Une formation viennoise d’exception

Si vous vous interessez a la ceramique du XXe siecle, vous croiserez tot ou tard le nom de Lucie Rie. Permettez-moi de vous raconter, dans cette premiere partie d’un triptyque que je lui consacre, comment une jeune Viennoise formee au coeur de l’avant-garde autrichienne s’est retrouvee, a trente-six ans, a tout reconstruire dans un ancien box a chevaux londonien.
Nee Lucie Gomperz le 16 mars 1902 a Vienne, elle grandit dans un milieu intellectuel de la bourgeoisie juive assimilee. Son pere, Benjamin Gomperz, est un medecin repute — consultant, entre autres, de Sigmund Freud lui-meme. Ce terreau culturel exceptionnel nourrit tres tot chez la jeune Lucie une sensibilite artistique vive, une curiosite insatiable pour les formes et les matieres.
En 1922, agee de vingt ans, elle s’inscrit a la Kunstgewerbeschule — l’Ecole des arts decoratifs de Vienne, institution prestigieuse etroitement liee a la Wiener Werkstatte, ces fameux “Ateliers viennois” qui, depuis le debut du siecle, incarnent l’ideal du Gesamtkunstwerk, l’oeuvre d’art totale. Tout, de l’architecture au plus modeste objet du quotidien, doit participer a une harmonie d’ensemble. Cette philosophie marquera Lucie Rie de facon indelebile.
Son maitre est Michael Powolny, figure majeure de la ceramique viennoise, celebre pour ses figurines decoratives et ses pieces pleines de fantaisie. Sous sa direction, la jeune etudiante apprend la maitrise du tour, l’art de la precision formelle, et surtout la chimie des emaux — ces glacures dont elle fera, sa vie durant, un terrain d’experimentation inepuisable. Mais si Powolny l’initie a la rigueur technique, Rie ne tarde pas a s’ecarter de son style ornemental. Ses premiers travaux temoignent deja d’une attirance pour la simplicite des silhouettes et la purete des lignes, plus proches de l’architecture que de la decoration appliquee.
Diplomee en 1926, elle installe rapidement un atelier dans la capitale autrichienne. Fait remarquable pour l’epoque, et plus encore pour une femme : son domicile fait office a la fois de studio de creation, de salle d’exposition et de lieu de vie. Ce modele de l’atelier-maison, elle le reproduira plus tard a Londres avec une fidelite frappante.
La consécration viennoise
Les annees qui suivent sont celles d’une reconnaissance croissante. Le travail de Rie se distingue par une approche resolument moderniste dans un paysage ceramique viennois encore largement attache au decoratif. Ses vases aux formes epurees, ses bols aux glacures subtiles attirent l’attention des connaisseurs. En 1937, elle remporte la medaille d’argent a l’Exposition internationale de Paris — cette meme exposition pour laquelle Picasso peint Guernica. A trente-cinq ans, Lucie Rie est une artiste etablie, respectee, dont l’avenir semble trace avec clarte.
Elle recoit egalement les encouragements de Josef Hoffmann, l’architecte et designer legendaire, cofondateur de la Wiener Werkstatte. Que l’un des plus grands noms du design autrichien soutienne son travail en dit long sur le rang qu’elle occupe deja dans le paysage artistique viennois.
Mais l’Histoire, comme vous le savez, ne se soucie guere des carrieres prometteuses.
L’Anschluss : la fin d’un monde
Le 12 mars 1938, les troupes allemandes entrent en Autriche. L’Anschluss — l’annexion par l’Allemagne nazie — met brutalement fin a la Vienne cosmopolite et liberale dans laquelle Rie a grandi et construit sa carriere. Pour les Juifs autrichiens, le basculement est immediat et violent. Les persecutions commencent des les premiers jours.
Pour Lucie Rie, c’est l’effondrement. En quelques semaines, tout ce qu’elle a construit pendant plus d’une decennie — l’atelier, la clientele, la reputation, les perspectives — s’evanouit. Elle n’a d’autre choix que la fuite.
En septembre 1938, accompagnee de son mari Hans Rie — un homme d’affaires qu’elle avait epouse en 1926 et dont elle divorcera en 1940 —, elle quitte Vienne pour Londres. Dans ses valises, quelques vetements et, soigneusement enveloppes dans du tissu pour les proteger, une poignee de ses pots. Ces pieces, rescapees de l’exil, constituent les seuls temoins materiels de sa vie d’avant.
Il faut mesurer ce que signifie cet arrachement. A trente-six ans, au sommet de sa maturite artistique, Lucie Rie abandonne une ville ou elle est reconnue pour un pays dont elle ne connait pas vraiment la langue, les codes, ni la scene ceramique. Comme le souligne Emmanuel Cooper dans sa biographie de reference, Lucie Rie: Modernist Potter, l’exil est pour elle une “rupture totale” — non seulement geographique, mais esthetique et professionnelle.
Londres, octobre 1938 : recommencer a zero
La Londres dans laquelle debarque Lucie Rie a l’automne 1938 est une ville qui se prepare a la guerre. L’ambiance est lourde, les accords de Munich viennent d’etre signes, et la communaute des refugies juifs d’Europe centrale s’etoffe de semaine en semaine.
Rie trouve un logement au 18 Albion Mews, une ruelle etroite d’anciennes ecuries reconverties, situee a deux pas de Hyde Park, dans le quartier de Bayswater. L’endroit est modeste — tres loin du confort viennois — mais il possede un atout decisif : l’espace au rez-de-chaussee peut accueillir un atelier.
C’est la que, avec une determination qui force l’admiration, elle installe un four electrique et un tour. Ce choix du four electrique est significatif. A l’epoque, la ceramique britannique est dominee par l’ecole de Bernard Leach, qui prone le retour a la tradition artisanale, les cuissons au bois, les ateliers ruraux et une esthetique fortement influencee par la poterie japonaise. Rie, avec son four electrique urbain, son esthetique viennoise moderniste et ses glacures sophistiquees, est aux antipodes de cette doxa. Elle le restera.
Le 18 Albion Mews deviendra un lieu legendaire de l’histoire de la ceramique du XXe siecle. Lucie Rie y vivra et travaillera pendant pres de cinquante ans, jusqu’a ce que la maladie l’oblige a cesser toute activite dans les annees 1990. L’atelier, reste quasiment inchange durant tout ce temps, a ete reconstitue dans les galeries de ceramique du Victoria and Albert Museum, ou vous pouvez le visiter aujourd’hui.
L’hostilite du milieu britannique
Mais n’imaginez pas un accueil chaleureux. Si Londres offre un refuge physique, le milieu ceramique britannique se montre, dans un premier temps, singulierement inhospitalier. Rie cherche naturellement a se faire connaitre, a montrer son travail, a obtenir les autorisations necessaires pour vendre ses pieces. Elle se heurte a un mur.
A la declaration de guerre en 1939, en tant que ressortissante autrichienne, elle est classee “enemy alien” — etrangere ennemie. Ironie cruelle pour une femme qui a fui le nazisme. Le Board of Trade lui refuse la licence indispensable pour commercialiser ses poteries. Son art, pour l’heure, est interdit de marche.
Plus douloureux encore sur le plan artistique : Bernard Leach, le “pere” de la ceramique britannique moderne, visite son atelier et emet un jugement sans appel. Ses pots, declare-t-il, manquent d‘“humanite”. Sous cette formule lapidaire se cache un fossé esthetique profond : pour Leach, nourri de la tradition anglo-japonaise, la ceramique doit exprimer la rusticite, l’imperfection assumee, la trace de la main dans la terre. Les formes pures, les glacures raffinées, la precision presque architecturale de Rie lui semblent froides, intellectuelles, depourvues d’ame.
Ce rejet initial aurait pu briser une artiste moins determinee. Lucie Rie encaisse, mais ne cede rien. Elle ne modifiera jamais sa vision pour se conformer au gout dominant. Cette intransigeance, cette fidelite a son propre langage formel, constitue l’une des lecons les plus precieuses qu’elle nous leguera.
Trouver des allies dans l’exil
Fort heureusement, Rie n’est pas completement isolee. Elle trouve un reseau de solidarite parmi les autres refugies juifs d’Europe centrale installes a Londres. Parmi eux, Fritz Lampl, artiste et designer verrier autrichien, dirige l’atelier de verre Bimini a Soho. C’est lui qui, le premier, lui tend la main professionnellement. Ne pouvant vendre ses poteries, Rie commence a travailler pour Lampl, concevant des boutons en verre pour l’industrie de la mode.
Cette activite, qui peut sembler anecdotique, va s’averer decisive pour la suite de son parcours. Mais c’est une histoire que je vous raconterai dans le prochain volet de ce triptyque.
Ce que je souhaite que vous reteniez de cette premiere partie, c’est la force d’ame extraordinaire de cette femme. Formee au sein de l’une des ecoles d’art les plus exigeantes d’Europe, couronnee a Paris, reconnue a Vienne, elle se retrouve a trente-six ans refugiee dans un ancien box a chevaux londonien, privee du droit d’exercer son art, jugee inadequate par l’establishment ceramique de son pays d’accueil. Et pourtant, elle reste. Elle installe son tour. Elle allume son four. Elle attend.
La patience est une vertu de ceramiste. Lucie Rie la possedait au plus haut degre.
A suivre : des boutons de guerre aux sommets de l’art (2/3)
— Henri D.