Imaginons un instant. Nous sommes il y a seize mille cinq cents ans, sur l’archipel japonais. L’Europe dort encore sous les glaces du dernier maximum glaciaire, les pyramides d’Egypte ne seront pas concues avant douze millenaires, et l’ecriture n’est qu’un lointain mirage. Pourtant, dans ce qui est aujourd’hui la prefecture d’Aomori, a la pointe nord de Honshu, des femmes et des hommes — chasseurs-cueilleurs, rappelons-le — faconnent de la terre, la cuisent au feu, et inventent la ceramique utilitaire. Oui, vous avez bien lu : la poterie fonctionnelle nait dans les mains de nomades, pas dans celles d’agriculteurs sedentaires. Voila qui devrait faire reflechir quiconque associe encore l’art du feu a la seule revolution neolithique.

Bienvenue dans l’univers des potiers Jomon.

Vase Jomon a decor de flammes (kaen-doki), 3000-2000 av. J.-C., Musee national de Tokyo — poterie en terre cuite aux bords sculptes en volutes spectaculaires

Un nom, une empreinte : aux origines du mot « Jomon »

L’histoire du mot est elle-meme un recit savoureux. En 1877, le zoologiste americain Edward Sylvester Morse, fraichement debarque a Yokohama, observe depuis la fenetre de son train des accumulations de coquillages pres de la gare d’Omori. Intrique, il organise des fouilles dans cet amas coquillier et met au jour des tessons de poterie decores d’empreintes de cordelettes. Il les decrit comme cord-marked — « marques par des cordes » — et la traduction japonaise de cette expression, jomon (縄文), donnera son nom a toute une civilisation (Omori Shell Mounds — Wikipedia).

Ce bapteme est poetique et juste. Car la corde imprimee dans l’argile humide est bien plus qu’une decoration : c’est la signature d’un peuple, un geste repete pendant pres de quatorze millenaires.

Les plus anciennes poteries utilitaires connues

Il faut nuancer, comme toujours en archeologie. Les fragments les plus anciens au monde proviennent de la grotte de Xianrendong, dans la province du Jiangxi en Chine, dates entre 20 000 et 19 000 ans avant le present (Science, 2012). Toutefois, le Japon detient un record remarquable : les tessons d’Odai Yamamoto I, decouverts en 1998 sur la peninsule de Tsugaru dans la prefecture d’Aomori, ont ete dates par radiocarbone a environ 14 500 avant notre ere, soit quelque 16 500 ans avant le present. Quarante-six fragments, tous issus d’un meme recipient, temoignent de ce moment fondateur (Jomon Prehistoric Sites — site officiel).

Ce qui rend ces poteries si exceptionnelles, c’est qu’elles sont l’oeuvre de chasseurs-cueilleurs. A cette epoque, nulle agriculture, nul village permanent. Et pourtant, quelqu’un a eu l’idee de melanger de l’argile avec des fibres vegetales, de la mica ou des coquillages piles, de monter un recipient a la main et de le cuire a feu ouvert. On a longtemps cru que la poterie suivait l’agriculture comme le wagon suit la locomotive. Les Jomon prouvent le contraire.

La technique des colombins : batir sans tour

Permettons-nous ici une parenthese technique — je sais que vous l’attendiez. Les potiers Jomon ne connaissaient pas le tour. Leur methode etait celle des colombins : des boudins d’argile roules entre les paumes, empiles en spirale, puis lisses a la main pour obtenir une surface continue. C’est la technique la plus ancienne et la plus repandue de l’histoire de la ceramique. Je la fais pratiquer a mes eleves des le premier cours : elle demande de la patience, un bon sens du rythme et une vraie comprehension de la plasticite de la terre.

L’argile etait melangee a divers degraissants : fibres vegetales, mica, coquillages broyes, parfois meme de la phlogopite (le fameux « or des fous »). Ces ajouts amelioraient la resistance thermique du materiau et reduisaient le retrait au sechage — un savoir empirique que bien des ceramistes modernes peineraient a egaliser sans leurs manuels (Facts and Details).

Une fois le recipient forme et decore, il etait seche a l’air libre puis cuit en plein air, probablement dans un feu de camp amenage. Les temperatures atteintes oscillaient entre 600 et 900 °C — bien en dessous des 1 200 °C d’un gres ou des 1 300 °C d’une porcelaine, mais suffisantes pour transformer l’argile en ceramique. Cette cuisson a basse temperature confere aux pieces Jomon leur texture caracteristique : poreuse, terreuse, d’un brun chaud parfois rehausse de noir.

Des decors de corde a la flamme de pierre : 14 000 ans d’evolution stylistique

La periode Jomon s’etend d’environ 14 500 avant notre ere a 300 avant notre ere. C’est une duree vertigineuse — plus longue que toute l’histoire ecrite de l’humanite. Les archeologues la divisent traditionnellement en six phases, chacune marquee par une evolution des formes et des decors.

Phase naissante (Incipient Jomon, ~14 500–8 500 av. J.-C.)

Les pots sont petits, a fond rond, destines a etre cales dans le sable ou entre des pierres pour cuire au-dessus d’un feu. Les surfaces sont simples, parfois lisses, parfois legèrement marquees. Les tessons d’Odai Yamamoto, rappelons-le, ne portent aucun decor de corde : la decoration viendra plus tard.

Phase initiale (Initial Jomon, ~8 500–5 000 av. J.-C.)

Les cordelettes font leur apparition sur les parois. Les formes se diversifient, les contenances augmentent. On commence a cuire du poisson — une etude internationale publiee dans PNAS a montre, par analyse des lipides residuels sur pres de 800 recipients Jomon, que les poteries servaient principalement a la cuisson de ressources aquatiques, marines et d’eau douce (PNAS, 2016).

Phase ancienne (Early Jomon, ~5 000–3 520 av. J.-C.)

Les fonds deviennent plats : la poterie entre dans la maison. Ce detail technique n’est pas anodin — il temoigne d’une sedentarisation croissante.

Phase moyenne (Middle Jomon, ~3 520–2 470 av. J.-C.)

C’est l’age d’or decoratif. Les poteries deviennent spectaculaires, avec des bords sculptes figurant des flammes, des serpents, des volutes. Le chef-d’oeuvre de cette periode est la kaen-doki (火焔型土器), la « poterie a flammes » : des recipients dont les bords s’elevent en cretes ondulantes et dentelees, comme une couronne de feu petrifie. Originaires de la region de Niigata, ces pieces sont aujourd’hui tresor national du Japon (Metropolitan Museum of Art).

Quand je montre des photos de kaen-doki a mes eleves, il y a toujours un silence admiratif. Puis quelqu’un demande : « Mais comment ils faisaient sans tour ? » Et je reponds : « Avec leurs mains. Et 10 000 ans de tradition. »

Phases recente et finale (Late & Final Jomon, ~2 470–300 av. J.-C.)

Le style s’assagit. Les formes se simplifient, les surfaces sont polies, d’un brun sombre et lustré. Les motifs de cordelettes reviennent, comme un hommage aux origines. C’est aussi la periode des dogu, ces figurines d’argile aux yeux en lunettes de neige dont la fonction — rituelle, votive, therapeutique ? — fait encore debat.

Sous les eaux du lac Biwa : la decouverte de 2025

Et voici que l’histoire s’ecrit encore. En octobre 2025, une equipe d’archeologues sous-marins a recupere un recipient Jomon remarquablement intact par 64 metres de fond dans le lac Biwa, le plus grand lac du Japon, situe dans la prefecture de Shiga (The Japan Times, 2025).

Le vase, haut d’environ 25 centimetres, presente un fond pointu et des motifs graves caracteristiques. Il a ete identifie comme relevant du style Jinguji ou Konami superieur, ce qui le date entre 11 000 et 10 500 ans avant le present. C’est l’artefact le plus ancien jamais decouvert sur le site sous-lacustre de Tsuzuraozaki, connu depuis 1924, lorsque des pecheurs avaient remonte dans leurs filets des fragments de poterie ancienne.

Ce qui fascine les specialistes, c’est l’etat de conservation : la ou les tessons terrestres subissent l’erosion, le gel et les labours, les pieces immergees dans les profondeurs du lac Biwa sont protegees par une eau froide, calme et pauvre en sediments. Yoshifumi Ikeda, professeur d’archeologie sous-marine a l’universite Kokugakuin, souligne que la technologie utilisee — un systeme de numerisation 3D sous-marin equipe de quatre cameras synchronisees, initialement concu pour l’inspection de cables sous-marins — a produit des donnees d’une qualite « comparable a ce que des plongeurs pourraient recueillir » (Ancient Origins).

Cette decouverte s’ajoute aux quelque 200 pieces extraites du site au cours du siecle dernier, couvrant des periodes allant du Jomon a l’ere Heian. Le lac Biwa, sanctuaire naturel, se revele aussi sanctuaire archeologique.

Pourquoi les Jomon nous concernent encore

Vous pourriez vous demander : quel interet, au fond, pour un ceramiste du XXIe siecle, ces pots de terre cuits a 700 °C il y a seize mille ans ?

Je vous repondrai par trois raisons.

La premiere est technique. La methode des colombins, le choix des degraissants, l’adaptation de la forme a la fonction — tout cela, nous le pratiquons encore. Quand vous montez un pot au colombin dans un atelier aujourd’hui, votre geste est en ligne directe avec celui du potier Jomon. Seize mille ans de continuite gestuelle : aucun autre artisanat humain ne peut en dire autant.

La deuxieme est intellectuelle. Les Jomon nous obligent a repenser la chronologie classique de la civilisation. Avant eux, on pensait que la ceramique etait fille de l’agriculture. Ils nous montrent qu’elle est fille de l’ingeniote, du besoin, de la curiosite. Des chasseurs-cueilleurs ont invente la poterie non pas parce qu’ils cultivaient des cereales, mais parce qu’ils avaient du poisson a cuire.

La troisieme est esthetique. Les kaen-doki, les dogu, les decors de cordelettes — tout cela est d’une beaute qui n’a rien de « primitif ». L’art Jomon est libre, exuberant, imaginatif. Il ne cherche pas a imiter la nature : il dialogue avec elle, dans un langage de terre et de feu que nous comprenons encore.

Mon grand-pere, potier en Dordogne, avait l’habitude de dire que la terre a de la memoire. Je crois que les potiers Jomon nous le confirment, depuis le fond des ages — et depuis le fond du lac Biwa.

— Henri D.


Sources : - Jomon Pottery — World History Encyclopedia - Jomon Culture — Metropolitan Museum of Art - Odai Yamamoto Site — Jomon Prehistoric Sites - Early Pottery at 20,000 Years Ago in Xianrendong Cave — Science - Ancient lipids in Jomon pottery — PNAS - Lake Biwa Jomon pottery — The Japan Times - 10,000-year-old pottery, Lake Biwa — Ancient Origins - Jomon Pottery — Facts and Details - Omori Shell Mounds — Wikipedia - Smarthistory — Jomon pottery