Chers lecteurs, cheres lectrices,
Le 28 mai, nous celebrons la Journee mondiale du ceramiste. Cette journee, nee de l’initiative de potiers uruguayens qui ont elargi le “Dia del ceramista latinoamericano” a l’echelle planetaire, rassemble aujourd’hui plus de 3 000 ceramistes a travers le monde sous le mot-diese #worldceramicday.
A cette occasion, j’ai voulu donner la parole a cinq artisans qui, chacun a leur maniere, ont un jour choisi la terre. Leurs parcours sont differents — certains sont venus a la ceramique par vocation precoce, d’autres par reconversion tardive — mais tous partagent cette meme conviction : travailler l’argile, c’est se reconnaitre soi-meme.
Comme je le dis souvent a mes eleves le premier jour de cours : “La terre ne ment pas. Si vous etes distrait, elle s’affaisse. Si vous etes trop brusque, elle se dechire. Elle vous oblige a etre present.” Voici cinq artisans qui ont compris cela.
Emmanuel Boos — “La ceramique m’a trouve a quatorze ans”
Ne a Saint-Etienne en 1969, Emmanuel Boos pratique la ceramique depuis l’age de quatorze ans. C’est un parcours rare, presque monacal dans sa constance. Eleve du Maitre d’art Jean Girel entre 2000 et 2003, puis docteur de l’Universite de Westminster a Londres pour sa these “La poetique de l’email — Perception de la profondeur sur une surface ceramique emaillee”, Emmanuel incarne cette alliance entre rigueur intellectuelle et sensibilite du geste.
Laureat du Prix Jeune Createur des Ateliers d’Art de France en 2003, du Prix SEMA National en 2004, puis du Grand Prix de la Creation de la Ville de Paris en 2005, il est depuis 2016 artiste en residence a la Manufacture de Sevres ou il explore les monolithes en porcelaine et les palettes d’email.
“Je n’ai pas choisi la ceramique”, dit-il volontiers. “C’est elle qui m’a trouve.” Ses formes closes — paves, cubes, livres — sont faussement pleines, mysterieuses et abstraites. Elles nous rappellent, comme je le montre a mes eleves, que la surface d’un email est un paysage a elle seule.
Cecile Queguiner — “Vingt ans de micro, puis les mains dans la terre”
Le parcours de Cecile Queguiner est l’un de ceux que je cite le plus souvent quand un eleve adulte me confie douter de sa legitimite. Pendant vingt ans, Cecile a ete journaliste a Radio France. Un metier passionnant, dit-elle, mais ou elle avait l’impression de ne jamais avoir de prise reelle sur ses projets.
En 2018, elle obtient son CAP de tournage en ceramique, complete sa formation aux emaux, et ouvre L’Atelier Q dans son garage a Pantin. Fille d’antiquaires qui l’ont elevee parmi les faiences anciennes et les porcelaines chinoises, Cecile reconnait que la terre l’attendait depuis toujours. Depuis 2020, elle enseigne aussi le tournage aux adultes et le modelage aux enfants.
Sa lecon : il ne faut pas confondre retard et maturation. Comme un email qui a besoin de plusieurs cuissons pour reveler sa profondeur.
Judith Lasry — “La terre m’a liberee du design”
Diplomee de l’Ecole Boulle en design, Judith Lasry a decouvert la ceramique a la fin de ses etudes, avec un projet de diplome audacieux : “Manger l’immonde”, une vaisselle integrant l’insecte au rituel alimentaire. C’est Marie Lautrou qui lui a enseigne la technique du pince, et Ulrike Weiss qui lui a appris a fabriquer ses propres emaux.
Apres quelques annees a Paris, Judith a quitte la ville pour s’installer dans sa maison de famille a Saint-Amand-en-Puisaye, ce village de Bourgogne ou l’on pratique la poterie depuis le XIVe siecle et qui compte aujourd’hui plus de trente ceramistes. Elle n’utilise pas de tour : elle pince, elle modele, comme un sculpteur. Ses emaux, elle les fabrique elle-meme — dernierement a base de cendres de sarments de vigne.
Depuis son atelier bourguignon, elle cree la vaisselle de restaurants parisiens comme Dersou, L’Office ou Mokonuts. Comme quoi, on peut quitter Paris et continuer a nourrir la capitale — au sens propre.
Dora Stanczel — “L’ocean et la porcelaine parlent la meme langue”
Franco-hongroise, Dora Stanczel a un parcours qui illustre parfaitement les chemins de traverse de la ceramique contemporaine. Diplomee en arts numeriques — un master en arts et sciences —, elle se forme ensuite aupres des meilleurs porcelainiers d’Europe et ouvre en 2015 son propre atelier a La Rochelle, DS Ceramic.
Ce qui frappe chez Dora, c’est sa defense revendiquee de l’imperfection. La ou la porcelaine classique vise le sans-faute, elle fait de l’accident le point focal de son art. Navigatrice passionnee qui prend la mer chaque semaine, elle puise dans le paysage aquatique une inspiration constante : derriere les courbes et les ondulations dorees de ses pieces, on devine les vagues de l’Atlantique.
Je montre souvent ses pieces en cours pour illustrer ce paradoxe : la porcelaine, matiere de la perfection imperiale, devenue medium de l’imprevu.
Julie Boucherat — “Ma mere m’a mis l’argile entre les mains”
Nee a Nice en 1987, Julie Boucherat est peut-etre celle dont la vocation est la plus limpide. Son grand-pere etait tapissier decorateur, sa grand-mere couturiere, sa mere sculpta l’argile. Des l’enfance, sa mere l’inscrit a des cours de poterie. Le geste etait la avant meme que le mot “vocation” n’ait un sens.
Pourtant, c’est d’abord le journalisme qui l’attire : elle travaille dans la presse decoration a Paris, entouree d’artistes et d’artisans. C’est la qu’elle rejoint l’atelier Terre de Lune d’Annie Metzger et commence a faconner ses premieres pieces en gres. A la naissance de sa fille, elle quitte Paris pour le Pays basque et fonde Mano Mani en 2019.
Autodidacte qui suit regulierement des stages aupres de maitres potiers japonais — Rizu Takahashi, Yoh Tanimoto —, Julie developpe une approche qu’elle appelle la “ceramique immersive” : ses pieces dialoguent avec la video, le son, la narration. Une belle facon de rappeler que l’argile n’a jamais eu peur de la modernite.
En guise de conclusion
Cinq parcours, cinq manieres d’arriver a la terre. L’un y est depuis l’adolescence, l’autre a attendu vingt ans de carriere pour franchir le pas. L’une a quitte Paris pour la Bourgogne, l’autre a traverse l’Europe pour s’installer face a l’ocean.
Mais tous vous diront la meme chose, et c’est ce que j’observe chaque jour dans mon atelier : la ceramique exige une forme de sincerite que peu de metiers demandent. La terre detecte le faux, le presse, le superficiel. Elle reclame du temps, de l’attention, de la presence.
En cette Journee mondiale du ceramiste, je vous invite a celebrer non seulement les objets — bols, vases, sculptures — mais surtout les mains et les histoires qui les faconnent. Si vous souhaitez decouvrir d’autres portraits et parcours, l’association Terre et Terres et le site des Ateliers d’Art de France sont d’excellentes portes d’entree.
Bonne fete a tous les ceramistes, et a ceux qui hesitent encore : la terre vous attend.
— Henri D.