Le fou de Saintes

Il a brule ses tables. Ses chaises. Le plancher de sa propre maison. Puis les piquets de son jardin. Tout y est passe. Pendant que sa femme et ses enfants le regardaient faire, Bernard Palissy alimentait son four avec les restes de sa vie domestique. On est dans les annees 1540, a Saintes, en Charente. Un homme seul contre un secret que personne ne veut lui donner : celui de l’email blanc.

Cette scene, devenue legendaire, c’est Palissy lui-meme qui la raconte. Dans ses ecrits, il ne cache rien. Ni la misere, ni l’obsession, ni les regards de ses voisins qui le prennent pour un dement. “Le bois m’ayant failli, je fus contraint bruler les etapes qui soutenaient les treilles de mon jardin, lesquelles etant brulees, je fus contraint bruler les tables et planchers de la maison.” Le ton est sec. Factuel. C’est un homme qui se souvient de ce qu’il a endure, sans chercher la pitie.

Bernard Palissy n’est pas ne ceramiste. Il est ne quelque part en Agenais, vers 1510, dans une famille modeste. Selon l’Encyclopedie Larousse, il apprend d’abord le metier de peintre verrier, puis celui d’arpenteur-geometre. Il voyage. Beaucoup. Il traverse le sud de la France, peut-etre les Flandres. Il observe. Il note. C’est un autodidacte complet, dote d’une curiosite feroce pour les sciences naturelles, la geologie, les mineraux.

Mais c’est a Saintes qu’il s’installe, vers 1539. Il se marie. Il a une douzaine d’enfants. Et c’est la, en Saintonge, que tout bascule.

La coupe qui change tout

L’histoire commence avec un objet. Une coupe en ceramique emaillee — d’origine italienne, probablement — que Palissy decouvre un jour. L’email est lisse, brillant, d’un blanc pur. Palissy n’a jamais rien vu de tel. Il veut comprendre. Il veut reproduire.

Il n’a aucune formation de potier. Aucun maitre. Aucun traite a consulter. Les recettes d’email sont des secrets commerciaux jalousement gardes par les ateliers italiens et les fabriques de Limoges. Palissy n’a que ses yeux, ses mains et son obstination.

Alors il commence a experimenter. Seul. Dans un four qu’il construit lui-meme. Il broie des mineraux, melange des oxydes, teste des cuissons. Echec apres echec. Pendant des mois, puis des annees. Selon le Musee Palissy de Saint-Avit, il travaille en parallele avec les potiers de la Chapelle-des-Pots, village de tradition ceramique en Saintonge. Mais c’est un solitaire. Il ne partage pas. Il cherche seul.

Seize ans dans le noir

Seize ans. C’est le temps qu’il faudra a Palissy pour percer le secret de l’email. Seize annees de recherches acharnees, de cuissons ratees, de formules qui ne tiennent pas. Comme le rapporte Calliceram, il ruine sa famille, s’endette, vend ce qu’il peut. Ses voisins le moquent. Sa femme le supplie d’arreter.

Lui ne lache rien.

On est en plein XVIe siecle. La France se dechire. Les guerres de Religion opposent catholiques et protestants dans un cycle de massacres qui durera des decennies. Palissy, lui, s’est converti au protestantisme vers 1546. Choix courageux. Choix dangereux. Dans la France d’Henri II puis de Charles IX, etre protestant, c’est risquer la prison, l’exil ou la mort.

Mais Palissy ne fait pas les choses a moitie. Ni dans la foi, ni dans la ceramique.

Sa methode est empirique, brute. Il ecrit lui-meme qu’il n’avait “nulle connaissance des terres argileuses”. Il procede par tatonnement. Il essaie quatre cents melanges differents de mineraux et d’oxydes. Chaque essai demande une cuisson complete, des heures de chauffe, du bois en quantite. Et quand le bois vient a manquer, il brule tout ce qui reste.

L’episode des meubles brules n’est pas une anecdote romantique. C’est le symptome d’une obsession qui a devore un homme, sa fortune et presque sa famille.

L’inventeur des rustiques figulines

Et puis, un jour, ca prend. L’email tient. La surface est lisse, brillante, coloree. Palissy a trouve.

A partir de la, tout s’accelere. Il developpe un style unique : les “rustiques figulines”. Des plats, des bassins, des objets d’apparat recouverts de moulages d’animaux — serpents, lezards, grenouilles, poissons, coquillages — pris directement sur le vif. Selon le Louvre, il moule les creatures avec une precision naturaliste stupéfiante, puis les revêt de glaçures colorees, dans un souci d’imitation parfaite de la nature.

Le resultat est saisissant. Jamais vu en France. Ces pieces sont a mi-chemin entre la ceramique et la sculpture, entre l’art et la science naturelle. Palissy ne decore pas. Il reproduit le reel.

En 1563, il obtient le titre officiel d‘“inventeur des rustiques figulines du roi”. La cour le remarque. Catherine de Medicis elle-meme lui commande la realisation d’une grotte de ceramique pour le jardin des Tuileries, a Paris. Palissy quitte Saintes. Il s’installe dans la capitale. Il a la cinquantaine. Apres des annees de misere, il accede enfin a la reconnaissance.

L’ecrivain et le savant

Palissy ne se contente pas de fabriquer. Il pense. Il ecrit. Il enseigne.

En 1580, il publie ses Discours admirables, ouvrage majeur ou il livre non seulement ses connaissances sur l‘“art de terre”, mais aussi ses observations sur les eaux souterraines, les fossiles, les mineraux, l’agriculture. Le texte est ecrit sous forme de dialogue entre “Theorie” et “Pratique” — un format audacieux pour l’epoque.

Palissy est en avance sur son temps. Il affirme que les fossiles sont des restes d’organismes vivants, a une epoque ou on les attribue au Deluge. Il decrit le cycle de l’eau avec une precision qui anticipe les travaux des hydrologues modernes. Selon l’History of Hydrology Wiki, ses theories sur l’infiltration de l’eau de pluie et la formation des sources sont d’une justesse remarquable.

A Paris, il organise aussi des conferences publiques dans son atelier, accompagnees de son “cabinet de curiosites” — une collection de specimens naturels, mineraux, fossiles, coquillages. Une sorte de musee d’histoire naturelle avant l’heure. Tout le monde y vient. Les savants, les curieux, les nobles.

Le protestant qui ne plie pas

Mais le temps rattrape Palissy. En 1572, la Saint-Barthelemy fait des milliers de morts protestants a Paris et en province. Selon le Musee protestant, Catherine de Medicis l’aurait personnellement protege du massacre. Mais la protection royale a ses limites.

En 1586, Palissy est arrete une nouvelle fois pour ses convictions religieuses. Il a pres de soixante-seize ans. Jete a la Conciergerie, puis transfere a la Bastille, il refuse de se convertir. On dit qu’Henri III en personne serait venu le visiter dans sa cellule pour lui offrir la liberte en echange de son abjuration.

Palissy aurait repondu : “Sire, je suis prest de donner ma vie pour la gloire de Dieu. Vous m’avez dit plusieurs fois que vous avez pitie de moi, et moi j’ai pitie de vous, qui vous estes soumis a la volonte de ceux qui ne valent rien.”

Il meurt en prison en 1590. De faim, de froid, d’epuisement. Il avait environ quatre-vingts ans.

Ce qui reste

Bernard Palissy laisse une oeuvre ceramique qui a fascine des generations de collectionneurs et d’artisans. Ses rustiques figulines ont ete copiees, imitees, revisitees pendant trois siecles. Le Louvre lui consacre aujourd’hui un programme de recherche dedie.

Mais au-dela des objets, c’est une figure qui reste. Celle d’un homme qui a tout sacrifie — son confort, sa fortune, sa securite — pour une intuition. Pour un email qui brille.

Dans le prochain article, nous entrerons dans l’atelier. La technique, les glaçures, le moulage sur le vif. Comment faisait-il vraiment ?

A suivre : partie 2/3 — La technique des rustiques figulines.

— Samir K.