Un gamin du Deep South qui ne tenait pas en place

Imagine un peu le tableau. On est en 1857, a Biloxi, Mississippi – ce bout du monde ou le bayou rencontre le golfe du Mexique, ou l’air colle a la peau et ou les huitres sont une religion. C’est la que nait George Edgar Ohr, fils d’immigrants alsaciens. Son pere tient la premiere forge de la ville, sa mere gere une epicerie. Le petit George, lui, n’a pas vraiment le profil de l’enfant sage. Il enchaine les boulots – apprenti forgeron, commis de magasin, matelot occasionnel – sans jamais rien trouver qui le fasse vibrer.

Et puis, en 1879, tout bascule. Son ami d’enfance, Joseph Fortune Meyer, un potier installe a La Nouvelle-Orleans dont la famille vient aussi d’Alsace, lui propose un apprentissage. Dix dollars par mois et, comme Ohr le dira lui-meme plus tard, “la chance de piquer un metier”. Le jour ou il touche un tour de potier pour la premiere fois, c’est la revelation. Il ecrira : “Quand j’ai trouve le tour, je l’ai senti partout en moi, comme un canard sauvage dans l’eau”. Chez nous, a l’atelier, mon pere dit souvent que la terre te choisit autant que tu la choisis. George Ohr, elle l’a carrément kidnappe.

Le grand tour : seize Etats, un tour de potier, zero limites

Apres son apprentissage, Ohr ne rentre pas gentiment a Biloxi. Non. Il se lance dans un periple de deux ans a travers seize Etats americains, visitant chaque poterie qu’il peut trouver. Il absorbe tout : les techniques du Nord, les traditions du Sud, les tours de main des vieux maitres. Il veut tout savoir, tout comprendre, tout voler – au sens noble du terme.

Quand il revient enfin a Biloxi en 1883, il a 26 ans et exactement 26 dollars et 80 cents en poche. Avec ca, il construit tout : il fabrique lui-meme les ferronneries, le tour, le four, il descend du bois de charpente par la riviere, le scie en planches et monte son atelier de ses propres mains. Il va meme creuser son argile dans les berges de la riviere Tchoutacabouffa, un nom a coucher dehors qui sonne comme un sort vaudou. Mon pere, qui se bat parfois avec son fournisseur d’argile, en serait jaloux : Ohr, lui, allait chercher sa matiere premiere a la source, littéralement.

Le showman a la moustache tentaculaire

Alors la, accroche-toi, parce que George Ohr n’etait pas juste un potier. C’etait un personnage. Imagine un type au fin fond du Mississippi, debut du XXe siecle, avec une moustache monumentale qu’il torsadait vers l’exterieur comme des tentacules de pieuvre, des cheveux herissés en pointes dans des directions opposees, et des tenues que meme les excentriques de La Nouvelle-Orleans trouvaient un peu much. Il cultivait cette image avec un soin maniaque – c’etait son marketing, son identite, son truc.

Son atelier, il l’avait baptise le “Pot-Ohr-E” – un jeu de mots sur son nom et pottery. L’endroit etait couvert de panneaux delirants qui attiraient les touristes comme des mouches. Les gens venaient regarder le bonhomme travailler autant que ses pieces. Il faisait des demonstrations de tournage, il racontait des histoires, il inscrivait des poemes grivoix sur ses pots. C’etait le premier artiste-potier a comprendre que l’art, ca se vend aussi avec de la personnalite.

Et son titre autoproclamé ? “The Greatest Art Potter on Earth” – le Plus Grand Potier d’Art de la Terre. Rien que ca. Il le clamait a qui voulait l’entendre, et a ceux qui ne voulaient pas aussi. Il concedait que certains le prenaient pour un “dingue”, mais ca ne le derangeait pas une seconde. Il se faisait appeler le “Mad Potter of Biloxi”, le Potier Fou, et il portait ce titre comme une couronne.

Des parois impossiblement fines et des formes venues d’ailleurs

Mais attention : derriere le showman, il y avait un artisan d’une habilete phenomenale. Et c’est la que ca devient vraiment dingue.

George Ohr tournait des parois d’une finesse invraisemblable. Je te parle de murs si fins qu’on dirait des coquilles d’oeuf, des feuilles de papier. Mon pere, qui tourne depuis trente ans, quand il a vu des photos de pieces d’Ohr pour la premiere fois, il a dit : “C’est pas humain.” Ohr poussait la terre au bout de ses limites, la ou elle commence a gondoler, a s’effondrer – et c’est exactement la qu’il intervenait.

Entre 1895 et 1903, il entre dans sa periode la plus radicale. Il tord, pince, froisse, plie ses formes comme personne avant lui. Ses vases ressemblent a des organismes vivants, a des fleurs en train de se faner, a des coquillages ecrases. Les bords ondulent comme des rubans. Les corps se contorsionnent. C’est de la sculpture autant que de la ceramique, et c’est cinquante ans avant que quiconque dans le monde de l’art ne fasse quelque chose de comparable.

Ses glacures, c’est le meme delire. Il experimentait comme un chimiste fou, superposant les couches, melangeant les oxydes, obtenant des surfaces irisees, metalliques, mouchetees – des effets que les ceramistes contemporains ont encore du mal a reproduire. Il traitait la glacure comme un peintre traite sa toile : en toute liberte.

Et sa regle d’or : “No two alike”pas deux pareilles. Ce n’etait pas un slogan. C’etait un manifeste. Chaque piece etait unique, irrepetible, un evenement en soi.

Le feu de 1894 : quand tout brule, tout recommence

Le 12 octobre 1894, a deux heures du matin, le Bijou Oyster Saloon prend feu. L’incendie devore une grande partie de Biloxi, y compris l’atelier d’Ohr. Des annees de travail, parties en fumee.

N’importe qui aurait baisse les bras. Pas Ohr. Il recupere ses pieces calcinées et les garde – il les appelle ses “bebes tues”, ses killed babies. Il contracte un emprunt et reconstruit. Pas un modeste atelier, non : une nouvelle poterie avec une tour de cinq etages en forme de pagode, baptisee “Biloxi Art Pottery Unlimited”. Les touristes reviennent en masse. Et les specialistes considerent cet incendie comme le tournant de sa carriere : en renaissant de ses cendres, Ohr s’est libere de son passe. Le potier d’avant le feu faisait du bon travail. Le potier d’apres le feu faisait de l’art.

Josie, dix enfants, et la solitude du genie

En 1886, George epouse Josephine Gehring, une jeune femme de La Nouvelle-Orleans qu’il a rencontree a l’Exposition universelle de 1885. Elle a 17 ans, il en a 29. Ils auront dix enfants, dont seuls six survivront – un deuil recurrent qui marquera profondement l’homme.

Cette famille nombreuse, il faut la nourrir. Alors Ohr fabrique aussi des choses pratiques : des conduits de cheminee, des jardinières, des cruches ordinaires. Le pain quotidien. Mais le soir, quand les commandes sont terminees, il retourne a ses pieces experimentales, celles qui ne se vendent pas, celles que personne ne comprend.

Parce que c’est ca, le drame de George Ohr : personne ne comprenait. En 1904, il voyage jusqu’a l’Exposition universelle de Saint-Louis avec des centaines de pieces. Les gens s’arretent, regardent, s’etonnent… et repartent les mains vides. Il ne vend rien. Pas une seule piece. Le public veut du joli, du decoratif, du sage. Ohr leur proposait l’avenir, et l’avenir, en 1904, ca faisait peur.

“Quand je serai parti, mon travail sera celebre”

Vers 1907, George Ohr prend une decision radicale. Il arrete de glacer ses pieces, puis il arrete tout. Il ferme son atelier. Il empaquette methodiquement sa production – des milliers et des milliers de pieces – et les stocke. Il demande a ses heritiers de ne pas toucher a la collection avant cinquante ans apres sa mort.

Et il prononce ces mots, qui resonnent aujourd’hui comme une prophetie : “Quand je serai parti, mon travail sera loue, honore et cheri. Ca viendra.”

George Edgar Ohr meurt le 7 avril 1918, a 60 ans, en pleine pandemie de grippe espagnole. Il est enterre a Biloxi, dans cette terre du Mississippi qu’il avait tant aimee, celle-la meme qu’il extrayait de la riviere pour la transformer en art.

Son travail est reste incompris de son vivant. Les critiques le trouvaient bizarre. Les collectionneurs le trouvaient derangeant. Le public le trouvait amusant – un freak show de plus dans le Deep South.

Mais Ohr avait raison. Ca allait venir. Et ca, c’est l’histoire de la deuxieme partie.


Dans le prochain article, on parlera de ce qui s’est passe apres : dix mille pieces oubliees dans un grenier, un barbier du New Jersey qui flaire le coup du siecle, et un musee signé Frank Gehry. La revanche posthume du plus grand potier fou d’Amerique.

— Clara M.