L’outsider de la ceramique britannique
Quand Lucie Rie debarque a Londres en 1938, fuyant l’Autriche annexee par les nazis, elle est deja une potiere accomplie. Formee a la Kunstgewerbeschule de Vienne, medaillee a l’Exposition universelle de Paris en 1937, elle maitrise le tour, les emaux, les formes epurees du Bauhaus et de la Wiener Werkstatte.
Mais le monde de la ceramique britannique ne l’attend pas.
Bernard Leach regne. Sa philosophie domine tout : une tradition anglo-orientale qui marie l’artisanat rural anglais aux techniques japonaises. Les pots sont lourds, terreux, rustiques. L’email est discret. La forme sert la fonction. Leach a codifie les regles dans A Potter’s Book (1940), devenu une bible.
Rie ne correspond a aucun de ces criteres. Ses pots sont fins. Ses couleurs vives. Ses formes geometriques. Leach lui-meme juge son travail “trop emaille, trop finement tourne, sans humanite”.
La sentence est rude. Mais Rie ne cede pas.
18 Albion Mews : le laboratoire
Son studio, c’est 18 Albion Mews, une ancienne ecurie reconvertie pres de Hyde Park. Un espace minuscule. Un tour. Un four. Des centaines de tests d’email colles aux murs, etiquetes avec une precision de chimiste.
Car Lucie Rie est une obsedee de la technique. Chaque email est teste, note, repertorie. Elle melange des oxydes de manganese, de cuivre, d’etain. Elle invente des textures volcaniques, des surfaces craquelee a l’or, des degradees qui passent du rose au bronze. Son approche est scientifique autant qu’artistique : elle tient des carnets d’experiences ou chaque cuisson est documentee.
Pendant la guerre, elle fabrique des boutons en ceramique pour survivre. Ce n’est pas de l’art. Mais c’est du tour. Et le tour, pour Rie, c’est la vie.
En 1946, un jeune refugie allemand pousse la porte du studio. Il s’appelle Hans Coper. Il ne sait rien de la ceramique. Elle lui apprend tout. Ensemble, ils vont former le duo le plus influent de la ceramique britannique du XXe siecle.
La revanche moderniste
Coper encourage Rie a abandonner la fabrication de boutons et a revenir a ce qu’elle sait faire : des pots modernistes, finement tournes, qui tiennent autant de la sculpture que de l’objet fonctionnel.
Et la, quelque chose bascule.
Ses bols a pied haut deviennent sa signature. La forme est tendue, presque architecturale. Le pied, etroit comme une tige, defie la gravite. L’email, souvent blanc ou manganese, capte la lumiere avec une subtilite que la photographie peine a restituer. Ses vases-bouteilles, au col etroit et a la panse genereuse, empruntent au vocabulaire de Brancusi autant qu’a celui de la ceramique.
Face a la tradition Leach — rustique, japonisante, tournee vers le passe —, Rie propose une sensibilite continentale, urbaine, resolument moderne. Ses pots dialoguent avec le design scandinave, l’architecture de Mies van der Rohe, l’art abstrait.
Le paradoxe, c’est que les deux camps finissent par se respecter. Leach et Rie deviennent amis, malgre leurs desaccords esthetiques. Ils partagent, au fond, la meme conviction : le pot est un objet complet, qui merite la meme attention qu’une toile ou une sculpture.
Dame Commander : la consecration
La reconnaissance vient lentement, puis d’un coup.
Dans les annees 1960 et 1970, les musees s’ouvrent. Rie expose au Victoria and Albert Museum, a la Kunsthalle de Dusseldorf, au Metropolitan Museum de New York. Les collectionneurs la decouvrent. Les critiques revisent leur jugement.
En 1968, elle est faite Commander of the Order of the British Empire (CBE). Ce n’est qu’un debut.
En 1991, la reine Elizabeth II l’eleve au rang de Dame Commander of the Order of the British Empire (DBE). Lucie Rie, refugiee autrichienne, devenue la ceramiste la plus decoree de Grande-Bretagne. Le titre de “Dame” — equivalent feminin du titre de chevalier — consacre une oeuvre de plus de cinquante ans.
Elle a alors 89 ans. Sa sante declinera dans les annees suivantes. Elle meurt en 1995, a 93 ans, dans son appartement londonien.
Le studio au musee
Apres sa mort, son atelier de 18 Albion Mews est demonte piece par piece. En 2009, le Victoria and Albert Museum reconstitue l’integralite du studio dans sa galerie de ceramiques. Le tour. Le four. Les etageres de tests d’email. Les outils. Tout est la, fige dans une exactitude presque troublante.
C’est la premiere fois qu’un musee britannique de cette envergure consacre un espace permanent a l’atelier d’un ceramiste. Le geste dit tout : Rie n’est plus une potiere. Elle est un patrimoine.
Les encheres s’emballent
Le marche, lui aussi, a compris.
En novembre 2023, un bol a pied date de 1981 s’envole a 330 200 livres sterling chez Phillips a Londres, pulverisant l’estimation haute de 80 000 livres. Nouveau record mondial pour l’artiste.
En decembre 2023, un autre bol atteint 406 800 euros (438 882 dollars) chez Bonhams Cornette de Saint Cyr a Paris.
En decembre 2024, Phillips organise a New York “Moved by Beauty”, la premiere vente entierement consacree a Lucie Rie aux Etats-Unis : 71 lots, 3,2 millions de dollars au total. Un bol en porcelaine blanche a pied, date des annees 1970, atteint 422 910 dollars — deuxieme plus haut prix jamais enregistre pour la ceramiste.
Pour un bol. Fait a la main. Sur un tour. Dans une ancienne ecurie de Londres.
L’heritage Rie
Lucie Rie n’a pas fonde d’ecole. Elle n’a pas ecrit de manifeste. Elle n’a pas theorise. Elle a tourne. Tous les jours. Pendant soixante ans.
Mais son influence est partout. Dans la ceramique contemporaine, on retrouve ses proportions tendues, ses pieds hauts, ses emails experimentaux. Edmund de Waal, l’auteur du Lievre aux yeux d’ambre, cite Rie comme son inspiration premiere — il a travaille dans son atelier.
Elle a prouve qu’on pouvait etre moderniste et potier. Que l’email pouvait etre une palette. Que le bol pouvait etre une architecture. Et que la tradition n’est pas un mur — c’est un point de depart.
Dans la galerie du V&A, son tour attend toujours. Comme si elle allait revenir s’asseoir, mouiller l’argile, et recommencer.
— Samir K.