, épurées jusqu’à l’os, produites dans les îles grecques entre 3200 et 2000 av. J.-C. — ces formes minimales, sévères, presque abstraites, qui réduisent le corps humain à quelques plans essentiels. Odundo les connaît, les admire, et on retrouve dans ses vases cette même économie de moyens, cette même tension entre figuration et abstraction. Un vase d’Odundo, c’est un corps réduit à son essence.
Ajoute à ça les vases attiques grecs, les céramiques Jōmon du Japon, les pots Nupe du Nigeria, et même les sculptures de Degas, Hepworth, Moore et Rodin — autant de conversations silencieuses qui traversent l’œuvre d’Odundo.
Dame de l’Empire : la consécration institutionnelle
Mais Magdalene Odundo, ce n’est pas seulement une artiste dans son atelier. C’est aussi une figure qui a brisé des plafonds de verre, un par un, avec la patience qu’on met à polir un vase.
Elle enseigne dès 1976 au Commonwealth Institute de Londres, puis au Royal College of Art. En 1997, elle devient professeure de céramique au Surrey Institute of Art & Design. En 2016, elle est nommée professeure émérite de l’University for the Creative Arts.
En 2008, la reine lui décerne l’OBE (Officer of the Order of the British Empire) pour services rendus à l’art. La même année, elle reçoit l’African Art Recognition Award du Detroit Institute of Arts.
Et en 2018, elle franchit un nouveau cap : elle est nommée chancelière de l’University for the Creative Arts — cette même université de Farnham où elle avait débarqué du Kenya en 1971, étudiante étrangère qui ne connaissait personne. Tu mesures le chemin ?
Le point d’orgue arrive le 1er janvier 2020 : Magdalene Odundo est faite Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique (DBE) dans les New Year Honours, pour services rendus à l’art et à l’enseignement artistique. Dame Magdalene Odundo. Une potière kenyane, fille des Abanyala, formée par les femmes Gwari du Nigeria, devenue Dame de l’Empire britannique. Si ce n’est pas un roman, je ne sais pas ce que c’est.
723 900 livres : quand le marché dit oui
Et puis il y a le marché de l’art, qui a son propre langage — celui des chiffres. En juin 2023, lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres, une pièce sans titre de 1990 a presque triplé son estimation pour atteindre 723 900 livres sterling — soit environ 995 000 dollars. Un record absolu pour l’artiste.
723 900 livres pour un vase non émaillé, construit à la main, colombin par colombin, poli pendant des semaines. Pas de glaçure spectaculaire, pas de décor peint, pas de tour de force technique au sens conventionnel. Juste la terre, le geste et le feu. C’est une claque magnifique au monde de l’art qui, pendant trop longtemps, a considéré la céramique comme un « art mineur ».
Ses œuvres sont aujourd’hui dans les collections permanentes de près de cinquante musées internationaux : le British Museum, le Metropolitan Museum of Art de New York, l’Art Institute of Chicago, le National Museum of African Art à Washington, le Cooper-Hewitt, le Hepworth Wakefield, le York Art Gallery, le Museum für Kunst und Gewerbe de Hambourg…

« The Journey of Things » : cinquante vases et quatre mille ans
L’exposition qui résume le mieux l’univers de Magdalene, c’est sans doute « The Journey of Things », présentée au Hepworth Wakefield en 2019, puis au Sainsbury Centre for Visual Arts. Plus de cinquante de ses vases y étaient exposés aux côtés de près de cent objets historiques et contemporains qu’elle avait elle-même sélectionnés : poteries antiques d’Égypte et de Grèce, céramiques africaines et asiatiques, textiles élisabéthains, sculptures de Degas, Hepworth, Moore et Rodin.
L’exposition, conçue avec l’architecte Farshid Moussavi, a été décrite comme « une collection d’objets à briser le cœur, rassemblée par une céramiste intelligente, curieuse et omnivore ». Ce qui aurait pu être un assemblage décousu est devenu, selon la critique, « un voyage remarquablement fluide » — une anatomie des façons dont les humains façonnent les objets et les objets façonnent les humains.
C’est exactement ce que fait Magdalene Odundo depuis cinquante ans : elle façonne la terre, et la terre la façonne en retour.
Ce que Magdalene nous apprend
Si je devais résumer ce que Magdalene Odundo m’a appris — à moi, gamine de dix-sept ans qui traîne dans l’atelier de son père — ce serait ça : la lenteur n’est pas un défaut. Le mélange n’est pas une trahison. Et un vase peut contenir toute l’histoire du monde.
Elle a pris le colombin des femmes Gwari, le brunissage des potières Pueblo, les couleurs de Kerma, les formes des Mangbetu, la rigueur du Royal College of Art, et elle en a fait quelque chose qui n’existait pas avant elle. Pas une fusion — une conversation. Un objet qui parle plusieurs langues en même temps.
Et ça, dans un monde qui te demande de choisir un camp, une identité, une étiquette — c’est peut-être la leçon la plus précieuse de toutes.
Cet article est la partie 2/2 d’une série consacrée à Magdalene Odundo. La partie 1/2 explore son parcours et sa technique.
— Clara M.