Un tresor sous la poussiere

Si tu as lu la premiere partie, tu sais que George Ohr a ete le potier le plus en avance sur son temps – et le plus ignore. Quand il meurt en 1918, il laisse derriere lui une montagne de ceramiques empaquetees et une demande a ses enfants : ne touchez a rien pendant cinquante ans.

Et ses enfants obeissent. Sa femme Josephine et ses cinq fils survivants vivent leur vie. Ils ouvrent une station-service. De temps en temps, ils vendent une piece pour quelques dollars, mais l’essentiel de la collection reste la, entassee dans le grenier d’un garage derriere la station, a Biloxi, Mississippi. Des milliers de pots – entre 6 000 et 10 000 selon les estimations – qui prennent la poussiere sous le toit en tole du Deep South. Des masterpieces aux parois fines comme du papier, empilees a cote de bibelots et de pieces utilitaires, dans une obscurite totale.

Pendant des decennies, personne ne vient. Personne ne demande. Le monde de l’art ne sait meme pas que cette collection existe. George Ohr avait predit que son heure viendrait. Mais en 1960, ca ne semblait toujours pas pour demain.

Jim Carpenter : le barbier qui a change l’histoire de la ceramique

Et puis, en 1968 – pile cinquante ans apres la mort d’Ohr, comme si le destin avait lu le script –, un type debarque a Biloxi. Il s’appelle James W. Carpenter. C’est un barbier de Montague, petit bled du New Jersey, avec un side-hustle de brocanteur. Il est descendu dans le Sud avec sa femme pour chiner des voitures anciennes. Il contacte les fils Ohr en esperant trouver une vieille Cadillac ou une Ford Model T dans le garage familial.

Ce qu’il trouve, c’est autre chose.

Quand les portes du garage s’ouvrent, Carpenter ne tombe pas sur une carrosserie chromee. Il tombe sur des milliers de pots, les plus etranges et les plus merveilleux qu’il ait jamais vus. Des formes tordues, pincees, froissees. Des glacures psychedeliques avant l’heure. Des parois si fines qu’elles semblent impossibles. Tout est la, intact, exactement comme George Ohr l’avait laisse un demi-siecle plus tot.

Carpenter n’est pas ceramiste. Il n’a probablement jamais entendu parler de George Ohr. Mais il a un instinct de chineur extraordinaire. Il sent que c’est important. Et il fait quelque chose de completement dingue : il decide d’acheter toute la collection.

L’affaire du siecle

Les negociations durent jusqu’en 1972. Le prix exact reste un sujet de debat : selon les sources, Carpenter aurait paye entre 50 000 et 100 000 dollars pour l’ensemble. La tradition orale de la famille Ohr penche vers 100 000 dollars. Ce qui est certain, c’est que pour financer l’achat, Carpenter a hypotheque pratiquement tout ce qu’il possedait. Sa maison, ses economies, tout.

Ensuite, il charge les quelque 10 000 pieces dans un camion et les remonte jusqu’au New Jersey. Imagine la scene : un barbier du fin fond du Garden State qui debarque chez lui avec un semi-remorque rempli de ceramiques d’un potier dont personne n’a jamais entendu parler. Sa femme a du avoir une reaction… memorable.

Mais Carpenter ne s’arrete pas la. Avec une patience de moine, il commence a introduire les oeuvres d’Ohr sur le marche de l’art-poterie de Manhattan, qui est alors en plein boom dans les annees 1970 et 1980. Piece par piece, collectionneur par collectionneur, il construit la reputation d’un homme mort depuis plus d’un demi-siecle.

Le monde de l’art ouvre les yeux

Et ca marche. Lentement d’abord, puis comme une avalanche.

Dans les annees 1980, les critiques commencent a realiser ce que les historiens de l’art soupconnaient deja : Ohr n’etait pas un excentrique regional. C’etait un precurseur de l’expressionnisme abstrait, un artiste qui faisait en 1900 ce que le monde de la ceramique ne ferait qu’a partir des annees 1950. Ses formes tordues anticipaient le mouvement Funk Ceramics de la cote Ouest. Ses glacures experimentales prefiguraient des decennies de recherche.

Les grands noms commencent a s’y interesser. Jasper Johns achete des pieces. Andy Warhol aussi. Tu imagines ? Warhol, le pape du Pop Art, qui collectionne les pots d’un type du Mississippi mort en 1918. Il y a une logique poetique la-dedans : deux showmen, deux genies de l’autopromotion, separes par un siecle mais unis par cette conviction que l’art et la personnalite sont inseparables.

Les musees suivent. Le Metropolitan Museum of Art de New York acquiert des pieces. Le Smithsonian aussi. Les grandes maisons de ventes aux encheres – Sotheby’s, Rago, Christie’s – commencent a proposer des Ohr dans leurs catalogues. Les prix grimpent.

La fievre Ohr : quand les prix s’envolent

Aujourd’hui, le marche des ceramiques de George Ohr est en ebullition. Les pieces les plus simples – petits bols, formes sages – se negocient entre 3 000 et 10 000 dollars. Les grandes pieces avec ses formes tordues iconiques atteignent 25 000 a 75 000 dollars. Et les raretés – les vases a glacures irisees, les formes les plus extremes – depassent les 100 000 dollars aux encheres.

Rappelle-toi : en 1904, a l’Exposition universelle de Saint-Louis, Ohr n’avait pas vendu une seule piece. Aujourd’hui, un seul de ses pots vaut plus que ce que Carpenter a peut-etre paye pour la collection entiere. Le marche a enregistre des hausses d’environ 20 % ces dernieres annees, et la tendance ne faiblit pas.

Mon pere, quand il voit passer les resultats d’encheres, il secoue la tete en riant : “Si seulement mes pots pouvaient prendre autant de valeur en cent ans…” Mais la verite, c’est que ce n’est pas le temps qui a donne de la valeur aux pieces d’Ohr. C’est leur qualite brute, leur audace, leur singularite absolue. Le temps a juste permis au monde de rattraper son retard.

Un musee signe Frank Gehry : la consecration ultime

Pendant que le marche s’emballait, Biloxi n’avait pas oublie son fils prodigue. Dans les annees 1990, des citoyens de la ville fondent le George Ohr Arts & Cultural Center, qui deviendra le Ohr-O’Keefe Museum of Art. Et pour concevoir le batiment, ils font appel a personne d’autre que Frank Gehry – l’architecte du Guggenheim de Bilbao, la star absolue de l’architecture contemporaine.

Gehry dessine un campus de cinq batiments en acier inoxydable poses sur un terrain de 4 acres plante de chenes centenaires. Son concept : les structures doivent “danser avec les arbres”. Les formes ondulantes, organiques, un peu folles des batiments font echo aux formes tordues des pots d’Ohr. C’est un hommage architectural au genie du potier.

Les travaux commencent en 2003. Et puis, le 29 aout 2005, l’ouragan Katrina frappe. Les structures de Gehry, ancrees dans des pilotis enfonces a 18 metres de profondeur, auraient probablement survecu. Mais une barge de casino, longue comme un pate de maisons, est projetee sur le chantier et ecrase la galerie afro-americaine. Des annees de travail, aneantis par la tempete.

Mais comme Ohr apres l’incendie de 1894, Biloxi reconstruit. Le musee ouvre finalement ses portes le 8 novembre 2010. Les batiments de Gehry se dressent entre les vieux chenes, lumineux, audacieux, magnifiques. Et a l’interieur, les pieces de George Ohr trouvent enfin la maison qu’elles meritent.

Quand je pense a cette consecration, ca me donne des frissons. Un musee Frank Gehry pour un potier que personne ne prenait au serieux de son vivant. Un architecte de genie pour honorer un ceramiste de genie. Il y a une justice la-dedans.

L’heritage vivant du Mad Potter

Aujourd’hui, George Ohr est considere comme le pere de la ceramique d’art americaine moderne. Son influence se retrouve partout : dans les ateliers des ceramistes contemporains qui revendiquent sa liberte formelle, dans les ecoles d’art qui enseignent son approche experimentale, dans les galeries qui exposent la ceramique comme un art majeur et non un artisanat mineur.

Sa prophetie s’est realisee au-dela de tout ce qu’il pouvait imaginer. “Quand je serai parti, mon travail sera loue, honore et cheri. Ca viendra.” Ca a mis du temps. Plus d’un demi-siecle de poussiere et d’oubli. Mais c’est venu.

Et il y a une lecon la-dedans que je retourne souvent dans ma tete, quand je suis a l’atelier avec mon pere et qu’un pot ne ressemble a rien de connu. George Ohr nous rappelle qu’il ne faut pas faire de l’art pour son epoque. Il faut faire de l’art pour la verite. Le reste – la reconnaissance, les musees, les encheres a six chiffres – ca finit par suivre.

Ou pas. Mais on s’en fiche. Parce que ce qui compte, c’est le moment ou tes mains sont sur la terre et ou personne ne peut te dire quoi faire.

George Ohr le savait. Et maintenant, le monde entier le sait aussi.


Pas de rush, artisanal – comme le vieux George l’aurait voulu.

— Clara M.