Un tuilier et un maitre de the

Kyoto, vers 1574. Un homme fabrique des tuiles. Il s’appelle Tanaka Chojiro. Il travaille sur le chantier du Jurakudai, le palais somptueux que Toyotomi Hideyoshi, le nouveau maitre du Japon, fait construire au coeur de la capitale imperiale. C’est un artisan parmi d’autres. Personne ne connait son nom.

Et puis, un jour, quelqu’un le remarque.

Cet homme, c’est Sen no Rikyu. Le maitre de the le plus influent de son epoque. Conseiller intime d’Hideyoshi. Figure centrale de la culture Momoyama. Selon Nippon.com, Rikyu observe le travail de Chojiro — peut-etre un lion shishi en ceramique, peut-etre de simples tuiles — et y voit quelque chose. Une maitrise du geste. Une puissance contenue. Exactement ce qu’il cherche.

Rikyu passe commande. Pas des tuiles. Des bols a the.

Cette rencontre va changer l’histoire de la ceramique japonaise. Et, d’une certaine maniere, l’histoire du the, de l’art et du silence.

Le Japon de Momoyama : l’or et le sang

Pour comprendre ce qui se joue entre ces deux hommes, il faut comprendre leur epoque.

Le Japon sort d’un siecle de guerre civile — le Sengoku, l‘“ere des provinces en guerre”. Oda Nobunaga a commence l’unification du pays par le fer et le feu. Apres son assassinat en 1582, c’est Toyotomi Hideyoshi qui prend le relais. Fils de paysan devenu seigneur de guerre, Hideyoshi est un homme de pouvoir absolu. Son gout : l’exces. L’or, la demesure, le spectacle.

Le Jurakudai, son palais de Kyoto, en est l’incarnation. Selon l’encyclopedie New World, c’est un edifice colossal, couvert de feuilles d’or, entoure de jardins fastueux. Hideyoshi y organise des ceremonies de the pour des milliers de convives. Il possede un salon de the entierement recouvert d’or — murs, plafond, ustensiles. Tout brille.

C’est dans ce contexte d’ostentation que Sen no Rikyu choisit de faire exactement le contraire.

Rikyu : l’anti-spectacle

Sen no Rikyu est ne en 1522 a Sakai, port marchand prospere pres d’Osaka. Selon Britannica, il etudie le the des l’age de dix-sept ans aupres de Kitamuki Dochin, puis de Takeno Joo, un maitre qui pratique deja une forme depouillée de la ceremonie.

Rikyu pousse cette logique jusqu’au bout. Il reduit. Il simplifie. Il enleve.

La ou les maitres de the de la cour utilisent des salons immenses et des objets chinois precieux, Rikyu cree de minuscules pavillons en chaume — a peine deux metres sur deux. L’entree est si basse qu’il faut ramper pour entrer. Guerrier ou mendiant, tout le monde s’incline. Selon Path of Cha, c’est un acte delibere d’egalite et d’humilite.

A l’interieur, rien de superflu. Un bouquet de fleurs. Un rouleau calligraphie. Un bol. De l’eau chaude. Du the en poudre. C’est tout.

Rikyu ne cherche pas la beaute parfaite. Il cherche la beaute de ce qui est imparfait, ephemere, modeste. Ce que les Japonais appellent wabi.

Wabi-sabi : la beaute du presque-rien

Le mot wabi est difficile a traduire. Il renvoie a la solitude choisie, au depouillement, a la pauvrete assumee. Pas la misere — la simplicite radicale. Le sabi, lui, evoque la patine du temps, la beaute de ce qui vieillit, de ce qui porte les marques de l’usage.

Selon le Japanese Green Tea Co., Rikyu est celui qui a combine cette philosophie avec la pratique du the pour creer le wabi-cha — le “the du depouillement”. Il n’a pas invente le concept. Mais il l’a incarne comme personne avant lui.

Le wabi-sabi est une esthetique de la retenue. Un bol fele est plus beau qu’un bol neuf. Une fleur fanee dit plus qu’un bouquet parfait. Le silence vaut mieux que le discours.

Dans le contexte Momoyama, ou tout est or et puissance, c’est une revolution silencieuse. Et Rikyu a besoin d’un bol pour la porter.

Chojiro : les mains nues

Chojiro est le fils d’Ameya, un potier d’origine chinoise, venu de la province de Fujian. Selon Wikipedia, Ameya avait apporte au Japon la technique du sansai — la ceramique aux trois couleurs, vive, decorative, joyeuse. Sa mere, Teirin, etait elle aussi potiere.

Chojiro grandit dans l’argile. Mais quand Rikyu lui commande des bols a the, il ne lui demande pas du sansai. Il lui demande l’inverse. Pas de couleurs. Pas de motifs. Pas de decor. Juste un bol. Noir.

Et surtout : pas de tour.

Selon Japon Infos, Chojiro faconne ses bols entierement a la main. Il pince, il creuse, il modele. Chaque bol est unique, legerement asymetrique, jamais parfaitement rond. La surface est brute, presque rugueuse. La glaçure noire — obtenue a base de pierre de Kamo — absorbe la lumiere au lieu de la refleter.

On les appelle kuro-raku. Bols noirs.

Quand on tient un bol de Chojiro dans les mains, on ne voit rien. Pas de decoration qui attire l’oeil. Pas de prouesse technique qui impressionne. Juste la forme. Juste le poids. Juste la chaleur du the qui passe a travers la terre.

C’est exactement ce que Rikyu voulait.

Le bol qui efface le monde

Les bols de Chojiro sont l’incarnation physique de la philosophie wabi. Ils ne demandent rien. Ils ne montrent rien. Ils sont la, dans les paumes, lourds et chauds, et ils obligent celui qui les tient a ne faire qu’une seule chose : etre present.

Selon les Ateliers des Terres Libres, a l’epoque de Chojiro, ces bols sont appeles ima-yaki — “poterie d’aujourd’hui”. Pas de nom noble. Pas de lignee prestigieuse. Juste de la terre cuite d’aujourd’hui.

Dans un Japon obsede par les objets chinois anciens, par les tenmoku et les celadons aux pedigrees seculaires, c’est un geste radical. Rikyu dit : le bol le plus precieux est celui qu’on vient de faire. Avec les mains. Sans artifice.

La ceremonie se deroule dans le silence. Le bol est l’objet central. On le regarde, on le touche, on le tourne dans ses paumes avant de boire. Il n’y a rien d’autre a voir. C’est le bol qui cree le silence. Qui le rend habitable.

L’ombre d’Hideyoshi

Mais le paradoxe est la. Celui qui commande des pavillons d’or est le meme qui donne a Rikyu le pouvoir de les refuser. Hideyoshi et Rikyu sont lies par une fascination reciproque qui ressemble a un bras de fer.

Selon l’article de Medium sur leur relation, Rikyu devient le maitre de the d’Hideyoshi en 1585, apres avoir servi Oda Nobunaga. Tres vite, il accede au cercle le plus intime du pouvoir. Il influence les gouts, les manieres, les alliances. Dans le Japon Momoyama, offrir le the a un seigneur rival, c’est de la diplomatie. Et Rikyu en est l’architecte.

Mais l’esthetique du wabi derange. Elle est un reproche muet a l’ostentation du pouvoir. Hideyoshi le sent. Et la tension monte.

Chojiro, lui, continue a travailler. Ses bols noirs et rouges — les kuro-raku et les aka-raku — sortent de son four, un a un, façonnes a la main. Il meurt en 1592. Un an apres la mort de Rikyu.

Car Rikyu meurt aussi. Mais pas de vieillesse.

Le sceau d’or

Apres la mort de Chojiro, c’est son fils adoptif Jokei qui reprend l’atelier. Selon La Terre en Feu, Hideyoshi lui accorde un sceau d’or portant le caractere raku — 楽 — qui signifie “joie”, “plaisir”, “bonheur”. Ce caractere est tire du nom du palais Jurakudai lui-meme.

Les bols qui s’appelaient ima-yaki deviennent les bols raku. La lignee prend le nom de famille Raku. Aujourd’hui encore, au XXIe siecle, la famille produit des bols a Kyoto. Raku Kichizaemon XV est le descendant direct de Chojiro, quinzieme generation ininterrompue.

Mais cela, c’est la suite de l’histoire. Pour l’instant, nous restons dans ce moment suspendu : un tuilier qui recoit un ordre impossible d’un maitre de the — faire un bol qui ne dit rien, qui ne montre rien, qui n’est rien d’autre qu’un creux dans la terre.

Un bol qui invente le silence.

A suivre : partie 2/2 — La mort de Rikyu, la survie du bol, et quinze generations de raku.

— Samir K.